“The animals, the animals…” Souvenez-vous, en juin, les détenues de Litchfield étaient de retour avec treize nouveaux épisodes très attendus, puisqu’ils faisaient suite au cliffangher final d’une saison violente qui s’achevait dans le drame. Le point de non retour ? L’émeute n’était que le début. Place au bilan !

Suite aux maltraitances et excès en tous genres commis sur les détenues par l’équipe de gardiens nommés par le MCC, qui ont abouti à la mort brutale de Poussey Washington et à l’indifférence totale qui s’en est suivie, Litchfield à feu et à sang refermait ses portes sur une scène de révolte : Dayanara Diaz pointant une arme sur Thomas Humphrey. Dans la confusion, cette dernière laisse partir un coup de feu qui blesse le gardien, se laissant perturber par les conseils des unes, qui l’incitent au lynchage et des autres prêtes à en découdre avec le reste de l’équipe pénitentiaire. S’en suit alors un mouvement de panique qui déclenche une émeute, dans laquelle certaines prennent la fuite quand d’autres en profitent pour piller l’épicerie, ou trouver refuge dans des recoins isolés. Au final, loin de s’apaiser, la cohue mène à la prise d’otage : les détenues s’emparent de la prison. Si au départ cette nouvelle liberté vire à l’anarchie la plus totale, l’esprit d’unité solidaire se dissipant au profit d’intérêts personnels et d’un désir de pouvoir, peu à peu, le désordre laisse place à des initiatives plus sensées. Un nouvel ordre s’installe, des groupes de parole et chaînes Youtube se créent tandis que Taystee, Cindy, Janae et Alison négocient l’amélioration des conditions de vie pour toutes les détenues et leur réhabilitation. Mais feront-elles entendre leur voix ?

Après une quatrième saison emmenée par une force humaniste et solidaire, la cinquième s’ouvre sur un soulèvement qui voit s’éparpiller les enjeux amenés précédemment, et s’envoler l’utopie d’un désir commun de justice pour Poussey, devenue martyre symbolique. Moins dynamiques, les premiers épisodes perdent un peu en rythme et entrent dans une sorte de non-sens passif. Un train-train quotidien s’installe, fait d’imbroglios insolites et de situations surréalistes qui nous présentent Litchfield vidée de ses gardiens et transformée en camp de vacances délirant où les héroïnes peuvent se balader topless, pisser dans les couloirs, et faire des concours de glisse sur la sauce de la cantine. Malgré toutes ces fantaisies parfois redondantes ou trop excentriques, Orange Is The New Black reste une grande série, pleine de charme et d’auto-dérision, qui parle des femmes en tant qu’individus aux corps, sexualités et féminités multiples, et garde pour cette cinquième saison, toute son énergie et son humour grinçant, grâce à son portrait d’une Amérique méconnue via ses héroïnes toujours aussi vraies, le tout dans une tonalité qui se va se politisant.

Une saison militante : Entre féminisme et ségrégation sociale

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Bon, on ne va pas se mentir, on peut ne pas apprécier la légèreté de cette saison, parfois incohérente (ou ses fameux teasers avec Nabilla), mais entendre prononcer le mot “patriarcat” et voir illustré le phénomène de la “black face”, dont on parle peu à l’écran, dans un show de l’ampleur d’Orange is The New Black fait du bien ! En effet, si les précédentes saisons étaient déjà axées sur la notion de diversité et la maltraitance des femmes en milieu carcéral, montrant le manque de tact du personnel pénitentiaire, et surtout questionnant la place des incasables dans la société américaine, cette nouvelle saison, loin d’être désuète, renforce son propos se faisant ouvertement féministe, et défendant intelligemment le discours des afro-américains et des minorités d’Occident, encore et toujours ramenées à leurs origines, qu’elles soient sociales ou ethniques. Le vent tourne aux États-Unis et la série de Jenji Kohan le fait sentir, démontrant que les droits des femmes ne sont jamais acquis. Ce qui la rapproche de l’activisme de son auteure, Piper Kerman, qui milite pour les droits des incarcérées, enchaînant les colloques et les bouquins. Car la rébellion initiée par Daya malgré elle, prend tout son sens lorsqu’elle est reprise par Taystee, (formidable et impressionnante Danielle Brooks qui prend du galon), la meilleure amie de Poussey qui se fait le porte-parole de toutes ses camarades de Litchfield. Sa gouaille et sa force de caractère, qui en font l’un des personnages les plus pertinents du show, lui donnent ici une toute autre envergure ; profondément blessée par le manque de considération de Caputo, en qui elle avait confiance, qui n’a même pas osé prononcer publiquement le nom de son amie, Taystee entre dans une rage qu’on ne peut que comprendre, un écœurement qui va bien au-delà de ses conditions de détention. En défendant les droits de ses congénères et la mémoire de Poussey, on découvre les liens de son combat avec une lutte bien plus universelle, celle de la reconnaissance de la société envers les “gens comme elle” et de la justice sociale. Taystee est orpheline et a grandit dans un foyer de banlieue, elle est alors dissipée et se laisse facilement influencer. Mais elle est tout sauf bête. Très vite, comme ses co-détenues, la jeune femme a compris qu’elle ne pourrait compter que sur elle-même. Non pas parce qu’elle est seule, mais parce qu’elle est issue d’un milieu et d’une communauté méprisés et qu’il lui faudrait faire deux fois plus que les autres pour arriver à quoi que ce soit. Et comme s’applique à le démontrer la série, beaucoup sont dans son cas. Jusqu’ici, la team des afro-américaines constituait l’un des groupes les plus éclairés, avec de belles personnalités. Dans cette saison, elle s’avère être la plus éveillée de toutes et consciente des vrais enjeux de cette rébellion. Avant tout parce qu’elles sont directement concernées par la mort de Poussey, l’une des leur, mais aussi parce qu’elles ont vécu toute leur vie dans l’indifférence la plus totale de la part des autres classes sociales. Les ennuis sont toujours pour les mêmes, les femmes, surtout celles issues de communautés discriminées, plus vulnérables que les hommes et cette saison est plus que représentative de cette injustice.

Il faut dire que la situation s’y prête. Les autorités ont à cœur de déloger ces terribles parias qui séquestrent le personnel, sur lequel elles n’hésitent pas à se venger en blessant ses membres. Ça, c’est la version officielle. En réalité, ce sont des femmes qui n’ont pas toujours eut la chance de pouvoir faire les bons choix au bon moment, qu’on a poussé à bout et qui n’en demeurent que plus vulnérables. Considérées comme criminelles, elles sont soumises à la dure loi de la domination raciale, sociale et patriarcale. Un triple poids qu’elles semblent avoir saisi, et elles l’énoncent elles-même : tous les sévices à leur égard sont désormais justifiables. Ainsi, elles sont toutes bien conscientes que le calme ne va pas durer et que la bouffée d’air frais que leur permet l’émeute pourrait bien être leur dernière.

Une saison ” Feel Good “

Succès oblige, l’émeute est l’occasion pour les showrunners de s’amuser un peu avec leurs personnages, qu’on connaît désormais sur le bout des doigts et qui se révèlent toujours plus. Notamment grâce aux portraits rétrospectifs approfondis, une nouveauté qui permet de compléter les passifs déjà présentés en flash-back dans les saisons précédentes. Cette fois, les scénaristes exploitent le potentiel d’une nouvelle routine hors des contraintes imposées par la domination constante de l’autorité, omniprésente et intrusive. Routine qui délimitait jusqu’ici le cadre de l’intrigue. Et quoi de mieux qu’imaginer ce que deviendraient leurs héroïnes en hors-piste, si elles étaient débarrassées de leurs horaires et des travaux qui ponctuent leurs journées ? Cette saison est un véritable observatoire de comportements, un aperçu de ce que serait leur vie si elles étaient libres à nouveau, à ce stade de leur détention. Certaines en profitent pour vaquer tranquillement à leurs occupations, se prélasser sur la pelouse, boire et fumer tout ce qui traîne. Tandis que d’autres se découvrent de nouvelles aspirations en errant sur les réseaux sociaux, qu’elles n’ont pas fréquentés depuis qu’elles sont en prison, scotchées aux topics sur Harry Potter, publiant sur Twitter, Pinterest et Youtube. Cette fois, c’est donc l’extérieur qui vient aux détenues, qui deviennent le centre de l’attention des médias, pour le meilleur comme pour le pire.

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Le réalisme cohabite avec le fantasque, parfois au mépris de la cohérence mais qu’importe, certains moments comme le concours de talents d’otages comportent leur lot de scènes et de moments jouissifs. Les affaires personnelles et les portables, biens saisis à chaque nouvelle venue, tournent également en libre service au sein de la prison, et révèlent parfois des archives que leurs propriétaires d’origine auraient préféré oublier. Ainsi, pour la première fois, la série démontre une conscience d’elle-même en caricaturant ses personnages les plus cultes : On apprend que Lorna est surnommée “la loca” (la folle) et que Ouija maîtrise à la perfection les imitations de Red ou de Morello, excellant tout autant au quizz sur les dossiers les plus populaires de Litchfield, l’occasion de réviser les peines et le casier de quelques profils, même les gardiens y vont de leurs anecdotes et potins sur la manière dont ils perçoivent les prisonnières. OITNB se cite, et valorise la popularité de ses détenues emblématiques, qu’elle met en scène au cœur-même de la fiction. Une grande première qui renforce le lien entre le show et ses fans, et réaffirme les identités de chacune qui ne sont plus seulement consœurs, mais de vraies héroïnes intra-muros. Le vrai coup de cœur à retenir de ce phénomène est la chaîne de tutos make-up créée par Maritza et Flaca, une activité qui leur va comme un gant, parfaitement incarnée par le duo de latinas délurées dont on ne se lasse plus.

Mise en lumière d’un gâchis

Au fil des ramifications, de petites intrigues en scénettes, (parfois de simples sketchs posés ça et là, dont certains sont plus ou moins dispensables), on constate qu’en réalité, chacune des fameuses “inmates”, avec son propre vécu, son bagage, donne son sens à la prise d’otage qui les invite à se projeter et à réaliser que les choses doivent changer et pourquoi. Au lieu du mouvement instantané espéré par Taystee, Litchfield voit naître alors quelque chose de plus durable, composé de luttes personnelles pour un désir de justice et de liberté partagé. Progressivement, une micro-société émerge et l’ordre renaît de lui-même dans la cohue. Un ordre relatif, où la morale est approximative et confuse, mais un semblant de civisme, de culture commune se tisse peu à peu entre les résidentes grâce à l’émeute. L’une des scènes les plus probantes de cette réussite est l’inauguration du mémorial crée par Brook Soso en souvenir de Poussey. En plus de tirer les larmes et d’être déchirante, la symbolique qu’une telle installation puisse exister au sein d’un établissement pénitentiaire, de l’initiative des détenues pour honorer l’une des leurs est très forte. En l’occurrence, c’est l’aboutissement d’un cheminement commun vers la tolérance et la considération des autres qui est représenté, la création d’une culture éphémère, qu’on prêterait davantage à la société respectable plutôt qu’à l’effectif d’une prison. Mais c’est là toute la subtilité de cette saison, que d’importer des comportements civiques et réfléchis entre les murs de Litchfield, et ce alors que toute surveillance a disparu. En contraste avec l’irrévérence candide et comique dont font souvent preuve les personnages d’OITNB, la série atteint alors son but premier : démontrer que les détenues sont encore des individus, capable de sensibilité et ont droit au respect le plus élémentaire, car la réalité est toujours plus complexe que ce que l’on croit. Mais surtout, que les méthodes employées par le gouvernement pour régir les prisons et organiser ce qui devrait être une réinsertion, sont un vaste échec. Pire, elles seraient non seulement stériles, mais nocives ; les conséquences de ces manquements et des maltraitances que subissent les femmes incarcérées se répercuteraient sur leur existence, les condamnant à ne jamais voir éclore leur potentiel humain et les empêchant à jamais de se réaliser ou de se construire une quelconque identité. Ce sont des marginales à perpétuité. Un cycle infernal corroboré par les pratiques du MCC qui se décharge de toute responsabilité et finit par les mettre en danger. 

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Le final fait tomber le couperet d’une sentence qui s’annonce lourde de conséquences pour les justicières en herbe, mettant un terme à ce rêve qui semblait au départ léger, dans lequel chacune d’elle serait enfin considérée et remise sur la voie d’un nouveau départ. Le retour à la réalité est rude car elles voient non seulement échouer l’espoir d’un quotidien amélioré, et même si elles partent la tête haute, leurs voix demeureront inaudibles. Une fatalité douce-amère qui met à mal les idéaux prônés par cette saison euphorique, les confrontant au monde extérieur, et présage d’un tournant on ne peut plus plus sombre pour l’avenir des détenues transférées.

Parfois explicative et mal rythmée, cette cinquième saison aura été le mode d’emploi du contre-sexisme, du féminisme et de la lutte contre toutes les formes de discrimination, invitant à la tolérance universelle : aussi bien culturelle que sociale, sans tomber dans la caricature. Le message idéologique porté par le show n’aura jamais été aussi fort et audible qu’en ce final symbolique de bien des inégalités par son amertume et la force de ses héroïnes, au carrefour de leur vie. La suite s’annonce déterminante !

 

Visuels : Orange is The New Black saison 5 – © Netflix