Alors qu’on est en plein mois de juillet et que Baby Driver fait beaucoup de bruit, SmallThings a eu la chance de voir dans une salle un film qui, tout petit en apparence, devrait faire un bazar au moins conséquent. Le hasard fait bien les choses, puisque ce dernier n’est pas tout à fait sans rapport avec un certain film DC sorti le mois dernier (Wonder Woman). Son nom ? Colossal.

Alors que son fiancé l’a quittée à cause d’un sérieux problème d’alcool et d’immaturité, Gloria (Anne Hathaway) est brisée. Elle va se ressourcer dans son village natal, retrouve ses anciens amis, et son retour coïncide avec l’apparition d’un monstre cauchemardesque à Séoul. Très vite, elle comprend que les coïncidences n’existent pas.

Certains films n’ont pas la visibilité qu’ils méritent. Alors qu’il est déjà acté que Colossal sortira en E-Cinema en France, risquant donc une confidentialité assassine, on ne peut que déplorer ce manque d’ambition de distribution. En effet, le film de Nacho Vigalondo est assez exceptionnel en cela qu’il tranche considérablement avec les films de monstres que le cinéma occidental a l’habitude de produire. Peut être parce qu’il n’en est pas vraiment un, la thèse se défend tant le film passe son temps à déconstruire ce qu’on peut attendre de lui au premier abord. Qu’on se le dise, le premier quart d’heure du film est assez calamiteux quand on ne sait pas ce qui suit, un espèce d’assemblage laborieux de clips musicaux mal monté qui ne semblent avoir de lien entre eux que la thématique balourde et carreysienne du (ici de la) looser qui essaie tant bien que mal de rebondir sur sa Vie gâchée. On pense qu’on va souffrir, la vérité est ailleurs.

Colossal

Au début, tout va trop bien …

D’abord, c’est la manière dont le film s’approprie les codes du film de monstre qui détonne. En effet, Colossal propose finalement assez peu de scènes spectaculaires, de scènes intenses de destruction de villes et de catastrophes, mais fait plutôt le choix judicieux de se concentrer sur l’impact de ces destructions sur sa protagoniste, qui en est directement responsable. Le film a l’idée fascinante d’un contrôle, au départ fortuit et totalement involontaire, de la créature par son personnage principal, qui n’est d’ailleurs justifié à aucun moment dans le film : après tout, semble se dire le scénariste, le spectateur, qui accepte volontiers de croire en l’arrivée sur Terre d’un Dieu nordique sans plus d’explication que cela ou à la piqure par une araignée radioactive d’un personnage qui pourra alors grimper aux murs, acceptera bien de croire en cette humaine qui, malgré le fait qu’elle n’a rien de particulier, soit à même de contrôler un monstre à distance sans plus d’explications que cela. Et ce scénariste a bien raison de ne pas souhaiter expliquer l’inexplicable : c’est tout l’intérêt du cinéma fantastique.

À partir du moment où ces choses sont posées, on se surprend à être plutôt fasciné par un film qui, sous couvert du film de monstre, traite de plein fouet des violences de toutes natures faites aux femmes, de manière absolument pertinente et très efficace. Après avoir défini, ou du moins on le croit, les hommes « méchants » (ce type qui se sépare de sa fiancée alors qu’elle a clairement des problèmes, et passe son temps à la prendre pour une enfant) et les hommes « gentils » (le propriétaire d’un bar, ami d’enfance de l’héroïne, qui va la prendre sous son aile dès son retour au village, et ses amis adorables et bienveillants), Colossal va en fait passer son temps à déconstruire ce que l’on croit savoir de ces personnages et faire de son propos un vrai discours militant sur le danger permanent subi par le sexe qu’ils considèrent comme faible. Ainsi le camarade au service de l’héroïne va-t-il la manipuler une fois qu’un peu de pouvoir va lui être accordé, et aucun des personnages restants ne va être d’aucune aide à cette dernière pour s’en sortir. Comme pour ce qui peut arriver, parfois, à une heure tardive dans un métro, au su et au vu de tous.

Colossal

Puis le monstre apparaît.

Au fond, le propos de Colossal ne va pas être de savoir si oui ou non l’héroïne va trouver en elle la force de contrôler le monstre qui la représente mais bien de savoir si elle saura se battre contre les monstres, passifs ou actifs, qui l’entourent et l’empêchent de se construire par elle-même. Comme pour beaucoup de grands films, le genre dans lequel s’inscrit Colossal n’est qu’un prétexte pour traiter de sujets de société, qui peut concerner un type d’individu ou une globalité. It Follows parlait par métaphore de la peur de la maladie sexuellement transmissible, Personal Shopper parlait de la difficulté d’acceptation du deuil, et Colossal parle de la difficulté d’être une femme, tout simplement. C’est en cela qu’il détonne, qu’il prend aux tripes, qu’il concerne le spectateur mille fois plus qu’un film qui voudrait qu’untel « sauve le monde de l’apocalypse ». C’est de par l’individualité apparente de leurs enjeux que l’on reconnaît les films que l’on oubliera pas.

Et Colossal en est. Le film est d’autant plus admirable qu’il ne passe jamais rien au surligneur, se contente de suivre le fil de son récit et laisse le spectateur comprendre tout seul là où il veut en venir. C’est assez rare dans le paysage cinématographique actuel, où plus le film est un mastodonte destiné à sortir en salles et plus il est souvent insistant, explicatif, parfois lourdement (même si quelques exceptions pointent lourdement parfois, comme Fury Road).

Colossal

Et tout va mal.

On disait que Colossal est grand, il est paradoxalement, comme précisé en début de critique, un tout petit film, qui ne prétend à aucun public et ne bénéficie que d’une proportion restreinte. Mais gageons que le public saura le trouver tout seul.

AMD