Encensé de toutes parts, le dernier film de Guillermo Del Toro n’a pas volé ses éloges. Basé sur la construction d’un conte de fée revisité, il propose un résultat enchanteur, dont le visionnage évoque une belle histoire rassurante, qui saura certainement s’imposer comme « film doudou » pour certains.

Dans le contexte de la Guerre Froide, Elisa, une femme muette et solitaire, fait le ménage dans un laboratoire qui héberge plusieurs tests scientifiques. Un jour, une étrange créature dont l’existence doit rester top secrète est admise dans l’établissement. Tous semblent la considérer comme un monstre mais Elisa comprend vite qu’il s’agit d’un être sensible, capable de communiquer, presque un humain – ou même plus.

L’héroïne (Sally Hawkins) est très vite touchante et le méchant (Michael Shannon, en très grande forme) présente sans cesse une tête à claque qui ne peut qu’attiser la haine. La direction artistique est admirable, les décors sont somptueux, tout comme la photographie, les yeux des spectateurs ne peuvent qu’être flattés par cet univers visuel à la fois si particulier et si proche du notre. La musique, très jolie composition d’Alexandre Desplat, associée à un mixage sonore impeccable qui laisse une belle part au bruit de l’eau, caresse les oreilles. Le rythme est impeccable et l’ambiance est telle que l’on aurait pu rester une heure de plus devant le film tant il devient hypnotisant.

Mais The Shape Of Water (La Forme de l’eau en VF) n’est pas un simple cahier des charges bien rempli, qui se contenterait d’offrir quelque chose d’assez mignon pour mettre tout le monde d’accord. Il affiche, dès ses premières minutes, une volonté farouche de traiter le sujet des sexualités encore gardées sous silence. Cette volonté est introduite par la masturbation féminine avant d’aborder l’homosexualité, en passant par la dénonciation de la lubricité d’individus mal intentionnés sur les personnes en situation de handicap. Mieux encore : la représentation qui est effectuée de la sexualité est sans cesse une réussite. Si la question de la sexualité comme part de l’identité est abordée, The Shape Of Water se concentre sur l’acte sexuel comme acte d’amour et de plaisir, sans fausse pudeur conventionnelle mais avec une grande tendresse. Le corps dénudé n’est, pour une fois, pas présent pour le plaisir du spectateur mais pour celui du personnage féminin lui-même.

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Au fil de son déroulement, de son aventure, l’œuvre devient un récit initiatique, celui d’une femme esseulée qui, par amour s’impose envers et contre tous. Del Toro fait apparaître la frustration d’Elisa face à sa difficulté à se faire entendre (et de ce fait à exister) à travers une scène bouleversante grâce au jeu exceptionnel de Sally Hawkins. Cette dernière confère une grande candeur à son personnage, qui n’a plus vingt ans mais a conservé toute sa naïveté d’antan et n’a jamais osé protesté jusqu’à sa rencontre avec la créature aquatique. Ce n’est pas la princesse mais le prince qui est en détresse et leur seule noblesse est celle de leur belle âme. L’héroïne est une femme de ménage muette, sa collègue avec qui elle a sympathisé est noire, son propriétaire et ami est homosexuel – on pourrait en tirer un bingo parfait pour toute personne militant contre l’oppression. Mais l’ensemble amène assez subtilement ces idées pour transformer le récit bien pensant pour plaire en histoire d’amour fantastique engagée qui veut s’adresser à tous. Le film conserve une sorte d’innocence étonnante, en plus de ses allures de contes de fée. Sa recette traditionnelle (parfaitement jouissive) de « revanche des loosers » sonne avec sincérité, certainement parce qu’elle fait écho à un sentiment fortement partagé par le réalisateur lui-même, ce qui lui confère une sorte de naïveté, quelque chose de presque enfantin.

Il y a aussi, dans The Shape Of Water, beaucoup d’humour, dispersée par petites touches qui font leur effet. Et, si la critique de l’oppression du patron masculin ou du mari qui n’effectue aucune tâche domestique évolue dans un registre dramatique, la société de consommation est sujette à de petites blagues, souvent bien écrites. Del Toro semble parfois se jouer de son propre film. Les motifs du fantastique deviennent des plaisanteries lorsqu’elles sortent de leur contexte premier et l’œuvre évolue quelque part entre la légèreté provoquée par l’idiotie de certaines situations et le drame. Le merveilleux et les sentiments s’opposent à un réel triste, où l’horreur du patriarcat est bien réelle. Le monstre n’est pas la créature aquatique mais l’homme abusif et aveuglé sa recherche du pouvoir. La télévision qui diffuse de vieux films dans lesquels Elisa s’imagine vedette et le cinéma d’en bas de chez elle qui passe toujours le même péplum offrent également une double dimension à l’œuvre, l’amour est aussi celui du cinéma. Le pouvoir du septième art est omniprésent dans The Shape Of Water, devenant le vecteur d’espoir et la porte vers un monde meilleur que le film lui-même souhaite être, face à une société désapprouvée.

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Le précédent film du réalisateur, Crimson Peak, n’avait comme film d’amour que ses dernières phrases, la plupart de ses qualités étant globalement plastiques. The Shape Of Water retrouve ces qualités visuelles comme sonores mais propose, lui, une trame véritablement composée autour du sentiment amoureux. Guillermo Del Toro compose son œuvre avec toutes les qualités dont il peut faire preuve et les thématiques qui lui semblent chères, ne perdant jamais ses objectifs de vue. Le résultat est abouti, charmant, universel comme il le veut et pourrait même connaître le même destin qu’un certain Edward aux mains d’argent aux thèmes similaires… Green is future.