Gotham vient tout juste d’achever sa saison 3. La fin d’un opus marathon, drame en trois actes qui l’a complètement faite passer dans une autre dimension, un paradigme différent autant qu’un pas en avant vers son but ultime : l’établissement d’une mythologie.

ATTENTION SPOILER SUR TOUT GOTHAM. LECTURE A VOS RISQUES ET PERILS.

Pour les deux du fond qui ne suivent pas, un bref panorama des faits : Jim Gordon est séparé de Lee, qui a décidé de refaire sa vie avec Mario Falcone, fils de Carmine. Par ailleurs, Hugo Strange a été arrêté, mais ses monstres d’Indian Hill sont en liberté et mettent la ville sans dessus dessous. Le Pingouin, lui, est aveuglé par sa soif de pouvoir ; et Edward Nygma, par sa soif de satisfaction narcissique. Un nouvel ennemi apparaît : la Cour des Hiboux, qui s’acharne à détruire la ville mais aussi à s’approprier Bruce Wayne. Et en agent perturbateur, le sang d’Alice Tetch, dont une simple goutte peut nous transformer en psychopathe invulnérable… Gotham, ville nihiliste.

©FOX

C’est une saison spectaculaire à laquelle on a assisté. Pendant 8 mois, avec deux interruptions assez longues (la deuxième étant due au retour de 24 : Legacy), Gotham a posé ses pions pour aller encore plus loin dans le bâti de sa mythologie. Un pari sur le temps long, mais nécessaire pour qu’au final, chaque personnage ait pu avancer dans son rapport à cette ville et le rôle qu’il est appelé à y jouer. Gotham n’a pas fait dans la dentelle : elle a carrément convoqué la Cour des Hiboux, soit l’un des ennemis les plus mythiques de l’univers Batman. L’idée d’une société secrète, présente depuis des générations, contrôlant Gotham et voulant la purger par le feu et le sang (littéralement), a été le point d’ancrage de la redéfinition de chacun quant à la trajectoire de son ascension. Nygma et le Pingouin s’y frottent d’ailleurs, et s’y piquent, tout cela pour ressortir toujours plus avides de pouvoir. De sorte qu’il y a une espèce de malsain qui s’instaure dans la ville : plus l’on prend des coups, quitte à mourir (Fish, le Pingouin, et bientôt Butch), plus l’on a envie de revenir et de prendre le contrôle, que l’on soit “bon” (Alfred) ou “mauvais” (le Pingouin), si tant est que ces mots aient une signification précise. On ne meurt, d’ailleurs, jamais vraiment, dans un univers comics et dans un univers pareil, où tout est possible. Et ce n’est pas le sang d’Alice Tetch, qui révèle la vraie nature de chacun, le plus souvent des pulsions meurtrières, qui nous dédira : il n’y a aucun manichéisme, et chacun est corrompu à sa manière. Toute l’idée est de savoir comment, par rapport, et de quel côté de la barrière on se place. Le nombre de règlements de compte dans le final le confirme.

©FOX

C’est l’interrogation permanente qui touche les personnages. Elle innerve leur cheminement tout du long. Ainsi, Lee hait profondément Gordon. Il a tué Mario de la façon la plus tragicomique qui soit : Lee ne le savait pas infecté, et tout ce qu’elle voit, c’est un meurtre de sang-froid. Signe, au vu de cette cruauté, qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise action, mais des décisions à prendre, et des conséquences à assumer. Et parfois, ce n’est vraiment pas beau à voir, surtout quand un Chapelier Fou vient vous mettre face à vos responsabilités, entre votre soi profond et votre soi extérieur. C’est ce qui arrive à Jim quand il doit choisir entre Valerie Vale et Lee Thompkins : bien que les choses soient réglées, Jim ne peut pas s’empêcher (et Lee non plus d’ailleurs) de céder à une pulsion paradoxale qui le ramène en arrière, celle d’accepter pour mieux aller de l’avant. Une pulsion (qui est le vrai Jim ? La vraie Lee ?) qui guide d’ailleurs la relation du policier et du médecin, tout au long de cette saison qui les aura vus se battre de toutes leurs forces pour ce qu’ils croyaient être bons, et ne finalement s’apaiser qu’après avoir pris ce qu’ils voyaient comme étant la pire décision (prendre le virus, accepter le “vrai” en eux, leur amour toujours présent, se laisser aller à leurs pulsions, et se rendre compte que la vie malgré tout les séparera toujours). Un signe, là, qu’à Gotham, les passions sont quelque chose qui, si elles ne nous tuent pas, nous rendent plus fort.

©FOX

C’est là toute l’idée que défend Oswald Cobblepot face à Edward Nygma. Dans le final fou de cette saison, il lui rappelle qu’il a peut-être des passions, que cela l’a perdu une fois, mais qu’il n’y renoncera pas pour autant, et s’en servira à meilleur escient. Et de rappeler à Nygma que ses calculs froids, si justes soient-ils, le troublaient dans sa vision, lui qui pourtant a vécu ses passions avec Isabella, et qui sont constitutives de son passage total vers la criminalité (rappelons qu’elle ressemblait furieusement à Miss Kringle). D’où un duel passionnant d’amour/haine sur une bonne moitié de saison qui tourne à l’avantage de Cobblepot qui gagne par KO la bataille de Gotham. Nathaniel Barnes, lui, a cédé à ses passions, à la violence en lui, et y a laissé toute son incorruptibilité, se changeant en Juge (avec une bonne référence à l’ultime épisode de Batman : The Animated Series), mettant tout le monde à mort aveuglément mais finissant lui aussi arrêté, essayant de s’émanciper de tous les cadres sans se rendre compte qu’il s’y perdait. Toute la saison, au travers de plusieurs veines, Gotham s’est attaché à montrer toute la complexité, la noirceur du jeu auquel il faut se livrer, entre poker menteur et cruauté. Un exemple frappant est la nécessité que Frank Gordon, oncle de Jim, doive mourir pour que Jim puisse vraiment s’attaquer à la cour et à sa mystérieuse Kathryn. Elle, comme Lucius Fox, Ed Nygma, à différentes échelles du bien et du mal, représentent toute la dimension psychologique gouvernant le jeu, là où des personnages comme Bullock ou Alfred restent à un stade pratique. In fine, ce que dit Gotham, c’est qu’il faut savoir maîtriser les règles du jeu, et savoir bien placer ses pions. C’est tout l’enjeu de la Cour des Hiboux, qui, tentaculaire dans sa volonté de purge, touche à toutes les strates de la ville : ses aspirants (Cobblepot, Nygma), ses justiciers (Gordon) et ses figures, la principale étant Bruce Wayne, qui s’il est encore sur la forme un pot de fleur, gagne toujours plus, sur le fond, son côté batmanien.

©FOX

Bruce Wayne est l’étendard du thème de cette saison : l’identité. Dans la première partie de saison, c’est lui qui s’attaque en premier à la Cour des Hiboux, qui le menace d’ailleurs de représailles mais à qui il dérobe un objet précieux dans la lutte contre cette organisation. Il n’a droit qu’à un court intermède, quand Jerome vient le défier lors de la fête foraine, à l’occasion d’une réadaptation de Killing Joke (voir notre papier à ce sujet), avant que la Cour ne s’attaque à son coeur même et ne l’enlève pour faire l’un des leurs. Finalement, Bruce Wayne, qui même si par son âge et son statut reste secondaire, devient toujours plus essentiel : cela est sublimé par le plan final de la saison, montrant Bruce avec un semblant de déguisement, un oeil sur toute la ville depuis un immeuble, tel son alter ego pas encore né. Si l’image peut prêter à sourire (et va sûrement provoquer des quolibets comme le “Joker” de Jerome Valeska), elle rappelle qu’il n’a fait que se chercher toute la saison durant. La Cour des Hiboux l’a d’ailleurs bien compris en jouant sur les troubles de Bruce pour le façonner à leur image, ce qui marche plutôt bien puisqu’il tue Alfred : ce n’est pas tant une question d’âge, mais de dispositions à tendre vers le bien et/ou le mal. Mais de garçon rasoir et agaçant, Bruce Wayne est devenu un ambitieux personnage aux prémices batmaniens sur lesquels le héros est né. Le duel dans la salle miroir avec Jerome (qui lui-même s’est créé une image) illustre bien cette affaire de personnalité, celle de vouloir voir naître, dans une ville gargantuesque, un homme de convictions : leur affrontement n’est qu’un prototype de la vision culte et cultivée de leur relation. Mais Bruce n’est pas seul en ce sens. Oswald (et il le rappelle à Nygma) sait qui il est et revendique son pingouinisme freak (appelant son club le Iceberg Lounge), assumant ses perditions (son “homosexualité” n’était qu’un prétexte à sa propre recherche identitaire, une tentative avortée de définition). Mais c’est surtout Edward Nygma qui embrasse sa personnalité de Riddler, n’hésitant pas à bien nous le faire comprendre, parfois à l’overdose (le “duel” avec Lucius Fox est ainsi un peu abusif). Toute l’idée du freak, de la résurrection, de la manipulation, dans Gotham, revient à un questionnement essentiel : où se place-t-on, qui est-on, qui est l’autre par rapport à moi (illustrée par le double de Bruce Wayne, à la fois très proche et très éloigné du vrai Bruce malgré tous ses efforts pour lui ressembler), et comment on choisit d’évoluer dans un monde qui veut notre peau.

En capitalisant sur son potentiel de chaos destructeur, et en brutalisant les personnages pour les mettre face au dilemme de leur identité, Gotham a bel et bien posé une nouvelle pierre de sa mythologie, et fait passer un cap à celle-ci. Elle se paie même le luxe d’introduire certains personnages, quitte à prendre des risques et à donner du grain à moudre à ses détracteurs (Ra’s Al Ghul, en attendant Solomon Grundy et… Catwoman ?). Après une saison qui a rebattu les cartes, on attend avec impatience une saison 4 intrigante pour voir comment les choses évoluent !