La saison 10 de Doctor Who, l’ultime de Peter Capaldi, vient de s’achever. Avant l’épisode de Noël qui mettra un terme définitif à son règne, et à celui de Steven Moffat par la même occasion, retour sur une saison aux multiples entrées, et dont la réception témoigne de l’incompréhension probablement perpétuelle entre Moffat et le fandom.

ATTENTION SPOILER INTEGRAL SUR LA SAISON 10 DE DOCTOR WHO. LECTURE A VOS RISQUES ET PERILS

Faisons un peu de contexte dans Doctor Who : une nouvelle compagnonne, Bill Potts, a fait son entrée aux côtés du Docteur. Nous avons aussi retrouvé Nardole, l’ex-assistant humanoïde de River Song (c’est d’ailleurs celle-ci qui a envoyé Nardole auprès du Docteur). Tandis que l’une veut voir du pays (ou plutôt de l’univers), l’autre veut forcer le Seigneur du Temps à rester pour garder un coffre aussi mystérieux que son contenu, entreposé au sous-sol d’une université. Le Docteur, apparaissant bien fatigué, tâche de respecter son serment de ne pas repartir à l’aventure, mais comme on peut le deviner, il n’y résiste pas vraiment. Et l’intérieur du coffre, une fois révélé, n’aide pas vraiment…

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Très particulière, cette saison de Doctor Who. En effet, d’une manière très… moffatienne, la saison 10 est, en partie, une sorte de reboot. Ainsi qu’il l’a expliqué, le premier épisode de cette saison, intitulée The Pilot, est conçu pour être à la fois une continuité pour les initiés, mais aussi une porte d’entrée pour les novices, puisque tout est expliqué sur les principaux points d’ancrage de la série (le TARDIS, les Seigneurs du Temps, entre autres). Moffat n’invente cependant pas la poudre, puisque nombreux sont les whovians qui ont commencé par d’autres saisons que la 1, et la série a souvent été présentée comme ayant de multiples portes d’entrées. Bill est une sorte d’incarnation des fans, la matérialisation du rêve de chaque whovian – vivre des aventures folles et excitantes, hors d’une réalité morose (elle fait des frites), et surtout, se retrouver aux côtés d’un type humain, mais pas vraiment. En somme, Bill est une explication tautologique de ce qu’est la compagnonne dans Doctor Who, avec encore plus de caractérisation. Et, quelque part, une accompagnatrice du Docteur dans ses ultimes pérégrinations, comme si les fans, vivant eux-mêmes les événements traversés par les personnages, étaient les témoins de la fin d’une ère. Steven Moffat semble ainsi avoir voulu convier ceux-ci à cette fin, peut-être, dans un esprit de convivialité, Peter Capaldi ayant réussi à surmonter son étiquette auto-accolée de “successeur de Smith et Tennant” et devenir un Docteur tout aussi respecté. Et les fans de dire adieu eux-mêmes au Douzième Docteur. Du reste Steven Moffat n’a pas oublié la touche de fanservice, puisque les références aux précédents Docteurs et aventures vécues sont légion dans cet épisode ET dans cette saison. Le plus fort étant le Docteur qui se réveille dans son TARDIS, élucubrant les dernières phrases de ses précédentes incarnations ; ou encore le même, swinguant au milieu des Cybermen en leur rappelant où il les a déjà battus ; et surtout, le retour des Cybermen Mondasiens, du Maître-John Simm, et du Premier Docteur. Tout cela, au titre d’une communion (et un message de tolérance via l’homosexualité de Bill), dans cette saison 10 marquée du sceau des fans, où chacun, à son niveau de connaissance, peut se retrouver : le Docteur rappelle lui-même sa raison d’être, celle de secourir les gens, dans le final, et quand il la perd, ce sont ses proches (les compagnons, en flashback) qui le lui rappellent.

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C’est peu dire que le rapport entre Steven Moffat et la fanbase Doctor Who a souvent été compliqué, l’un ne mettant aucun filtre à instiller ses idées, l’autre ne se faisant pas prier pour le descendre à chaque fois qu’il se laissait aller de la sorte (il faut dire que Moffat a été un vrai détonateur, rompant avec tous ses prédécesseurs jusqu’en 1963). Et du reste, le combat fait rage sur Twitter entre pros et contre. Pour autant, l’une a souvent été injuste envers l’autre : quand Moffat part dans un trip sombre, du genre de la saison 9 ou de la saison 6, il a des détracteurs ; quand au contraire il se veut un peu plus léger, comme sur cette saison 10, qui ne commence véritablement qu’à la fin, des voix s’élèvent aussi. En fin de compte, Steven Moffat, en essayant de plaire à tout le monde (et peut-être aussi par fatigue intellectuelle) a tâché de tenir un équilibre très instable entre continuité (finir l’histoire autour du Douzième Docteur, le fanservice, l’évolution des personnages et notamment du Maître…) et la rupture (nouvelle compagnonne, introduction de Nardole, des épisodes en plusieurs parties mais aussi des standalones…). Avec un résultat honorable, le bougre étant un spécialiste de ces équilibres, mais quelques défauts : après avoir passé son temps à explorer tous les recoins sombres de l’univers, le retour à une tonalité un peu plus light et didactique ne se fait pas sans laisser quelques plumes. Ainsi, repasser à certains standalones sans véritable lien entre eux qu’une espèce d’épée de Damoclès pas toujours évidente au-dessus de nos têtes, avec un trio d’épisodes sur les Moines au milieu façon in medias res et totalement déconnectés des autres épisodes, laisse un peu perplexe. D’autant que si les épisodes sont de bonne facture (notamment Knock Knock avec le légendaire David Suchet), ils ne sont toutefois pas resplendissants d’intensité non plus. Et au final, hormis le trio d’épisodes (le premier depuis la première fin de la série en 1989), le premier, et les deux derniers, un initié aura de quoi se trouver frustré. Et encore : le trio d’épisodes perd de sa force car mal placé (réduisant l’impact de la cécité du Docteur), tandis que le final, lui, ressemble à celui de la saison 8 (un compagnon tué au bout de 5mn, un lieu avec une temporalité différente, le rappel de figures iconiques, et les Cybermen, tandis que le retour d’un Docteur rappelle la fin de saison 7). Le novice, quant à lui, y trouvera plus son compte, mais aura eu à peine le temps de s’attacher au trio qui, à la fin de la saison, se trouve séparé. De sorte que le reboot a ses bons côtés, mais est aussi handicapant. Comme si Moffat, dans son passage de flambeau en forme d’hommage aux fans et aux personnages, se retrouvait coincé par ses obligations envers ce qu’il a crée dans Doctor Who

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Mais dans ce foutoir, des idées subsistent, et Moffat de rappeler qu’il sait soigner ses sorties. A commencer par Missy : lorsque l’on se rend compte qu’elle est le vrai fil rouge de cette saison, la perspective devient tout de suite plus intéressante. Elle devient une espèce de raison d’être du Docteur, qui reste à garder le coffre dans lequel elle a été enfermée après avoir été condamnée à mort pour ses crimes. Une pulsion de vie (Docteur), nourrie d’une pulsion de mort (Missy). Pour le laisser face à des sentiments contradictoires : à la fin de la saison, le Docteur accepte la mort, la voit venir et l’attend ; mais une fois revenu d’entre les morts (sauvé par Bill : ce sont les fans qui font vivre la série), il refuse sa régénération, qu’il repousse à plusieurs reprises, un peu comme son prédécesseur Tennant à la fin de la saison 4. Ce devrait être le rôle du Premier Docteur, de retour sous les traits de David Bradley (remplaçant feu William Hartnell), qui devrait le ramener à lui, dans un épisode de Noël qui va se faire attendre. Ce qui soulève le principal point d’intérêt de cette saison de Doctor Who : la dualité, thème de transition entre les ères. Sur la forme, bien entendu, on en a parlé, avec la dichotomie de publics visés. Et qui se voit aussi sur le fond : un Docteur qui voit double. D’abord, en entraînant un nouveau novice dans son TARDIS (Bill), chapeauté par un initié (Nardole). Ensuite, en tentant la cohabitation, lui le yin, avec Missy, le yang : il réussit même à la faire douter d’elle-même en bouleversant son équilibre dans le final, ce qui, annihilant sa raison d’être, la conduit à la mort (pour de bon, puisqu’elle ne peut pas se régénérer ?), dans cette “fin parfaite” que son prédécesseur masculin énonce, puisque c’est le Maître qui la tue. Le retour de John Simm, s’il manque un peu de punch (obsédé par sa future régénération, il reste assez sous-exploité), a néanmoins à son crédit de mettre en valeur l’évolution du personnage du Maître et toutes les facettes de son personnage retors, et jusqu’où, justement, un personnage tel qu’un Seigneur du Temps implacable comme lui, peut évoluer. Une perspective intéressante, puisqu’elle est sur le Maître et non sur le Docteur, pour une fois. Nul doute qu’on aurait aimé un plan diabolique à deux têtes ; mais il n’était visiblement qu’un élément perturbateur. A la manière, sûrement, du Premier Docteur, en décembre 2017. Et comme jamais deux sans trois, Bill aussi doit faire face à deux chemins : d’abord être serveuse ou compagnonne, être “normale” ou s’assumer (notamment via son homosexualité), Cyberman ou humaine, puis humaine ou alien. Le tout pour finir dans une belle pirouette in medias res avec le retour d’Heather, la “pilote” du premier épisode, qui aurait eu plus de force avec un fil rouge plus assumé toute la saison durant, mais qui conserve son côté touchant, rappelant le sort du Onzième Docteur à la fin de Time of the Doctor.

L’épisode où apparaissait David Bradley en Premier Docteur s’appelait An Adventure in Space and Time. Le souci de cette saison 10 de Doctor Who, c’est qu’il y avait beaucoup de Adventure, mais peu de Space and Time. Trop de communication a terni la saison et sa force de caractère : d’abord avec beaucoup de fanservice éculant un peu le message ; mais aussi avec une révélation pré-saison des principaux twists (les Cybermen Mondasiens, John Simm) qui en a altéré l’intensité. Si Doctor Who reste un show de très grande qualité, cette saison s’apparente plus à une transition marquant le pas qu’à un véritable nouveau chapitre, ce qui est assez dommageable pour le Douzième Docteur, dont on dirait qu’on a freiné le développement par tarissement des idées. On verra si le Christmas Special peut redonner un vrai coup de lustre autant qu’un coup de chapeau à une ère pourtant très riche !