Après La Isla Minima (2015), Alberto Rodriguez nous présente un nouveau polar ibérique aux accents de thriller inspiré cette fois d’une célèbre affaire de corruption politique, un thème plus que d’actualité. L’homme aux mille visages raconte l’histoire de Francisco Paesa, un agent secret de l’état officiellement retiré, soudainement chargé de résoudre une affaire de détournement de fonds à l’origine de l’un des plus grands scandales politiques espagnols des années 90 : l’affaire Roldán. Une exploration romancée des failles de la démocratie espagnole, jeu de pistes complexe entre l’aridité existentielle du terrain et le cynisme assumé d’une caste secrète.

Avec son précédent opus bien remarqué des amateurs de cinéma d’auteur espagnol, mais pas que, Alberto Rodriguez nous entraînait dans une chronique amère de l’Andalousie post-Franquiste via une enquête sordide à la True Detective menée par un duo de flics taciturnes dans l’arrière-pays Sévillan. Dans La Isla Minima, le réalisateur laissait déjà transparaître son amour des films à l’atmosphère plombante servie par une photographie travaillée en conséquence, son goût pour les tandems équivoques porteurs d’une autorité qui leur échappe fatalement, confrontant les bonnes vieilles méthodes aux nouvelles, plus progressistes. Le choc des générations au cœur de la transition démocratique espagnole et de ses retombées semble être sa toile de prédilection pour nous dépeindre des situations romanesques sur fond de réalité socio-politique. Son réalisme méticuleux écarte l’écueil du biopic linéaire ou du film historique illustratif, généralement adepte des reconstitutions d’envergure, pour proposer une immersion par le détail et des décors moins impressionnants mais plus soignés. Un abord par l’anecdote, mais l’anecdote pointilleuse, pour un effet des plus authentiques.

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Luis Roldán (Carlos Santos) et Jesús Camoes (José Coronado)

En préservant ses essentiels et toujours dans un contexte bien délimité (Ici fin des années 1980-Début 1990), Rodriguez nous guide dans une intrigue tentaculaire, optant pour un tout autre style avec un ton qui force sur l’irrévérencieux et une dynamique étonnante de l’acabit des films de braquage américains à l’impertinence surjouée comme Ocean’s Twelve, ou le plus réputé Arrête-moi si tu peux.

Madrid 1995, une voix-off, celle de Jesús Camoes (José Coronado), pilote d’avion volage et comparse fictif de Francisco Paesa (Eduard Fernández), nous annonce qu’un gros coup s’est joué impliquant son ami qui disparaîtra mystérieusement quelques jours plus tard. Il revient sur la trame de l’histoire sinueuse à laquelle il prit part un an plus tôt, au côté d’autres protagonistes qu’il énumère. Un dossier houleux qui mena Luis Roldán, en passe d’accéder au poste de Ministre, à la faillite, entraînant dans son sillon ses protecteurs, sa femme et la crédibilité d’un gouvernement soit-disant démocratique, encore attaché aux petits arrangements.

Alberto Rodriguez souffle sur les braises de l’affaire Roldán dont l’Espagne paye encore les frais, avec une perspicacité à tout rompre et un sens du contraste raffiné, jouant sur la portée romanesque des faits, dont une grande part reste à éclaircir. L’homme politique devenu ennemi public n°1 à la suite de sa mise en examen pour détournement de fonds a pris la fuite et échappé aux autorités durant près d’un an, donnant lieu aux plus folles spéculations, aperçu aux quatre coins du monde sans avoir jamais quitté Paris. Mais ce qui intéresse le réalisateur, ce n’est pas tant le fait divers et ses nombreux revers que les rouages internes qui ont permis au politicien de frauder; il n’est clairement qu’un pion sur l’échiquier impitoyable d’un pouvoir fluctuant qui opère dans l’ombre, un méprisable parmi d’autres qui se dédouane par l’éternel : “J’ai fais ça parce que tout le monde le faisait, c’est ce qu’on m’a appris.” Une rengaine populaire qui n’est pas la seule incursion que s’est autorisée Rodriguez, pointant à nouveau avec résignation la politique ambivalente de son pays et l’atmosphère de corruption qui y règne depuis des années. Une tendance facile à l’immoralité qui gangrenait la classe politique Espagnole au début des années 90 et dont Roldán n’est finalement que le symptôme.

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Francisco Paesa (Eduard Fernández)

La fuite scandaleuse de l’ex-chef de la Guardia Civil n’est pas le cœur du film, qui d’une basique intrigue d’escroquerie s’oriente vers l’histoire plus méconnue du complexe Francisco Paesa, l’espion “aux mille visages” et authentique insaisissable qui reprit du service pour tirer d’affaire son client et finir par s’enfuir avec le butin, changeant d’identité au nez et à la barbe du gouvernement espagnol qui l’a jadis trahi. En opposition à la surface mouvementée des événements, un enchevêtrement parfois redondant de noms, de dates clés et de lieux précis qui surviennent en flash-back, Rodriguez brosse le portrait du quotidien-type d’un agent des services secrets Espagnols moins connus que leur équivalent anglais et agissant pourtant sur un terrain similaire. A nouveau, le talent de Rodriguez pour suggérer l’implicite, le non-dit subtil qui esquisse un sourire, se manifeste dans le comportement cynique et versatile de ses personnages dont les relations officielles ne sont clairement pas les relations officieuses, puisqu’en plus d’avoir des intérêts divergents, ceux-ci sont issus de générations et de milieux différents. Deux Espagnes qui cohabitent et une ère sur le déclin, celle de l’âge d’or de ces agents qui constatent que si beaucoup de choses sont immuables, certaines changent.

Pouvant rappeler par son aspect abrupte le très bon mais exigeant La Taupe de Tomas Alfredson, L’homme aux mille visages est une valeur sûre qui peut néanmoins déstabiliser par son mélange de genres parfois mal dosé, un déséquilibre entre sa part scrupuleuse de film d’espionnage ombrageux, et son petit côté film de casse dédaigneux aux multiples rebondissements. Le tout semble manquer de concision et se perdre en détails alambiqués pour en revenir finalement à une conclusion purement hypothétique mais probable.

Une fiction réaliste au rythme oscillant qui demeure affinée, avec une belle contextualisation et toujours une photographie impeccable, entre ombre et lumière, mais dont la consistance et l’approche pointue des événements nécessitent au préalable quelques connaissances historiques du spectateur, au risque de le perdre par moments. A voir pour les amateurs de polars hispaniques (et du très bon cinéma d’Alberto Rodriguez) qui proposent souvent une vision et des angles différents de ceux de leurs équivalents américains.

 

L’homme aux mille visages d’Alberto Rodriguez, en salles dès le 12/04 – @Ad Vitam