Broadchurch, la série-événement d’ITV, s’est achevée ce lundi au Royaume-Uni, achevant une aventure commencée il y a 4 ans de cela. Sans jamais cesser de nous prendre aux tripes quant à ce que l’humanité peut receler de pire. Bilan

ATTENTION SPOILER SUR TOUT BROADCHURCH. LA LECTURE EST A VOS RISQUES ET PÉRILS.

Dans cette ultime saison de Broadchurch, un viol a été commis sur Trish Winterman, une mère de famille un peu volage mais respectable, jetant un froid sur tout le comté, ravivant de vieux souvenirs, exhumant des compromis et autres avilissements, et ramenant au goût du jour un passé aussi glaçant que préoccupant. Hardy et Miller repartent pour une autre enquête pour détricoter un système de relations bien plus complexe qu’en apparence.

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C’est d’ailleurs bien autour de la prégnance de ces événements que Chris Chibnall brode. Les trois saisons de Broadchurch n’ont été que déconstruction des apparences, levée du voile de cette illusion d’humanité qui gouvernait toute cette campagne anglaise. Dans la première saison, toute l’idée était celle d’une rupture d’un intime collectif : la police agissait comme un corps étranger, incarnée par Alec Hardy (excellentissime David Tennant, comme toujours) qui venait imposer des méthodes beaucoup plus strictes dans un petit village où la police était un élément de décor, gérée par la bonhomie d’Ellie Miller (Olivia Colman, chaque saison meilleure). La révélation de Joe Miller comme meurtrier laissait voir une vraie trahison individuelle et collective de toutes ces valeurs communautaires que Broadchurch s’était évertuée à poser, en plus de fragiliser lesdites valeurs par la corruption de ses personnages les plus symboliques (notamment Mark « l’infidèle » Latimer). Plus encore, et cela s’est vu en saison 2, le procès de Joe Miller qui le voyait plaider non-coupable puis être acquitté contre toute attente et contre toute morale, confirmait bien que les valeurs se fracassaient sur l’autel du cynisme et d’une réalité ultra-cruelle, malgré la justice, bafouée, et la police, moquée par une Claire Ashworth en plein double jeu. Cette troisième saison, enfin, outre un côté miroir avec la saison 1, a donné l’occasion de finir un certain travail de réhabilitation de valeurs, pour le comté comme pour la police, et de combattre une réalité qui voudrait dire « à quoi bon ? » face à l’impitoyabilité de l’ordre des choses. Alec Hardy confesse d’ailleurs : il déteste la ville, ces gens faux, ces falaises menaçantes. Quant à Miller, qui s’est complexifiée au fil des saisons, elle a clairement quelque chose à prouver : en tant que policière après avoir vu son monde s’écrouler, mais aussi en tant que mère et en tant que femme.

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Car outre les questions attenantes à Broadchurch, il y a la question de ce que la série transmet en termes d’émotions. La police fait cette fois face à un hors-la-loi récidiviste, narcissique, manipulateur, et extrêmement froid. La révélation finale de Michael Lucas comme violeur, incité par Leo Humphries qui lui était le récidiviste ayant embarqué Michael, des gens a priori concernés de loin, plutôt, à Trish Winterman, a rappelé que cette troisième saison n’était pas celle d’une enquête de plus avant de finir la série, mais surtout une manière de boucler la boucle autour, d’une part de la vie privée et de l’intime, et d’autre part sur les enjeux de la protection de l’enfance, chose à laquelle s’est greffée la question de la femme, tant la troisième saison a offert des portraits féminins différents. Le tout avec en toile de fond tout l’aspect relationnel autour de la question communautaire, teintée de thriller policier tout en théâtralité comme le Royaume-Uni sait le faire. En se focalisant sur un prisme (les femmes, les enfants, présentés comme des cas de sensibilité), Broadchurch a pu détricoter tous les mécanismes à l’oeuvre, atteindre le fond même des personnages pour révéler leur côté obscur (Jim Atwood et son attrait pour le sexe, le côté stalker d’Ed Burnett, l’aspect sournois d’Ian Winterman…). Pour autant Broadchurch n’oublie pas les femmes au piquet : Miller est en plein repli sur soi relationnel, Mrs Lucas est faible sauf à la fin, Cath Atwood est froide, sans compter le côté volage de Trish, qui couche avec Jim. Peut-être une manière, pour chacune, de faire une carapace face à un événement aussi inhabituel dans un si petit comté, et, au lieu de s’apitoyer, de prendre les choses en main. Ellie Miller en est le fer de lance, refusant d’être victimisée comme l’ex-femme de Joe Miller, n’hésitant pas à réprimander les suspects ; Chloe Latimer soutient en permanence Daisy Hardy (et le fait remarquer à Alec), de fille à fille ; sa mère, Beth, soutient des femmes précédemment violées en dépassant remarquablement mieux que son mari la perte de son fils. Toutes ont droit à leur cadrage fignolé dans lequel elles peuvent exprimer leur rejet d’une culture mâle dominante. Un exemple significatif est Cath, qui choisit de retourner vers Trish, mais pas vers Jim, qu’elle vire du foyer sans état d’âme, refusant encore un faux amour.

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Le viol de Trish Winterman est l’occasion de l’exposition des pulsionnalités et personnalités : Cath par rapport à Trish, Jim par rapport à Cath, Ian par rapport à Trish. Et surtout, le coupable, Leo Humphries, dans l’ombre, surveillant le tout et tirant les ficelles : faisant accuser Jim Atwood, porter le chapeau à Clive Lucas, tenant Ian Winterman sur ses secrets, tout en dirigeant l’équipe de foot et en ayant une influence sur le jeune Michael. Ou la démonstration d’un narcissisme froid, celui du pouvoir personnel, individuel (la puissance au sens sexuel et métaphorique, regardant du porno pour se donner un genre) et collectif (tenir toute une ville par le col, dominant sa « petite amie » en la forçant à coucher avec Michael ou à mentir à la police). Leo Humphries est non seulement inattendu de perversité, il l’est aussi de manipulation, de planification, et surtout de froideur. Sa justification sur la femme comme un objet sexuel, dont on évalue la sexualisation par des critères subjectifs de domination, dans une idée de suprématie de l’homme et de consentement féminin par défaut « parce que ce n’est qu’une fois de plus » est tout simplement glaçante d’horreur et d’effroi. Peut-être eût-il fallu faire de lui un violeur en série, plutôt que d’inclure Michael Lucas : mais on n’en tiendra pas rigueur à Chris Chibnall, dans la mesure où sa décision a rendu le constat encore plus cruel quant à l’ampleur de la tâche et de la chose face aux policiers. Mieux : en faisant de la sexualité le maître aspect de ce cas sordide, Chibnall a aussi pu orienter sur les dangers quant à la protection des mineurs. En effet, Michael Lucas était fourni en films pornos, qu’il refourguait à l’école aux côtés de Tom Miller, le fils d’Ellie, tandis que les deux jeunes hommes étaient eux-mêmes devenus accros à cela. Plus encore : on assiste avec Daisy Hardy à un cas de harcèlement scolaire, contre lequel Alec Hardy s’élève dans une gueulante mémorable. Maggie, la journaliste, s’élève elle contre les dérives du journalisme sensass qui voudrait tout raconter jusqu’à l’inracontable. La communauté ressuscite alors, tant bien que mal, sous les bombes de l’adversité. Et les pièces du puzzle de s’imbriquer : Chibnall a démontré un talent technico-scénaristique bouleversant de réalisme, de maîtrise, et d’illustration tant sociale que juridique. La série a d’ailleurs été louée pour son message à l’égard du viol.

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Broadchurch s’achève donc après 3 saisons brillantes, durant lesquelles la théâtralité à la britannique (notamment durant la saison 2 et le procès) se sera mariée à merveille avec le côté policier, voire même thriller, oscillant entre les genres et les fils rouges, n’oubliant pas de fictionnaliser ses thématiques et de thématiser ses fictions. La rigueur à la british conjuguée au format de flot sériel a fait que jamais la série n’a perdu sa focale : le communautaire, l’intime, la collusion entre intérêt général (la police) et intérêt individuel (chaque habitant a ses secrets). Plutôt qu’un simple procédural, la série a misé sur une continuité et sur la maîtrise des acquis, offrant un produit fini fluide, qui a su rester prenant en renouvelant ses pistes, afin de garder intacte l’attention et l’affect du spectateur pour ces destins qui, quelque part, sont très proches de lui (rien de tel que l’échelle locale). Aucun personnage n’aura été laissé de côté : si Miller et Hardy sont les deux principaux, ils ne phagocytaient pour autant pas l’écran, et sans hachures ni lourdeurs, Broadchurch a su donner à chacun sa juste part et accompagner chaque évolution. En témoigne l’arc Latimer dans cette saison 3 : essentiellement dédiés à la gestion post-Danny, 3 ans après, ce fut l’occasion d’explorer, à travers eux, en contrepoint de l’affaire immédiate qui occupait tout le monde, l’effet post-traumatique, 3 ans après. Les Latimer se sont ainsi transformés en fantômes, coincés dans un purgatoire, jusqu’à l’exorcisation complète, en famille. Et la vie, à l’image du simple « à demain » de Hardy à Miller à la fin du dernier épisode, de reprendre son cours, tant bien que mal, pour se relever de la période noire qu’elle a traversée.

En concluant ainsi, Broadchurch confirme qu’elle illustre bien la tirade de Lorenzaccio : « l’humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne d’elle, sa monstrueuse nudité » Pour les nostalgiques, Broadchurch est composée de 3 saisons de, seulement, 8 épisodes. A découvrir ou à redécouvrir.