Les films se suivent mais ne se ressemblent pas à L’Etrange Festival pour Manon.

On sait d’ores et déjà à quoi s’attendre quand on va voir un documentaire réalisé par les fondateurs du fameux programme télévisé Strip Tease. Point de berger à la recherche de l’amour dans une agence matrimoniale (petite piqure de rappel si vous avez oublié cet épisode scandaleux) mais un ton presque aussi irrévérencieux, bien que moins moqueur pour Ni juge ni soumise, qui suit le quotidien d’une juge d’instruction à Bruxelles. C’est cette dernière qui prononce la phrase qui définit le mieux le documentaire : « rien de ce qui est humain peut me dégoûter, comme disait le Seigneur ». Le résultat est sans fausse pudeur, sans voile hypocrite, brut, aussi hilarant que profondément dérangeant. Une excellente réussite en salle le  7 février 2018

On continue la journée du 14 avec un autre documentaire, Liberation Day, cette fois sur le concert de Laibach en Corée du nord. Une rapide présentation du groupe est peut-être utile : connus par certains pour être derrière la musique d’Iron Sky (une histoire de nazis cachés sur la lune qui réalisent qu’ils sont peut-être les méchants de l’Histoire), Laibach tire aussi son nom du titre que les nazis avaient donné à la capitale Slovène lors de leur occupation du pays. Le groupe a d’ailleurs été accusé d’utilisé l’imagerie nazie mais ce n’est pourtant pas la seule chose qu’ils ont exploité. Finalement, on ne savait plus trop s’ils étaient d’extrême droite, d’extrême gauche ou si tout ça s’inscrivait avant tout dans une gigantesque performance artistique qui menait à la réflexion sur le concept du pouvoir. En 2015, l’annonce fait hausser un sourcil : Laibach sera le premier groupe étranger à se produire en Corée du nord. La musique (fort martiale) du groupe se prête aisément au montage vidéo, le tout sur fond de choc culturel et réflexion sur les politiques. On y trouve parfois un certain comique de situation quant aux chocs culturels (et ce des deux côtés) mais c’est surtout très intéressant pour comprendre la démarche du groupe et même la Corée du nord au passage (ce n’est pas tous les jours qu’on en voit autant du « pays le plus fermé du monde »).

Passage à la fiction avec Pris au piège. Des citoyens espagnols, tous très différents les uns des autres se retrouvent bloqués dans un petit café populaire de Madrid. S’ils sortent, ils sont abattus. Et à l’intérieur, l’ambiance se dégrade petit à petit et vire au carnage. Alex de la Iglesia signe un film au début splendide, sale, cynique, qui devient malheureusement quelconque au fil du temps.

Enfin, le jeudi se termine avec Fluido, que l’on devrait peut-être l’orthographier Fluid0 compte tenu l’écriture originale du titre.Le film se décrit comme de la science-fiction érotique (pour ne pas dire pornographique) avec un petit délire urophile, une fixation sur les éjaculations faciales et des gens qui font crac crac au milieu de légumes. Le scénario tient en trois lignes (plus symboliques qu’autre chose), l’ensemble pousse à la libération sexuelle et prône la liberté de genre mais on reste un peu sceptiques.

On attaque le vendredi 15 avec Les Bonnes manières, déjà décrit par le bouche-à-oreille comme étant la belle surprise de cette édition de l’Etrange Festival. Et les précédents spectateurs ne se sont pas trompés. Le film est un mélange improbable entre les derniers Twilight et Mommy de Xavier Dolan. Une ambiance est discrètement instaurée, le film parvient à rester sobre mais véhicule surtout une immense bienveillance et offre des scènes d’une tendresse qui transperce l’écran. On pouvait s’attendre, dans les premières minutes, à découvrir un drame social, on fait finalement face à une romance fantastique qui se transforme en film d’amour, dans son sens le plus large. Les écarts et sauts entre les différents genres et péripéties attendues sont de plus effectués avec une belle grâce, fluide, qui nous fait accepter ces fantaisies sans broncher (malgré une petite baisse de rythme au début de la seconde partie). Original et émouvant hymne au courage des mères, Les Bonnes manières et aussi une histoire menée par des personnages féminins forts (et d’excellentes actrices).

Il est difficile d’émettre un avis tranché sur Les Garçons sauvages, premier long-métrage de Bertrand Mandico, qui s’était déjà fait repéré pour ses courts. Au début du siècle dernier, cinq adolescents arrivent sur une île sauvage et mystérieuse après avoir commis un meurtre. Alors que les tensions naissent au sein du petit groupe, d’étranges phénomènes surviennent au contact de ce lieu paradisiaque…
Une fois que l’on a adopté son univers un peu onirique à l’esthétique si particulier, on se heurte à une sorte de conte immoral agaçant à la douceur perturbante qui devient, au fil du déroulement, un conte presque moral à l’onctuosité plaisante. Une œuvre qui prend tout son sens que si on la voit entière, en quelque sorte. Déroutant mais intéressant et, qui plus est, avec la géniale Vimala Pons en jeune homme.

On termine ce vendredi avec une série de court-métrages. Et ce soir c’est la famille qui est mise à l’honneur (ou pas), à travers It’s all in your head, Hi, it’s your mother, Hilde, Leshy, Mother in all your disguises, Le Jour où Maman est devenue un monstre, Behind, Stacey en de alien. C’est parfois plus étrange que réussi mais on retiendra aussi de beaux scénarios et de belles réalisations, avec des métaphores très en vogue (la maman qui devient monstre pour la dépression, la fille qui devient poisson pour l’adolescence…).

 

Jour 11. Qui dit week-end dit temps libre pour flâner à l’Etrange aussi on sera surpris de constater qu’il reste toujours un ou deux sièges libres dans les salles – ou bien la fréquentation en semaine a-t-elle été assez exceptionnelle pour rattraper celle du week-end ? Au programme du samedi 16 : Thelma, 9 Doigts et Attack of the adult babies.

Thelma, le nouveau film de Joachim Trier était très attendu et décrit comme étant dans la veine d’It Follows et Grave. On y retrouve effectivement, en héroïne, une jeune étudiante qui vient de quitter ses parents, très protecteurs et chrétiens avertis, et fait face à ses premiers émois amoureux envers… Une autre fille. Thelma commence à faire d’étranges crises et fait face à de drôles de rêves. Les trois quarts du film sont splendide. Tout y semble gracieux, doux, sensuel, Joachim Trier pousse l’identification à son héroïne et propose des pistes passionnantes, notamment sur le concept de la foi et de l’interdit… La fin peut s’avérer un peu décevante, ou du moins pas des plus claire. On perd l’identification avec Thelma, par une approche plus froide du drame et la finalité engendre quelques questions sans réponses, tout en ayant la sensation que le problème ne vient pas de nous. Mais on garde un très bon souvenir de cette proposition qui ne s’inscrit pas seulement dans la lignée très à la mode du post-teen movie fantastique intimiste mais en tire ses propres thématiques et son propre traitement. Autre point notable : l’interprétation saisissante de Eili Harboe.
Thelma sera en salles le 22 novembre 2017.

9 Doigts a l’avantage d’oser quelque chose de très particulier et radical mais cela n’en fait malheureusement pas un bon film pour autant. Au contraire, il s’enferme, sur le prétexte de son originalité, dans quelque chose qui donne l’impression d’être très prétentieux vis-à-vis de ses spectateurs. Le film s’avère finalement interminable et on en vient à se demander si ce n’est pas cherché, les paroles du personnage sur son calvaire faisant écho aux pensées du public – ce qui serait soit plutôt méprisant pour les spectateurs soit tristement cynique pour l’oeuvre.

Enfin, la journée se termine avec Attack of the adult babies. Menacée par des braqueurs, une mère de famille et ses deux adolescents (aux relations plutôt incestueuses) se retrouve à devoir cambrioler une propriété dans laquelle de riches hommes se livrent au fantasme d’être traités comme des bébés. Gros délire halluciné et scatophile pas toujours très réussi, plus lourd que drôle, Attack of the adult babies possède quelques idées qui font sourire mais consterne la plupart du temps.

Il ne reste désormais plus qu’une seule journée avant la clôture de l’Etrange et on compte bien en profiter !

 

Manon