Surprise ! Agents of Shield a été renouvelée pour une saison 5 alors que l’annulation lui tendait les bras, faute de bonnes audiences. Les instances dirigeantes de Marvel et ABC se sont dites séduites par la créativité de la série. Jusqu’à quel point peut-on corroborer ces propos ? Décryptage.

ATTENTION SPOILER SUR TOUT AGENTS OF SHIELD. LECTURE A VOS RISQUES ET PERILS.

Petit rafraîchissement de mémoire : cette saison, nous avons eu droit en première partie au Ghost Rider, venu apporter une menace d’outre-monde à nos héros ; puis à AIDA, une intelligence artificielle psychopathe qui devient peu à peu autonome et brise des vies ; avec, en troisième partie, du fait des actions d’AIDA, un volet « Agents of Hydra« , avec nos protagonistes coincés dans un monde dystopique où Hydra a gagné…

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Créativité, oui, sans aucun doute. Au terme de ces 22 épisodes, Agents of Shield nous aura montré que les comics sont une source d’inspiration inépuisable, féconde, attirante, et vraiment entraînante par moments. Le chemin parcouru, en outre, par toute l’équipe technique et les acteurs depuis le début, témoigne d’une force de caractère sérielle à toute épreuve, et imposant le respect au vu des audiences désastreuses. Alors qu’Agent Carter n’a tenu que deux saisons et qu’Inhumans va arriver avec ses gros moyens, Agents of Shield (diffusé en deuxième partie de soirée le vendredi soir aux US, faut-il le préciser) reste une valeur sûre pour le tandem ABC/Marvel. Chaque saison aura été l’occasion d’explorer un peu plus une mythologie à la fois marvellienne en soi (les Inhumains, grande arlésienne cinématographique) et marvellienne en actes (toute la question de l’intelligence artificielle fait écho à Ultron, sans compter tous les ponts faits avec les films). Et les personnages, chacun à leur manière, d’y laisser des plumes et de subir, autant que créer, des événements les faisant exister en soi, et pas seulement par rapport à un univers (Fitz, Coulson, May, Skye, pour ne citer qu’eux, ont profondément changé). La force d’Agents of Shield, c’est celle de Marvel au cinéma : de faire du comicbook en live, certes popcornisé (il suffit de voir la pauvreté abyssale des dialogues et le manque de risques, puisque seul Mace, un pseudo-Captain America, l’épaisseur et l’existence comics en moins, meurt), mais qui en appelle à un imaginaire vaste et provoque un attachement immédiat à l’un de ses représentants. L’idée d’une Amérique bourrée de défauts, mais aussi de bons côtés, sincères, avec des héros pour nous protéger, selon le motto de Mace : « a team that trusts is a team that triumphs », avec une allitération en T qui sonnerait presque ironique face au président américain actuel…

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C’est d’ailleurs cet attachement à ces personnages protagonistes qui nous fait regretter une opposition charismatique, à même d’offrir un affrontement spectaculaire. A part peut-être Calvin Zabo, qui avait pour lui cette double épaisseur paternelle, les ennemis, tels John Garrett ou Grant Ward, n’ont jamais offert un relief fascinant. C’est le cas aussi pour AIDA. L’androïde ne partait pas gagnante, avec cette étiquette d’Ultron du pauvre, thème asimovien éculé, signe d’une circulation circulaire des vieilles recettes, et qui, malgré toute sa cruauté, ne nous aura pas forcément marqué. Surtout quand on sait qu’elle est vaincue par le Ghost Rider, revenu de nulle part au dernier épisode, une dizaine d’épisodes après avoir disparu en Enfer avec son oncle, et qui, tiens donc, a le pouvoir d’exterminer AIDA. Facile, trop facile, quand on sait que l’univers comics est un vivier pour créer quelque chose de plus fort que ça. Du reste, le final cette saison avait également tout de la facilité : basé quasi exclusivement sur l’émotion (thème majeur brandi par AIDA venu menacer la vie de Jemma, tandis que YoYo tentait de sauver Mack), il n’a jamais su réellement nous bouleverser, tant l’arrivée du Rider pour vaincre tout le monde avait diminué le poids des enjeux. Toutefois, l’honneur est sauf avec le « prix » qu’a payé Coulson et dont on ne sait pas la nature.

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La facilité, c’est le gros défaut de cette saison. Elle avait d’ailleurs très mal débuté, dans ses 3-4 premiers épisodes, avec du voyeurisme honteux sur Daisy (répercuté plus tard sur YoYo), une relation au Rider floue et pauvre de méfiance perpétuelle, et qui ne se foulait pas pour créer quelque chose de puissant. Puis Agents of Shield est montée en régime, s’appuyant sur ses meilleurs piliers, ses personnages, et sur son sens du scénario pour nous happer dans un monde sombre, poisseux, cruel, où il faut se mettre les mains dans le cambouis pour survivre, et où il faut une lutte de tous les instants pour ne pas céder à ses instincts et commettre l’irréparable, comme le Dr Radcliffe, transhumaniste notoire, a pu nous le montrer, avant de disparaître sans crier gare en même temps que son propre monde virtuel (sic). Néanmoins, toute l’histoire autour du Rider restera comme l’un des échecs d’Agents of Shield, incapable de transcender un personnage pourtant riche et à même de redéfinir les enjeux humains/non-humains. D’abord parce que Gabriel Luna n’a rien de charismatique ; ensuite parce que la série a constamment gardé le Rider comme un personnage équilibriste, habité par un démon du Mal mais jamais très clair sur ses intentions, avec part un frère en fauteuil roulant, côté larmoyant dont on aurait pu se passer. Son départ vers un autre monde avant de revenir pile pour le final en deus ex machina semble comme un aveu d’échec autour de ce personnage qui ne se sera intégré à rien ni personne.

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De pseudo-mystère, Agents of Shield est revenue à du plus classique avec AIDA et les Russes (drôle de symbole dans l’Amérique d’aujourd’hui, non ?), et a servi le café le reste de la saison durant. Avec des idées montrant qu’elle a encore la bouteille pour une saison supplémentaire. Si la création d’un androïde qui se rebelle contre ses créateurs n’a rien d’original, sa manière de dépasser cela dans son traitement a eu du bon. Notamment avec l’idée du Cadre, un monde terrible où Hydra gagne, où la Résistance est incarnée par Jeffrey Mace et Grant Ward infiltré, où Coulson sert la propagande Hydra, où Simmons est morte, où May est Hydra, et surtout où Fitz est un sanguinaire. Et Agents of Shield, par ce bon coup de barre, d’explorer tout ce qui terrorise ses personnages, puisque dans ce monde, chacun réagit différemment via ses traumatismes : les regrets de Mack (très touchant cette saison), toute la rage de May, la sensibilité de Coulson (et un ship en approche)… L’occasion aussi de faire dans l’émotion en ramenant Antoine Triplett pour 2-3 épisodes, mais aussi de laisser quelques jalons pour la suite. Mais c’est Fitz, le meilleur personnage de la série, le plus fascinant, qui y gagne le plus : en faire un méchant est l’une des décisions les plus intelligentes de la série. Toute la névrose du personnage, son côté borderline inhérent, versant dans une cruauté le rendant méconnaissable (comme quand il tue Agnes), tordu d’un chagrin interne exorcisé par une psychopathie externe, qui ne cessera plus jamais de le hanter, est la chose la plus bouleversante de la saison. Cette orientation scénaristique a permis de mettre les personnages face à leurs démons, leur côté obscur et l’équilibre de la terreur qu’ils doivent sans cesse maintenir en eux pour éviter le chaos et la désolation et pour voir jusqu’où vont leurs intérêts. En témoigne cette scène marquante de la mort de Mace, sous les yeux d’une May impitoyable, mais qui se rend compte qu’elle ne mène pas le bon combat et finit par se rallier à Daisy. Agents of Shield change, échange, les change. Et c’est encore le mieux qu’elle sache faire.

Agents of Shield reviendra donc pour une saison 5, en même temps qu’Inhumans, et alors que la concurrence super-héroïque va augmenter (The Gifted, Cloak and Dagger). Mais elle a montré qu’elle en avait encore sous la pédale pour un dernier baroud d’honneur. Affaire à suivre !