La série qui décline l’univers coenien et ses générations d’idiots au sort funeste récidive avec une troisième saison peuplée de nouveaux habitants littéralement timbrés, fauchés ou peu scrupuleux. Au programme : Un Ewan McGregor dédoublé, des convoitises familiales, un plan douteux et les éternelles giclées de sang dans la neige.

Depuis deux ans déjà, Noah Hawley (Legion) nous régale d’une série particulièrement cinéphilique puisqu’adaptée d’un seul et même film : Fargo des frères Coen. Si le pari de tirer du long-métrage de 1996 un show de plus d’une saison était risqué, il est plus réussi que jamais et demeure l’un des plus beaux exemples de filiation entre le cinéma et la série, deux genres qui n’ont de cesse de cultiver leurs affinités. On y retrouve les essentiels du cinéma coenien, comme des répliques cultes, des beaufs étincelants, des gueules à foison et une ironie noire bien glauque, le tout sublimé par une mise en scène romanesque ponctuée par des tintements de grelots annonciateurs et le fameux thème principal et son air de violon plaintif revu par le compositeur Jeff Russo.

Fargo saison 1 - Malvo

La première saison reprenait les bases du grand classique des frères avec un casting de premier choix alliant valeurs sûres et belles révélations ; Martin Freeman (le dr Watson dans Sherlock) dans la peau d’un petit vendeur de voitures moustachu en rébellion, Billy Bob Thorton campait le mémorable Lorne Malvo, un tueur à gage taiseux, et Allison Tolman reprenait le rôle culte de l’officier goinfre Marge Gunderson (indissociable de son interprète d’origine Frances Mc Dormand), en brodant un fait divers truffé de très mauvaises idées, de meurtres improvisés, de chapkas, d’accent minnésotain sans filtre et de café chaud. La seconde s’en détachait davantage, revenant en 1979 sans pour autant quitter le décor pittoresque de l’état enneigé et de ses patelins isolés. Kirsten Dunst y brillait particulièrement dans le rôle de Peggy Blomquist, l’épouse du garçon boucher du coin et jeune coiffeuse borderline en mal d’aventure.

Le grand atout de la série est de ne pas jouer au remake pur et dur mais d’opter plutôt pour une réécriture maîtrisée. Ainsi, Hawley laisse planer sur son récit « comme un air de », et l’émaille d’un patchwork de références et de profils-types brillamment inspirés des personnages phares de la comédie humaine que Joël et Ethan Coen s’appliquent à bâtir depuis plus de 30 ans. Comme Malvo, qui était un combiné potentiel du primitif Grimsrud du film Fargo et du tueur taciturne de No Country for Old Men, dont il partage la frange et l’Amérindien peu commode Shep Proudfoot que l’on retrouve en Hanzee, le tireur solitaire peu loquace des Gerhardt (saison 2), ou encore le poncif de la ménagère insatisfaite de son « bon à rien » de mari, qu’elle juge trop mou et bien d’autres échos pouvant ramener à moult détails des corrosifs Burn After Reading, Serious Man, Big Lebowsky, O’Brother et cie. Une constellation de signes que l’on peut s’amuser à débusquer, ce qui a de quoi ravir les spectateurs cinéphiles que nous sommes.

Nouveau jeu, nouvelles cartes

Fargo saison 3

Cette fois, il est à nouveau question d’héritage et donc d’argent, et c’est Ewan Mc Gregor qui s’y colle, plutôt deux fois qu’une puisque l’acteur Hollywoodien incarne Ray et son jumeau Emmit Stussy, deux frères au destin et au style diamétralement opposé ; l’un bedonnant et crâne dégarni, stagne dans une vie d’agent de probation cantonné au trafic d’urine et amoureux d’une jeune femme à la morale légère qu’il était chargé de surveiller, Nikki Swango (Mary Elizabeth Winstead), avec qui il fait des ravages au Bridge, et l’autre ayant fait fortune en acquérant des parkings (un secteur décidément récurrent dans la région).  Suite au refus d’Emmit et désireux de pouvoir toucher ce qu’il estime être sa part du gâteau, germe une idée peu habile dans l’esprit étroit de Ray. Le genre d’idée tordue qui fait bien mieux sur le papier qu’en vrai et qu’il faudrait enfouir à tout jamais (un peu comme le fait d’organiser l’enlèvement de sa propre femme pour toucher la rançon). Et cette idée, la voici : envoyer un repris de justice imbibé d’alcool pour récupérer un timbre de collection d’une grande valeur qui trône dans le bureau de son frère. Évidemment, rien ne va se passer comme prévu et les choses vont bien vite dégénérer, causant deux morts en l’espace d’une nuit, qui tradition oblige sont complètement absurdes et auraient pu être évitées avec un peu de bon sens. Mais comme dit l’adage, « les dés sont jetés » et la partie va pouvoir commencer.

La minuterie est enclenchée !

Fargo saison 3

Le premier épisode, The Law of Vacant Places, met les bouchées doubles pour lancer l’intrigue apparemment affiliée à celle de la dernière saison, nous gratifiant d’abord d’une longue scène d’introduction teintée de l’austérité des dernières heures de la guerre froide, et imprégnée de faux semblants, avant de faire un bond dans le temps, en 2010. Et bien que l’histoire se déroule de nos jours, l’ambiance, les costumes et voitures (une vieille corvette poussiéreuse) sont bel et bien collector. Les divers degrés de bêtise se font déjà ressentir et l’on distingue plus ou moins parmi ces nouveaux énergumènes qui sortira du lot et évitera, qui sait, peut-être de passer à la casserole -ou au broyeur- mais rien n’est jamais moins sûr dans Fargo. Car chez les Coen, adeptes du grand ménage, les héros sacrifiés réchappent rarement aux aboutissants de leurs intrigues tortueuses. Une tragédie à l’antique où la bêtise est héréditaire (et fatale) et dont les rescapés sont souvent ceux qu’on attend le moins. Bingo cruel auquel ne coupe pas la série, renouvelant son casting chaque année. Et au sujet du dit casting, il est encore aussi surprenant qu’exigeant : Ewan Mc Gregor est sans conteste flamboyant et livre deux belles performances, métamorphosé physiquement, faisant briller son œil d’une petite lueur nigaude qui sublime ses deux personnages au côté de Mary Elizabeth Winstead (Destination Finale 3, Die Hard 4) et Carrie Coon (The Leftovers), deux comédiennes à la carrière moins dense mais dont les rôles de femmes plutôt avisées (à savoir une paumée débrouillarde et à nouveau, une chef de police) promettent de se démarquer. La (très) bonne surprise est de retrouver une figure familière, Michael Stuhlbarg, qui n’est autre que l’authentique Larry Gopnik de Serious Man, un petit clin d’œil au grand écran qui laisse espérer qu’à l’avenir, d’autres acteurs fétiches des frères Coen soient invités à prendre part au show, en partie produit par Ethan Coen.

Comme chacun le sait, le retour d’anciens personnages est prévu. Certains seront probablement issus de la saison 2, qui racontait les origines sanglantes d’une guerre de clans et voyait survivre Peggy, désormais veuve et l’officier Lou Solverson (Patrick Wilson). Qui vivra verra. Les portraits décapants qui rivalisent d’épaisseur font leur retour ainsi que de belles punchlines. La photographie travaillée et la mise en scène virtuose laissent entendre que cette nouvelle histoire, qui débute sur les chapeaux de roue s’inscrira comme elle le fait déjà, dans la lignée des précédentes tant en terme d’audace, que de qualité et de pertinence. La suite mercredi sur Netflix, à ne (surtout) pas manquer !