Il y a 20 ans apparaissait sur la petite chaine cablée américaine, HBO, les décors dignes d’un fantasme orwellien, d’une aile expérimentale de la prison de l’Etat d’Oswald : Emerald City.

Le parcours : 56 épisodes en 6 saisons et diffusée entre le  et le  sur le réseau HBO.

Le résumé : Oz est le surnom de la prison de haute sécurité de niveau 4 Oswald State Correctional Facility. Au centre de celle-ci, Emerald City, unité pilote gérée par Tim McManus.

Le background : série découverte bien après la diffusion.

Amenez moi le pilote :  La cité d’émeraude en question, c’est avant tout le projet fou de Tim McManus, un idéaliste convaincu de la nécessité de responsabiliser davantage les détenus, souvent parmi les plus irrécupérables, si l’on veut faire de la prison autre chose qu’une machine à reproduire de la violence. Et pour ce faire, il a carte blanche : il choisit ses cobayes, il règle leur routine quotidienne, il détient le pouvoir de les récompenser comme de les punir.

Pourtant, tout est déjà dit dans le pilote. Il n’aura le pouvoir ni de changer leurs destins, ni de les sauver, ni même de permettre la réinsertion de certains d’entre eux. Car cette petite expérience sociologique, cette unité perdue au milieu d’un système carcéral immense qui broie les corps comme les âmes, qui fait de chacun de ses membres un numéro, une statistique, une variable électoraliste, Oz n’échappe pas plus que d’autres à la fatalité des trajectoires.

Le but n’est d’ailleurs probablement pas celui-là. On le comprend très vite, les personnages dont on nous invite à suivre le quotidien n’ont pas d’espoir de réinsertion. Beaucoup sont condamnés à vie, d’autres n’ont simplement pas d’autre choix que d’obéir à la loi d’un milieu qui ne pourra que les enfoncer toujours plus loin.

C’est ainsi que le premier épisode nous donne l’occasion de nous attacher à Dino Ortolani, un personnage certainement pas innocent mais faisant néanmoins preuve de suffisamment d’humanité pour que l’on finisse par imaginer que tout n’est pas encore perdu pour lui. Sauf que Dino sait qu’il ne sortira jamais de prison, sauf que son destin est déjà scellé depuis longtemps, sauf que Oz n’est que l’antichambre de la mort et que tous y attendent, condamnés à 4 ans, comme le nouveau venu, Tobias Beecher, ou à vie, détenus comme gardiens, qu’ils en aient conscience ou pas, l’inévitable jugement.

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La série nous prend à rebrousse-poil : après avoir passé une cinquantaine de minute à nous présenter ses traditionnels ‘‘gentils’’ et ‘‘méchants’’, victimes et bourreaux, héros et vilains, elle impose définitivement son ton et son propos en réduisant en cendre l’attachement qu’elle avait minutieusement fait émerger entre nous et son personnage.

Nous voilà revenus quasiment au point de départ, un peu plus en colère peut-être et sans possibilité de lier de relation durable et sûre avec qui que ce soit, un peu comme Beecher, l’avocat alcoolique qui aura payé cher sa confiance dans une vision manichéenne, littéralement en noir et blanc, de ses désormais codétenus, comme si nous étions enfermés, nous aussi, débarrassés de nos illusions sur nos capacités à maitriser notre vie.

Pourtant, on ne le découvrira que petit à petit, mais si l’objectif ne peut être la réinsertion pour aucun des habitants d’Emerald City, c’est que Oz va surtout nous proposer d’embrasser le tragique de ces vies (con)damnées pour nous donner à voir la lueur vacillante d’une humanité qui persiste partout où naît l’espoir de rédemption. Dino ne pouvait sortir de son enfer personnel mais ça n’en fait pas moins un père et un époux, un homme capable de transfigurer sa rage homophobe dans sa relation avec un patient atteint du Sida.

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Ainsi débarrassées des catégories morales traditionnelles, nous sommes enfin prêts à nous installer pour 6 saisons entre les murs du pénitencier d’Oz, prêts à rencontrer des personnages complexes et fascinants, à voir se déployer leurs destinées jusqu’à leur inévitable fin, prêts à interroger avec ces compagnons d’infortune ce que c’est qu’être en vie, ce que l’on est en droit d’en espérer, ce que c’est qu’être un homme, ce que c’est que d’appartenir à un groupe, à une identité, ce que c’est que faire partie d’une communauté, ce que c’est que la violence ou la révolte, prêts pour un regard sans concession, sans revendiquer pour autant une légitimité réaliste à tout prix, sur l’état du système carcéral américain et à travers lui, sur la société dans son ensemble, prêts à donner un visage et une histoire aux statistiques, aux fantasmes que représentent souvent ces hommes qui constituent la part sombre de nos faits divers et de nos enquêtes policières, ceux qu’on a exclus, isolés, dont on aimerait penser qu’ils n’ont rien de commun avec nous mais que Oz réhabilite, non pas au regard de la justice, mais au regard d’une humanité qui ne peut que nous interpeller.