A l’occasion de Série Series nous avons rencontré l’équipe de Banking District (Quartier des banques) présentée au festival dans la section « ça tourne » cette coproduction Suisse / Belgique est à la frontière des genres : présentée comme un thriller dans le milieu bancaire.

Voici notre rencontre avec Stéphane Mitchell : scénariste, Fulvio Bernasconi : réalisateur et Françoise Mayor : directrice de la fiction à RTS (diffuseur suisse de la série). Cette rencontre a eu lieu après la présentation en public du teaser et d’une séance de questions réponses avec les équipes.

 

Julien Pivetta pour SmallThings : Vous avez dit que vous avez procédé à l’écriture par Writers Room (ndlr : méthode d’écriture mettant de nombreux scénaristes ensemble pour les faire avancer sur un projet), on l’a beaucoup entendu à Série Series : c’est un processus assez peu utilisé en Europe, avez-vous ressenti des différences par rapport à la méthode plus classique, c’est-à-dire un ou deux scénaristes écrivant tout pour une série ?

 

Stéphane Mitchell : J’avais l’habitude de travailler à deux, mais une fois que mon ego me poussant à me dire que je pouvais faire tout toute seule a été avalé je me suis rendue compte que c’est tellement mieux : c’est plus de cerveau, plus de ping pong, plus de test des idées et moi je trouve que c’est vraiment très enrichissant. Alors évidemment on s’engueule avec des gens alors qu’on ne s’engueulerait pas tout seul. Il faut d’abord trouver comment travailler ensemble comme dans chaque métier, il faut apprendre à travailler avec ses collaborateurs, comment on se parle, comment on se comprend, quelles sont nos habitudes, nos horaires d’intermittents indépendants. C’était le coté le plus dur, pas le plus intéressant mais c’était le côté humain : comment on travaille ensemble. Après c’est extrêmement important, le niveau monte tout de suite car on test les idées, on se confronte, on ne reste pas sur du compromis, on continue jusqu’à l’unanimité. Le problème des Writers room c’est le budget car plus il y a d’auteurs plus ça coute cher. Ou alors on a le même budget et on divise. Si on travaille à deux on divise, aujourd’hui par exemple pour nous ce n’est pas divisé. C’est le problème partout : l’argent.

 

SmallThings: Au niveau de la réalisation, la série a lieu dans un milieu bancaire, très rapide, dynamique : comment l’avez-vous transcrit à l’écran ?

 

Fluvio Bernasconi : Ce n’est pas si rapide, c’est la Suisse quand même ! rires  Ce n’est pas Wall Street … C’est un gag mais il y a du vrai. Il faut imaginer que ces banques privées genevoises ce n’est pas ce qu’on voit dans Wall Street, Margin Call, Big Short, ce sont des banques un peu « pépères », ce sont des banques qui servent à cacher l’argent à le faire reposer avec un petit rendement mais plutôt faible. Il n’y a pas cette espèce d’excitation, en tout cas pas dans le travail. C’est plutôt aller boire des coups, aller jouer au golf, convaincre les gens que leur argent sera en sûreté. Après il y a toujours l’excitation de l’argent, on le voit dans le trailer il y a quand même un peu de cocaïne, des prostituées, il y a de l’adrénaline qui circule. On essaye de le représenter de manière réaliste en essayant d’ajuster et de mettre l’énergie là où il en faut.

 

Françoise Mayor : En tout cas ce que vous n’avez pas vu dans le trailer, par rapport au style, c’est qu’il y aussi des archives, une bande son assez rythmée, une voix off. Il y a je pense une pulsation, une énergie assez forte. Même si nous sommes encore en post-production et que le produit finit n’existe pas encore. En tout cas dans l’écriture de Fulvio il y a à la fois de très beaux plans-séquences, très installés qui vont dans cette perspective de tradition, de sécurité. Et en même temps des ruptures à la fois dans le jeu, la mise en scène, la musique et dans la façon dont le montage est fait. Je pense que la signature de la série c’est ce rythme que vous avez perçu par le style du teaser mais pas encore par la qualité de la réalisation. Je veux dors et déjà lancer des fleurs à Fulvio car c’est la signature de la série : ce qui est vraiment important.

 

SmallThings: Lors de la séance vous avez dit que c’était une fiction très documentée, l’ambition de la série est-elle de témoigner, d’informer ? De manière générale, les séries doivent-elles se rapprocher de cela, d’un genre plus proche du documentaire ?

 

SM : C’est mon point de vue mais je pense que chaque œuvre d’art doit avoir un point de vue sur le monde, doit en dire quelque chose d’intéressant si possible, en dresser un portrait. Après un documentaire ce n’est pas la même chose, une approche différente. On voulait que ce soit documenté car on voulait que ce soit vraisemblable (FB: Réaliste) et non forcément réaliste car on voulait mettre certaines choses réalistes et vraies mais qui sont trop grosses qu’on n’a pas mit. Le documenter c’était important pour ne pas raconter n’importe quoi. En réalité en Suisse les gens ont beaucoup suivit ce qu’il s’est passé, certains peuvent avoir des amis banquier pour savoir comment ça les a impactés. Quant au côté secret, comment rentrer dans les arcanes de la banque, j’ai eu des discussions avec des amis banquiers voulant rester incognitos pour ne pas dire qu’ils ont eu des gorges profondes, c’est aussi de la documentation pour savoir comment ça se passe réellement, il n’y a pas de réel secret finalement, pour que ça ait l’air vrai. Je ne pense pas que nous devons faire du documentaire ce sont deux médiums différentes.

 

SmallThings: Avez-vous voulu apporter une opinion, une vision personnelle, de l’équipe ?

 

FB : Disons que « l’œuvre est ouverte » pour citer Umberto Eco ; je pense que la série ne prend pas de position de manière manichéenne sur le problème du secret bancaire, l’enjeu naturel nous touche profondément, l’enjeu thématique de la série est de rendre compte de la complexité du phénomène car c’est naturellement complexe. Cela dit soyons clairs la série ne défend pas le secret bancaire à tout prix, pour le dire ainsi elle ne dit pas que c’est super bien que des dictateurs cachent leur argent dans nos coffres pour le dire ainsi.

 

FM : Par rapport à ça il y a une auto critique de la Suisse par rapport au mécanisme du secret bancaire. Jean Ziegler déjà dans les années 70 a dénoncé une certaine hypocrisie de la Suisse, qui fait des facilitations dans le domaine international a une certaine neutralité. Et qui en même temps est heureuse d’héberger et vit de cette prospérité, on n’est pas dupe de ce que l’on fait. Cette série est je pense au niveau de ces deux points de tensions, c’est à dire dire : soyons honnête la situation est telle qu’elle est toutefois c’est ce qui fait la prospérité de la Suisse, donc je pense qu’elle a cette authenticité, cette vérité. Et ce qu’on dit ce n’est pas un scoop, ce n’est pas quelque chose d’incroyable mais on leur ouvre la porte d’un monde  et forcément c’est un monde avec beaucoup de fictions, mais on décrypte certains des mécanismes, on peut être très fiers de l’avoir fait tous ensemble.

 

SmallThings: Par rapport à la thématique du festival, le courage, est-ce que selon vous aborder cette notion du secret bancaire en Suisse – sujet sensible – avec la noirceur que vous avez décrite relève aussi du courage pour vous, pour les équipes ?

 

FM : Il faut être honnête, quand on voit ce qu’il se passe au niveau international, au niveau des journalistes, des documentaires, on ne prend tous pas des très gros risques en faisant ce que l’on fait. Oui on a une petite part de courage, car forcément il y a certains milieux qui peuvent attaquer la SSR notre groupe en disant « mais regardez vous êtes des gens contre le système » on peut pt se chercher des ennemis en produisant cela. En même temps il faut être modeste, on est heureux d’avoir pu l’aborder de façon sincère mais je ne pense pas que nous ayons pris un risque démesuré.

 

SM : On n’est pas en Colombie en train de filmer comme Juan José Luzano sur les territoires des FARC.

 

FB : Cela dit je suis assez curieux de voir les réactions. J’ai déjà fait des documentaires sur ce thème là, passant en prime time à la TV. Et il y a certains types de réactions. Je suis assez curieux de voir la réaction à la fiction car elle peut-être à mon avis sur ces thèmes là plus percutante tout de même, c’est paradoxal mais c’est souvent comme ça donc on verra. Mais je ne sens pas menacé je ne pense pas que les banques privées genevoises vont engager quelqu’un pour nous descendre je l’espère au moins rires.

 

Banking District devrait être diffusée en Suisse dès l’automne 2017 en Suisse et en Belgique, malheureusement aucune diffusion française n’est prévue pour le moment.