La saison 3 de Broadchurch, la dernière, a repris cette semaine sur ITV. L’occasion d’un ultime voyage dans cette ville de douleur et de secrets…

ATTENTION SPOILER SUR TOUT BROADCHURCH. LECTURE A VOS RISQUES ET PÉRILS.

Rappelons que la saison 1 nous révélait l’identité du tueur de Danny Latimer : Joe Miller, mari de l’enquêtrice Ellie Miller. La saison 2 a été réservée à son procès, qui, après une féroce bataille juridique, l’a déclaré non-coupable. En outre, Ellie Miller et Alec Hardy soldaient les comptes de l’affaire Sandbrook, arrêtant Claire Ripley et Lee Ashworth. Désormais, trois ans ont passé. Joe Miller a été banni à jamais de la ville, et Ellie refait sa vie seule, avec ses deux garçons, et son père. Alec vit seul avec sa fille. Les Latimer sont séparés : Beth garde les enfants, et Mark a cédé à la pression médiatique en acceptant des entretiens avec la journaliste Maggie Radcliffe. Et voilà que se déclare Trish Winterman, qui a appelé la police pour une agression sexuelle. Ellie et Alec replongent donc, encore une fois, dans une sale affaire, alors que tout le monde tâche de panser ses blessures.

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Au moins, on n’accusera pas Chris Chibnall, qui succédera à Steven Moffat à la tête de Doctor Who, de sexisme et de dégrader l’image de la femme, comme ce fut le cas (de manière douteuse) pour Moffat. Dans ce début de saison, le créateur prend le temps d’élaborer son affaire, de rendre l’atmosphère pesante, comme il en a pris l’habitude, pour faire revenir le spectateur au sein de sa petite bourgade de l’Essex et lui faire comprendre qu’à cette échelle locale, toute affaire de cette trempe est importante. De longs plans, de nuit, de longues séquences, de brefs échanges entre Trish et le duo Alec/Ellie : 14 minutes où Chris Chibnall pose des enjeux tels que même si ce qui a initialement mis Broadchurch sur le devant de la scène est résolu (le meurtre de Danny Latimer, le procès, et dans une moindre mesure, Sandbrook), ce qui arrive est tout aussi important. Et de rappeler que le titre de la série est bien Broadchurch et non “Latimer” : ce qui importe, encore et toujours, est bien l’immersion, la focale, l’intime, et non le simple regard extérieur ; et les masques de tomber, et les falaises de s’ériger, toujours aussi grandes et menaçantes. Chibnall fait face à un défi difficile consistant à provoquer un intérêt qui va au-delà du phénomène qu’a été Broadchurch, qui s’inscrive dans la continuité, mais aussi dans un renouveau scénaristique, quelque chose de plus à dire pour un ultime chapitre, et donc, opérer une certaine rupture. D’où notamment le fait que Beth Latimer soit devenue conseillère pour femmes en crise, et soit appelée à devenir la conseillère de Trish Winterman. Il y a quelque chose qui cloche encore, et peut-être plus qu’un prédateur sexuel.

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Si Chibnall prend son temps, c’est aussi parce qu’il veut rendre cela sincère, vrai, quitte à en passer par 14 minutes de procédure. Mais le message ici est profondément et intrinsèquement lié aux femmes. D’abord par Trish, femme qui a été agressée sexuellement lors d’une fête organisée par une de ses amies ; mais aussi les figures de Beth Latimer et Ellie Miller, femmes divorcées mais qui tâchent d‘exister par autre chose que par leur passé. Beth ne veut pas parler à Mark de son boulot, comme si ce n’était qu’une affaire relative à la gent féminine ; Ellie refuse d’être cataloguée comme “la femme de Joe Miller le tueur” quand son fils est convoqué dans le bureau de la proviseure de l’école. Broadchurch prend ainsi une résonance particulière, dans une époque où il y a eu l’affaire Jacqueline Sauvage, sur qui les violences sont restées impunies ; où un président américain qui a une opinion dégradante sur les femmes a été élu ; où souvent les femmes n’osent pas parler de leurs problèmes de peur d’être déconsidérées. Alors bien sûr, l’enquête démontrera ce qui s’est réellement passé, puisqu’il y a un trou de deux jours entre l’agression et la déclaration de Trish (ce qui provoque le doute chez une policière nouvelle au poste). Mais considérant tout ce qui a touché ce coin de l’Essex ces dernières années, bouleversant des vies (Mark regrette d’ailleurs d’avoir fait ce livre-confession, voyant bien que c’est incompatible avec ce qu’est Broadchurch notamment en termes d’attention médiatique), le cas qui reste à conduire pour Ellie Miller et Alec Hardy (Olivia Colman et David Tennant, toujours parfaits et authentiques) a forcément une portée symbolique doublant leur quête de vérité.

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Retourner à Broadchurch est dans tous les cas un plaisir. La retenue, toute propre aux Britanniques, sinon froide, du moins digne, dans la progression de l’enquête, l’empathie dégagée par Ellie et la droiture d’Alec rendent le show toujours aussi prenant. Souvent imité, jamais égalé : alors que Gracepoint et Malaterra sont passées par là, il semble bien que l’original demeure toujours meilleur que la copie. Là où les remakes ont absolument voulu ajouter une couche de larmoyant, voire de sensationnalisme pour essayer de se détacher de leur illustre modèle, l’original cultive une certaine simplicité diablement efficace, continuant son chemin comme si de rien n’était, et son entreprise totale de dévoilement de l’hypocrisie ambiante, la manière d’Ellie de garder une certaine bienveillance étant contrebalancée par la froideur et le caractère incisif d’Alec. Ce qui ne l’empêche pas de se payer quelques petits moments de détente, comme quand on découvre le surnom donné à Alec par toute la police, ou quand Ellie va chercher son gamin confondu pour trafic de films pornos. Mais du temps a passé, des événements ont eu lieu, des familles ont été touchées : tout ce qui semble compter, maintenant, c’est de retrouver un peu du calme qui faisait le charme de cette ville, et de se débarrasser une fois pour toutes des démons.

Quelque chose d’autre se trame à Broadchurch, et les images de fin ont tôt fait de nous ramener dans le jeu du chat et de la souris. Pour quel résultat ? Wait and see. Broadchurch sera composée de 10 épisodes pour sa dernière saison. Elle est diffusée sur ITV.