Tandis que la CW patine avec ses héros sur fonds verts, que Gotham est en pause et qu’Agents of Shield va effectuer son baroud d’honneur, Legion s’est fait une place au soleil dans le paysage sériephilique. Discrète, mais terriblement efficace. Explications.

ATTENTION SPOILER SUR TOUTE LA SAISON DE LEGION. LECTURE A VOS RISQUES ET PERILS.

Legion, pour ceux qui n’ont pas compris (et on ne les blâmera pas), c’est donc l’histoire de David Haller, un jeune homme diagnostiqué schizophrène en raison de ses colères aussi puissantes qu’imprévisibles. Sauf qu’un jour, la mystérieuse Division 3 vient s’intéresser à son cas : il serait un mutant, doté de pouvoirs, et pire, aurait été abandonné par son vrai père à la naissance (Charles Xavier, jamais mentionné). En même temps qu’il découvre ses pouvoirs, il doit se débattre avec une entité responsable de ses colères : Farouk, un mutant aussi vieux que puissant…

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Nous avions été très convaincus par le pilote, qui faisait montre d’une intensité et d’une complexité exigeantes, vouées à trancher avec la proposition habituelle du cinéma super-héroïque. Et Legion a continué. Continué de coller au plus proche de son personnage, afin de conserver son aspect de série-tout et de série-personnage : 8 épisodes durant, nous avons suivi les tribulations de David Haller, centre des obsessions (on a perdu le compte du nombre de fois où le mot “David” a été prononcé”), quitte à partir dans des délires inhabituels. La grande force de Legion est celle de sortir le spectateur de sa zone de confort et de lui offrir une vraie expérience à la fois visuelle (les effets spéciaux sont simples mais parfaits), scénaristique (malgré les nombreuses pistes, on n’est jamais perdus), auditive (le poids de la musique est essentiel dans l’ambiance) et identificatoire (une adaptation permanente du spectateur pour s’identifier à David Haller, à la fois source de millions de choses mais in fine, à son corps défendant, encore si mystérieux quant à toutes les capacités qu’il réserve). C’est bien simple : à chacune des nouvelles aventures de David (qu’il apprenne à maîtriser ses pouvoirs, qu’il se fasse enlever, qu’il attaque la Division 3), on se retrouve projetés dans sa mentalité borderline, consciente/inconsciente, lieu de tous les enjeux.

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Legion est parfois déroutant : il ne se prive de rien, se permet tout, et préférera une intervention in medias res (comme celle d’Oliver et de son espèce de lounge dans un plan astral, venant à la rescousse d’un David perdu) à une simple béquille scénaristique autour de la puissance de son personnage, quitte à accumuler les couches d’histoire. Un personnage qui est d’ailleurs très peu appelé mutant, encore moins héros, et rarement défini comme un héros, mais plutôt comme une porcelaine rare que chacun veut s’approprier à son compte, par exemple quand Cary met au point un stabilisateur pour la tête de David. Tous les autres personnages gravitent ainsi autour de lui : sa puissance n’existe qu’en tant qu’elle régule la tranquillité des existences de son entourage, ce qui mène notamment à l’enlèvement de sa soeur. Pire encore : il est à la fois problème et solution. Au sein du plus puissant mutant du monde réside le plus vieux et potentiellement un autre des plus puissants mutants du monde. L’occasion de voir la séparation émotionnelle profonde qui s’effectue dans le personnage de David et de, en plongeant pleinement dans ce qu’on a tôt fait d’appeler “schizophrénie”, pouvoir observer la guerre à l’oeuvre dans chacun des mutants, combattant en permanence ses instincts. C’est peut-être bien pour cela que le statu est quo à la fin : Farouk prend la fuite sans qu’on ait pu l’attraper, tandis que David conserve son stabilisateur à la tête.

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Legion n’est pas une série de super-héros. En faisant de son personnage principal un marginal au style négligé, au regard fou, essayant de (ré)apprendre à vivre (les séquences avec Syd sont toujours très touchantes), elle a tâché de rapprocher le plus possible sa condition à la nôtre, ne maintenant de la distance que dans l’étendue des pouvoirs de celui-ci. En preuve, elle nous amène même dans son intimité et fait corps avec lui, avec la chambre blanche qu’il crée avec Sydney, elle qui, comme les autres personnages, paraît bien faible face à la puissance de leur comparse et nous permettent de garder un pied dans le réel et la compréhension. Mieux : dans le mal qui touche David, on assiste surtout au traumatisme d’un enfant, maintes et maintes fois revisité, celui d’un gamin qui a loupé sa scène primitive par absence de père et a laissé entrer, de désespoir, une entité maléfique, et a encore peur d’un croquemitaine aux yeux jaunes et d’un petit bonhomme si en colère qu’il en coupe des têtes. La série surfe sur une dichotomie permanente entre le réel et le surréaliste, le terre à terre et l’astral, la puissance et l’impuissance. Un épisode entier se déroule même sur un plan astral, du fait d’une intervention disruptive de David. Plutôt que s’enfermer dans des écueils faciles (du type “et si je me donnais un surnom ?”, ou “je dois le faire, pour la survie de l’humanité”), la série, quitte à décontenancer, préfère prendre encore un chemin complexe : il s’en dégage une sorte de réalisme situationnel, alors même que l’on est dans une série fantastique. Un équilibre paradoxal, absurde, mais solide.

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Jamais putassière, jamais gratuite, jamais lourde (notamment dans l’humour, très subtil et succin), sans fanservice (aucune mention ni de Legion, de Xavier, ou d’X-Men), Legion est une double nouvelle proposition : dans le paysage des séries et dans le paysage de l’audiovisuel super-héroïque. Assez courte (8 épisodes), elle a pris le temps d’exposer les démons internes comme externes, et s’est attachée avant tout à redéfinir l’approche du mutant et des impacts sur la vie autres que ceux de pouvoirs plus ou moins contraignants avec un doigté rare dans le monde audiovisuel. Il n’y a rien de véritablement bien, il n’y a que la préservation : David et ses amis se réfugient à Summerland, sorte de petit coin de paradis, loin de la militaire et peu amène Division 3, et contre l’infernal Farouk. Il n’y a pas de maîtrise totale (David en fait les frais, ne maîtrisant pleinement ses pouvoirs qu’à la fin mais les subissant le reste du temps), il y a l’adaptation à un environnement hostile au changement et intéressé par tout ce qui pourrait l’aider et non lui dire. La question est celle de comment faire face à ce fantastique qui fait irruption dans nos vies, et en ce sens, la série fait corps avec les préoccupations des personnages qui intègrent cette question dans leur survie.

Legion consacre le talent de scénariste de Noah Hawley et propulse Dan Stevens vers la cour des grands. Elle a déjà été renouvelée pour une saison 2. Et on a hâte de voir ce que ça donne (ne loupez pas la scène post-générique !). Elle est diffusée sur FX.