Sense8, devenue un porte-étendard de la diversité, autant qu’une série emblématique, a été annulée par Netflix après 2 saisons, au grand désarroi des fans. Voici donc la liste des 8 choses expliquant pourquoi cette fin nous laissera amer.

ATTENTION SPOILER SUR TOUT SENSE8. LECTURE A VOS RISQUES ET PERILS

Un petit flashback : à l’orée de la saison 2, les sensates se connaissent tous, se sont rapprochés, et plus si affinités pour certains (Will et Riley, Kala et Wolfgang). Mais c’est sans compter sur Whispers, un autre sensate, maléfique lui, à la tête du BPO, une organisation secrète qui les traque afin de les soumettre à ses expériences sadiques. Pire, Whispers est dans la tête de Will, qui ne peut s’en sortir que grâce à la drogue. Et pour ne rien arranger, d’autres sensates peu amènes font leur entrée. Bref : c’est la guerre.

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Première raison : pour son côté très humain.

Sense8 est une série touchante. Emouvante, même, à certains endroits : elle est la seule à transformer une scène d’orgie en un torrent de larmes chez bon nombre de fans. Par son côté multiculturel, cosmopolite, universel, la série parvient à atteindre le coeur de chacun de ses fans aux quatre coins du monde. C’est fou comme les Wachowski sont passées d’une cinématographie assez pessimiste (Bound, même Matrix, et V pour Vendetta même s’ils ne réalisent pas) à une autre plus optimiste malgré les obstacles (Jupiter Ascending, Cloud Atlas, Sense8). Si, dans cette saison, les personnages connaissent chacun leur lot de tristesses (le catalogage pour Lito, la prison pour Sun, le monde des affaires pour Kala…), chacun réussit finalement à s’en sortir, donnant lieu à des scènes de joie communicatives. Les plus représentatifs sont bien sûr le trouple Lito/Hernando/Dani, qui va faire la fête à Sao Paulo et voit ensuite Lito retrouver du boulot à Hollywood alors qu’il n’avait plus une seule offre loin de son orientation sexuelle. Ils se sont même payés un appartement au-dessus de leurs moyens, et ont envoyé balader les parents de Dani ! Cet optimisme se retrouve aussi en Capheus, entre autres, qui trouve l’amour, qui s’engage en politique pour porter son message ; ou bien Nomi, qui se tire de ses ennuis et apparaît avec fierté au mariage de sa soeur malgré ses parents, semblant même retourner ceux-ci concernant son identité de genre (et plus que jamais être un avatar des réalisatrices). Malheureusement, on ne saura jamais si cela porte ses fruits.

Cela amène à la deuxième raison : la série s’était enfin trouvé un fil conducteur.

La saison 1 de Sense8 était extrêmement contemplative. Rien ne semblait véritablement guider un paquebot qui évoluait sur ses réserves, à part dans un dernier épisode qui enfin nous introduisait à l’antagoniste. Et puis là, tout à coup, sans perdre une miette de son côté empathique, la série a réussi à instiller un côté thriller, un espèce de jeu d’échecs physico-mental (notamment les séquences entre Will et Whispers) couplé à une vraie exploration en profondeur des enjeux (via le Vieil Homme de Hoy, joué par le délicieux Sylvester McCoy) et des personnages-clés (Angela, Jonas, Whispers) qui rendait le suivi passionnant. Bien sûr, la série ne perdait pas non plus de son côté naïf : les dialogues sont toujours assez creux, les valeurs un peu gnangnan, le discours relativement idéaliste et à peine cynique… Mais les Wachowski n’ont jamais été franchement douées pour ça. Leur truc, c’est le spectacle, l’adrénaline, et en ce sens, elles ont tout à fait réussi à nous happer dans une histoire sans grandes montagnes russes, mais efficace et à même de nous faire savoir la suite, tout de suite. On a même eu droit à une extension à la science (homo sensitus), et à un aperçu du réseau sensate mondial (il faut voir Hoy s’activer pour trouver Whispers). Surtout avec un final réunissant les sensates en chasse pour battre Whispers et récupérer Wolfgang. Malheureusement, leur première rencontre sera la dernière.

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Et, de fait, troisième raison : des fresques épiques.

On avait eu la fameuse orgie sur What’s Up des 4 Non Blondes en saison 1. La chanson revient, remixée par Riley. Mais on a également une grande scène d’allégresse à Sao Paulo, on avait eu l’anniversaire de leur naissance dans le Christmas Special… Mais on a surtout eu aussi nombre de scènes de combats hallucinantes d’intensité. La plus impressionnante est évidemment celle de la fin de saison, où nos héros affrontent un autre cercle, représenté par Lila Facchini. Et la série de démontrer tout le potentiel de rivalité qui aurait pu être représenté à l’écran : la question sensitive et les intérêts qui en découlent sont bien plus larges que ce que l’on pensait. Il y a aussi toutes les scènes impliquant Sun, qui se bat pour son avenir en Corée ; ou bien la course-poursuite entre Amanita et l’agent fédéral qui veut la capturer. Sense8 réussissait à nous concerner, à en appeler au gamin en nous pour supporter nos champions, des causes collectives jusqu’aux causes plus intimistes, là encore par sa fibre empathique.

Donc, quatrième raison : sa gestion des personnages

Sense8 n’a jamais laissé un seul personnage de côté. Chacun est défini par sa situation individuelle et dans le collectif. Même si l’on peut penser que Will et Riley menaient la barque en cette deuxième saison, ils n’auraient rien été sans l’implication de tous les autres. Chacun se connaissant désormais parfaitement, jusque dans ses défauts, leurs capacités sont presque illimitées, tous pouvant compter sur les performances de tous. Une scène marquante est ainsi celle où Lito prend la place de Sun infiltrée pour faire son cocktail, tandis que Sun assure l’audition cruciale de Lito à Hollywood. De même que dans sa course-poursuite, Sun peut compter sur Capheus pour la guider. Même Jonas et Angela rejoignent la partie pour apporter leur pierre à un édifice tenant sur les épaules de ces personnages. On voit nos sensates complètement impliqués par leurs “pouvoirs”, qui font partie de leur quotidien, quitte à passer pour des tarés (Bug et Neets étant les premiers à se poser des questions sur la santé mentale de Nomi). Et cela en devant composer avec chacune de leurs situations personnelles compliquées.

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D’où une cinquième raison : sa représentation de la diversité

On le sait, ce qui est représentatif de Sense8, c’est aussi sa manière d’aller à travers le monde et de s’intéresser à des causes qui la dépassent. Dans son ADN même, il y a un discours universel et universaliste. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, c’est que comme la série reste très idéaliste et se contente d’illustrer, le propos reste en surface. Mais si les paroles s’envolent, les écrits restent. En témoigne cette superbe scène au Kenya où chacun cherche à avoir de l’eau, mais est éconduit par les puissants de la région qui veulent qu’on en paie le prix. Ou bien le combat de Nomi pour sa reconnaissance en tant que femme et plus en tant que stigmatisée parce que transgenre. Paradoxalement, en étant chacun des êtres uniques, ils veulent aussi être des êtres communs, normaux. Sauf qu’on ne leur en laisse pas la chance : Kala est mise de côté par son mari, Nomi est toujours mal vue, Capheus est traîné en politique, Lito est redéfini par son homosexualité… Sans cynisme, mais avec sincérité, Sense8 cherche avant tout à se faire porte-parole d’une minorité qui n’est plus si silencieuse (d’où notamment cette folle séquence au Brésil, et se livre donc à une célébration de la différence ancrées dans les réalités contemporaines.

Ainsi, on peut voir une sixième raison : l’évolution des personnages, des acteurs.

A en croire le tweet de Brian J Smith, l’acteur de Will, il y a énormément de déception, aussi, chez les 8 acteurs de devoir tirer un trait sur plus d’aventures. Et pour cause : depuis la saison 1, tous ont considérablement évolué dans leur trajectoire. Neets et Nomi passent un cap, celui du mariage, dans une scène touchante ; Kala ose plus, “couchant” avec Wolfgang ; Sun se détache de son côté coeur de pierre… Et le Capheus nouveau, joué par Toby Onwumere, n’a eu aucun mal à prendre la suite de son prédécesseur Aml Ameen : si son Capheus est assez différent (et pas seulement physiquement) du précédent, l’essence du personnage est restée, et s’en est même trouvée épaissie. Chaque personnage a franchi un cap, Lito en étant le principal représentant, puisqu’il avoue son homosexualité, ne vivant plus avec le fardeau de la porter, mais avec le fardeau des conséquences à porter, et finit par s’en sortir. Et enfin mis dans le cadre d’une histoire, on tire le meilleur d’eux.

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Cela nous évoque une septième raison : une série qui n’est qu’amour.

23 épisodes, 16 villes, 13 pays : c’est peu dire si Sense8 a été chérie par les Wachowski, les acteurs, et jusqu’à il y a 2 jours, Netflix. Projet pharaonique, se reposant en majorité sur des acteurs peu connus du grand public, destinée, comme on l’a dit, à diffuser des valeurs, Sense8 est une boule affective. Pour les fans, déjà, qui ont trouvé en chacun des personnages une identification directe, et tous se retrouvant à travers le monde pour les célébrer. Mais aussi pour les producteurs du show, qui, notamment par leurs scènes d’ébats plus ou moins orgiaques (par exemple la scène de Lito et Hernando batifolant à la plage), ont aussi voulu faire de cette série à la fois une fiction attractive, enivrante, mais aussi un remède contre les ennuis du quotidien. Tout cela sous l’impulsion des soeurs Wachowski, qui font partager leur propre expérience de filles mal dans leurs peaux d’hommes, et qui ont décidé de se libérer de leurs carcans pour enfin se sentir vivre. C’est ce qui fait la touche d’authenticité dans la fiction sérielle.

Et enfin, huitième raison : le cliffhanger.

Eh oui : on ne saura probablement jamais ce qui a découlé de leur première action conjointe, physique, à savoir la capture de Whispers. La série s’arrête sur un Will façon Rick Grimes balançant un “vous l’avez, votre guerre”, qui a suivi le “ramène toi, salope” de Kala/Wolfgang à Lila Facchini au restaurant. Rien de plus frustrant qu’une série qui finit sur un cliffhanger : elle n’est ni la première, ni la dernière, cette fois victime d’un studio endetté comptant reprendre la main sur ses créations et sur sa machine à buzz. Victime aussi de sa générosité : la logistique, les coûts, sans compter quelques dissensions en interne (une des soeurs parties en cours de route, le premier Capheus aussi, des retards de production), ont fini d’achever la bête. Elle tombe en même temps que The Get Down ou Marco Polo, deux autres fresques au mauvais rapport qualité/prix, et aussi aux audiences en berne, malgré leur popularité. Tout un comble. Mais quoi de plus brutalement normal, au royaume du capitalisme, que ce couperet de l’intérêt comme juge de paix, de vie, et de mort ? Netflix n’est qu’un exemple : mais on a beau s’y habituer, on ne s’y fait jamais.

Voici donc un dernier adieu à l’une des séries les plus généreuses de ces dernières années, jusque dans ses imperfections. En attendant, les deux saisons sont disponibles sur Netflix.