En cours de diffusion sur Telecinco en Espagne, « Sé Quien Eres » était présentée à Séries Mania (retrouvez notre critique des deux premiers épisodes).  Mystérieux thriller où un avocat reconnu de Barcelone est atteint d’amnésie (du moins c’est ce qu’il dit…) après un accident de voiture, où le téléphone de sa nièce Ana Saura est retrouvé, alors qu’elle ne l’est pas. Pau Freixas, showrunner de la série était de passage à Paris pour Séries Mania, nous avons pu le rencontrer.

Propos recueillis par Julien Pivetta pour SmallThings.
Remerciements à l'équipe de Series Mania.

J. Pivetta : Dans votre série les femmes sont importantes et tiennent un rôle important, je voulais vous demander pourquoi selon vous il y a un manque de femmes fortes à la TV ?

Pau Feixas : J’ai répondu à une question similaire la semaine dernière à Variety. C’est pour moi une référence personnelle : ma femme, ma mère ma grand-mère, les femmes dans ma vie sont fortes. Dans la société, encore plus ces dernières années, elles ont un rôle important. Supporter la famille est déjà une tâche dure, mais quand il faut en même temps réussir une grande carrière professionnelle, c’est seulement possible avec un caractère fort. Avec ces références dans ma vie, quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais pas jouer avec les éléments sexuels pour les rôles féminins. Donc j’ai fait le juge, l’épouse de Elias (ndlr : le personnage principal) Blanca Portillo (ndlr : actrice interprétant Alicia, femme de Elias), c’est une femme dure, mais un autre personnage Eva Duràn est un autre rôle important, elle est très forte, très froide et n’utilise pas la sexualité. Comme le personnage de Marta Hess (ndlr : procureure), Sylvia Castro : la belle-mère d’Ana, ce sont les mêmes types de personnages. Toutes ces références sont de ma vie, j’aime ces types de femmes. J’aime mettre l’importance de ces femmes dans le cerveau et pas dans la sexualité ou dans le quotidien, l’intelligence est la forme de séduction la plus importante dans la série pas seulement pour les hommes mais aussi pour les femmes.

De plus, on voit que vous donnez de l’importance aux femmes, cependant, j’ai senti que ce sont les erreurs des hommes qui portent le scénario, comme quand Elias a eu (spoiler du 1er épisode) une histoire avec Eva Duran huit ans avant les événements de la série, vouliez-vous rendre ça important : que les femmes soient importantes et, comme vous le dites, utiliser leur intelligence, et que les hommes puissent avoir des problèmes pas que avec leurs cerveaux ?

Une part importante de la série est le symbolisme, la série parle de deux aspect des personnes : l’aspect rationnel : pratique, le cerveau, et l’émotionnel. Alicia, sa femme représente le pratique : juge, mère des enfants, si lui (ndlr : Elias), va dans le sens d’Alicia, il a plus de chances d’être libre, car elle est juge, une femme forte. L’autre coté est qu’il se souvient un peu d’une personne (ndlr : malgré son amnésie, il se souvient d’un des personnages), il ressent quelque chose, c’est la partie émotionnelle, ce n’est pas la partie raisonnable car l’avocat lui dit « vous mentez ! ». La raison lui dit qu’il doit aller dans un sens, l’émotionnel lui dit d’aller dans un autre, l’émotion n’est pas la raison, le cerveau l’est. Tous les personnages de la série ont ces deux faces, c’est le cas d’Ana Saura (au début de chaque épisode de la série il y a un flashback nous rapprochant du jour de la disparition d’Ana Saura. Elle représente un aspect sensuel, mais pas dans l’aspect sexuel, dans l’aspect émotionnel. Donc pour moi, ce n’est pas juste un fantôme du passé, elle permet aussi d’expliquer qui était Elias avant son amnésie et Alicia représente l’aspect rationnel, toute la série parle de ces deux aspects. On le voit dans le générique (ndlr : à la fin on voit chaque coté du visage d’Elias à gauche et à droite de l’image).

J’aime mettre l’importance de ces femmes dans le cerveau et pas dans la sexualité ou dans le quotidien

Vous êtes un showrunner espagnol, en France on ne connaît pas beaucoup les séries espagnoles, vous sentez-vous encouragé à créer des séries d’auteurs en Espagne ?

Je pense que les séries en Espagne changent, le public change, à la TV on peut le voir, actuellement les jeunes de moins de 40 ans regardent sur internet, donc quand vous faites une série, vous savez que vous devez satisfaire les deux parts. Mais ceux qui regardent sur Internet sont plus ouverts d’esprit sur les psychologies des personnages, les genres de séries, les différentes thématiques. La difficulté est de faire une série qui est valide pour les deux plateformes. Il faut en faire une qui va vers la télé, faire assez d’audience (entre 2,5/3M en Espagne), et si tu veux être artistique, prendre des risques, c’est ton choix. Mais je pense qu’en n’explorant pas la profondeur des personnages et en faisant ce qui a déjà été fait, tu prends des risques aussi, car ce n’est pas sûr de réussir si tu refais les mêmes type de séries que les précédentes. La meilleure manière de prendre un risque est de faire ce que tu aimes regarder, j’aime True Detective, House of Cards, des séries qui parlent de morale, de philosophie, des séries qui ont un bon concept pour attirer le public, mais qui parlent de choses importantes dans la personnalité des personnages, c’est pour moi une manière intéressante de faire des séries.

Sur les séries en général, actuellement il y a un débat sur si on peut voir les séries comme un long film ? Vos épisodes durent longtemps, plus d’une heure, que pensez-vous de cela ? Avez-vous écrit votre série comme un long film, ou pas ?

Non. Premièrement, la durée de Prime Time en Espagne est très longue, donc c’est une condition qui vient de la chaîne, c’est la règle, si tu veux faire une série c’est la durée qu’elle doit avoir. Pour moi, ce n’est pas idéal, mais quand on arrive à cette situation, je n’écris pas comme dans un film, j’écris « Step by Step », et j’essaye de trouver un équilibre entre le scénario et les personnages. La force pour le public est le premier épisode : où est la fille disparue, qui a tué cette fille ? C’est la partie centrale, l’intrigue. A un moment, le public a une relation avec les personnages, on peut donc donner plus de places aux personnages et moins au scénario, je pense que cet équilibre est important. En 70 minutes, j’ai découvert qu’on a une première fin d’épisode à 50 minutes, une seconde à la 60ème et la vraie fin à 70 minutes. Il y a comme 3 scénarios. Ce n’est pas fait exprès, c’est ce dont je me rends compte à la fin d’un épisode.

Cette saison dure 16 épisodes.

Ce sera la seule. C’est une fin fermée, elle se termine au chapitre 16.

Je sais que BBC l’a acheté, tout comme HBO Espana, il y a t’il d’autres chaines voulant l’acheter ?

On a envoyé la série en Allemagne, Pologne, Israël, (ndlr : il me montre le tableau des distributeurs internationaux, en France c’est DMD qui distribuera la série), BBC 4 diffusera la série en Avril, je crois, et elle sera en Pologne aussi. On parle maintenant avec les USA, mais je ne peux rien vous dire de concret car rien n’est finalisé, c’est encore en discussion.

Ce sera la seule saison.

Par rapport à l’international, on sait que la série a lieu à Barcelone, ce n’est toutefois pas fortement marqué, et cela pourrait avoir lieu ailleurs, était-ce souhaité de la rendre universelle ?

Oui, mon idée était de tourner à Barcelone car c’était un univers que je connais très bien, mais je reviens à la question de symbolisme. Je ne veux pas explorer les modes de vie Barcelonais, je veux parler de la psychologie des personnages qui est universelle. Quand je suis à Barcelone, c’est seulement car c’est ma ville, je veux utiliser la ville comme un symbole, un plateau d’échec pour mes personnages, ce n’est pas un portrait de Barcelone.

Barcelone n’est pas un personnage de la série ?

Non, ce qui est important c’est la lumière, l’ambiance, on ne peut pas regarder « I know who you are » (ndlr : nom anglais de la série) et dire « Je connais Barcelone », Barcelone est juste une excuse, un arrière-plan.

À propos de la réalisation, à la télé française et dans les séries scandinaves, les couleurs sont désaturées, ce n’est pas le cas dans votre série, c’était votre décision ?

On a essayé avec le directeur de la photographie et avec le directeur artistique. Pour moi il est important que la peau soit assez chaude pour que les personnages ne soient pas trop durs, mais l’univers devait être plus désaturé. Cet équilibre entre les deux revient à l’équilibre entre le rationnel et l’émotionnel. Je pense qu’on est habitué à voir dans les Nordic Noir ces couleurs désaturées. Ces couleurs jouent beaucoup sur le spectateur et alourdissent la série, font trop d’émotionnel, de cœur. Trop de cœur n’est pas bon pour moi. Je pense que cet équilibre entre les deux est très important. Mais je ne crois pas que notre série soit trop désaturée, enfin peut être un peu (rires). Mais parfois, la lumière rentre dans la caméra, le soleil aussi et rend le moment très brillant.