Designated Survivor, une des bonnes surprises de la rentrée, s’est finie cette semaine et a même été renouvelée pour une saison 2. Point d’orgue d’un premier opus qui a su réunir, jusque dans les audiences, notamment par un message universel fédérateur. Explications.

ATTENTION SPOILER SUR TOUTE LA SAISON DE DESIGNATED SURVIVOR. LECTURE A VOS RISQUES ET PERILS.

Pour les deux du fond qui suivent pas, rappelons que le designated survivor est une mesure existante dans les textes américains : c’est l’homme ou la femme, nommé dans les grands événements (comme une investiture ou le discours sur l’état de l’Union), qui devient président si jamais il doit arriver malheur à l’administration américaine réunie dans ces événements. C’est le cas de Tom Kirkman, un homme plus universitaire que politique, secrétaire d’Etat au Logement et au Développement Urbain, quand un attentat rase le Capitole. Et les difficultés, de tous ordres, de débuter.

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Designated Survivor a donc réussi son pari : dépasser les vieux clichés américains, les vieilles recettes habituelles, les vues de l’esprit télévisuelles, tous les réunir et les sublimer, et en faire un show nouveau, qui certes reprend une base déjà utilisée (un show politique) mais au résultat bigarré (car Designated Survivor est aussi bien un thriller). Tout ça en mettant un président dit « indépendant » à la maison blanche, là où dans les shows politiques, on a eu usuellement un républicain ou un démocrate, qui veut gouverner avec tout le monde, qui s’en rappelle à un ancien président, qui nomme 8 juges de la Cour Suprême et pas 9 pour faire plaisir à tout le monde. On dirait le programme d’un candidat politique ! Mais restons dans la fiction : Designated Survivor a tressé une histoire assez fascinante, entre une enquête indispensable sur un attentat qui a dévasté et marqué violemment l’Amérique, et la pratique d’un pouvoir à la forme inédite, celle d’une gestion de crise qui doit apparaître comme une gestion des affaires courantes, celle qui montre que la Constitution empêche toute vacance du pouvoir alors que plus rien ne sera jamais comme avant. En métaphorisant un nouveau 11 septembre, la série s’est vouée à jouer sur un équilibre entre plusieurs genres, investissant un vraisemblable où l’exercice de l’Etat, inédit, est double, avec plus ou moins de bonheur (la partie présidentielle reste en surface alors que la partie thriller prend de plus en plus de place) mais avec un dénominateur commun qui joue les piliers : l’Amérique.

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L’Amérique, l’Amérique, l’Amérique : il n’est question que de cela. Chaque épisode est un pan voué à reconstruire le pays fictionnel, et à préserver les valeurs et les symboles du pays réel pour promouvoir la civilisation face au terrorisme, en miroir total de ce qui se passe actuellement dans le monde. Même la tentative d’assassinat sur Kirkman ressemble à celle sur Kennedy ! Ainsi, lors d’un sommet de l’OTAN, le président Kirkman doit affronter tous ses collègues des autres pays et porter l’image des Etats-Unis dans le monde alors même qu’elle est encore meurtrie et que tout n’a pas été mis au clair quant à ce qui a bouleversé le pays. Et parmi ces collègues, il a la Première Ministre de la France, et la Première Ministre britannique, la première d’origine indienne. Et Designated Survivor, par ces incarnations fictives, de créer une représentation universelle d’espérance, où, face à un monde qui va à vau-l’eau, on fait dans le symbole contre les destructeurs d’un symbole (dans la série, le Capitole). Tom Kirkman fait d’ailleurs plusieurs fois dans le message d’espoir dans la saison : il passe une ou deux fois à la télévision, fait un stand-up face à la société américaine, et termine par une espèce de discours sur l’état de l’Union pour faire le point sur l’enquête du FBI. Et à chaque fois, c’est pour se faire le bouclier de la population, le porte-étendard d’une Amérique nouvelle, transparente, presque pure, en se rendant compte toutefois que c’est un peu plus compliqué que cela et qu’il faut parfois mentir et faire des compromis pour être en place. Ce que montre Designated Survivor, avec moins de mordant qu’un House of Cards (mais aussi parce qu’elle n’a pas les mêmes buts et enjeux), c’est que la politique, ce n’est pas si simple, surtout quand on se sent plus professeur que politicien (c’est ce que lui rappelle d’ailleurs Cornelius Moss dans l’avion). Au crédit de Designated Survivor, donc, cette capacité à montrer les rouages de la politique américaine.

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In fine, Designated Survivor est une série « gentille » : par son discours, par son action, par ses valeurs, par ses personnages, son générique très héroïsant… Son final le représente bien : à la fin de l’enquête, Wells tue Lozano, on arrête le traître, beau discours de Kirkman, mais on laisse les enjeux ouverts façon « to be continued ». Il y a un duo de grands méchants, Nestor Lozano et Patrick Lloyd, et face à eux, le reste du monde. On regrettera en ce sens que le personnage de Kimble Hookstraten se soit peu à peu évidé au fil de la saison, pour passer d’une figure véritablement ambiguë à une simple femme qui se contente du secrétariat d’Etat à l’Education. Tout va d’ailleurs assez facilement, niveau politique, pour Tom Kirkman (juges de la Cour Suprême, contrôle des armes…), qui réussit toujours à s’entendre avec ses contradicteurs, et en arrive toujours à un résultat satisfaisant, au grand dam de son opposant politique Bowman qui a assez de mal à exister. Il suffit de voir le passage de la loi sur le contrôle des armes, arlésienne de la société américaine réelle, où une républicaine fait défection et apporte la réussite au président, pour voir que si sur la forme on a une représentation relativement fidèle des débats, la propension américaine à tout plaquer pour un message guimauvien prend le dessus. Chassez le naturel, il revient au galop : malheureusement, cela a trop vite écarté la défiance à laquelle Tom Kirkman sur sa stature présidentielle face à son statut de Designated Survivor.

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Le côté thriller sauve cela, mieux géré car il y a une évolution, une navigation à travers les personnages qui laisse un doute quant à l’identité du traître et qui finit par nous tenir en haleine jusqu’au bout, et une redéfinition du statut de designated survivor en enjeu plutôt bien vue. Du reste le côté politique est réduit à quelques grandes lignes, pour mieux approfondir le côté thriller, dans une sorte de renouvellement du genre de la série politique, celle de la présidence américaine définie et redéfinie par un seul axe. Signalons, à ce propos, que le choix de Designated Survivor de s’ancrer dans la fracture entre certains pans de l’Amérique (puisque c’est une bande de suprémacistes anarchistes qui sont derrière l’attentat du Capitole), et d’y combiner l’impatience presque perverse d’une presse sur des charbons ardents représentée par Abe Leonard, en écho aux attentes d’un peuple face à un président nommé par un article de Constitution et non par les électeurs, est certainement sa plus grande réussite, puisqu’elle s’écarte, ainsi, de certains sentiers battus et clichés scénaristiques qui auraient constitué à faire des terroristes les méchants. C’est peut-être là le sens profond de son propos : elle se sert du terrorisme comme d’un cas plus universel pour à la fois servir son propos et son message. Au final, Designated Survivor, malgré sa superficialité par endroits, par son pitch et par les éléments auquel il fait appel (un universitaire politique devenu président, pour renforcer l’identification du spectateur), a un but : celui de nous concerner, de nous faire spectateur-observateur d’une réalité qui pourrait arriver à tout moment. Sa force a été de, malgré sa forme américaine, d’adresser un fond plus syncrétique et universel. Et pour cela, elle a toute notre sympathie.

Portée par un Kiefer Sutherland très juste, une Maggie Q concernée, et (mention spéciale) un Geoff Pierson en plein cabotinage, Designated Survivor a soulevé plusieurs questions et plusieurs enjeux pour une deuxième saison, à venir cet automne. Avec peut-être, libérée du carcan de la première saison, encore plus de surprises. Affaire à suivre !