Pablo Larraín tisse le portrait complexe et troublant d’une Jackie Kennedy qui au lendemain de l’assassinat de son mari, oscille entre force et fragilité. Long monologue intimiste, immersion au cœur du tourment, entre prestige et déchéance, ce drame psychologique ponctué par la voix lancinante et la performance mimétique de Natalie Portman offre une vision affectée, fidèle aux contradictions de son modèle et tout en suggestion. Retour sur un biopic tendu qui écaille le vernis sans le faire craquer.

Dans l’avion qui la mène à Dallas, Jacqueline Kennedy se recoiffe, récitant une dernière fois son discours en parfait espagnol. Elle ignore que quelques heures plus tard, c’est son visage moucheté du sang de John F. Kennedy, son Jack, qui reparaîtra dans cette même glace. L’assassinat brutal de son alter-ego abattu à bout portant sur le siège voisin, réveille son angoisse de la solitude et l’expose à une vulnérabilité qu’elle peine à accepter. Peu à peu, Jackie s’égare, regrettant son équilibre passé jusqu’à sombrer dans une triste obstination à vouloir retrouver un semblant de stabilité. L’organisation des obsèques nationales et d’une cérémonie grandiose vont donc être l’occasion pour elle de prendre un temps les rênes et pour la première fois depuis longtemps, le contrôle de sa vie. L’adieu sera t-il à la hauteur de la préparation éreintante ? Qu’elle empreinte les Kennedy auront-ils laissé ?

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Comment expliquer que dans l’histoire du biopic américain, aucun réalisateur n’ait encore consacré de chef d’œuvre à celle qui reste sans doute la première dame la plus célèbre des États-Unis ? Davantage qu’une icône de mode, à l’instar de Lady Diana, Jackie, épouse Kennedy, s’est imposée comme le modèle féminin de toute une génération. Mère de famille luttant contre l’adversité, épouse trahie et humiliée, jeune intellectuelle débarquant dans la redoutable famille Kennedy, puis veuve éplorée, chacun qu’il fut né ou non retient l’image historique de son tailleur pastel signé Chanel maculé du sang de son mari, fauché d’une balle en pleine tête à Dallas en 1963 devant le monde entier.

 

C’est justement l’angle choisi par Pablo Larraín afin de cerner dans ce moment historique d’éclatement et de déchirure, la subtilité de la personnalité de Jackie Kennedy, pétrie d’années de tempérance et de frustrations contenues. L’intérêt du film se situe précisément ici : la glace est-elle enfin brisée ? Jackie ne répond que partiellement à la question et fait état d’une réalité plus complexe qu’on ne le croit. Cette vérité se situe à mi-chemin entre le fantasme et les fissures qui résultent du choc éprouvé et donneront lieu, plus tard, au funeste destin des héritiers Kennedy élevés dans ce tumulte. En optant pour un tel contexte, on pourrait s’attendre à ce que Larraín se cantonne aux traditionnelles reconstitutions historiques, qu’il traite avec talent, certaines immersions inédites au cœur du drame étant spectaculaires, et s’appuie sur les retombées médiatiques d’une ampleur sans précédent qui ont suivi l’assassinat. Un matériau dont il use judicieusement comme toile de fond illustrant la facette publique de Jackie Kennedy et son rôle connu dans les événements, les archives documentaires venant compléter l’envers perturbant qu’il nous présente. Le film entremêle habilement ces deux perspectives, l’une présentant le cliché sur papier glacé d’un monde en émoi face à la disparition brutale du président progressiste et l’autre montrant sans plus de commentaire, les coulisses des événements faites de moments désarmants ou silencieux, de non-dits esquissés et de fébrilité contagieuse.

Connue pour ses rôles à performances émotionnelles, notamment depuis Black Swann, le thriller passionné d’Aronofsky, Natalie Portman semblait un choix aussi bien prometteur que risqué, car déjà trop connotée pour incarner une figure aussi lisse et glamour que Jackie Kennedy. Jusqu’ici, la performance la plus convaincante, tant physiquement qu’en qualité d’interprète restait celle de Katie Holmes dans la mini-série The Kennedys de Jon Cassar sortie en 2011. Moins discrète et plus Hollywoodienne, celle de Natalie Portman promettait sur le papier de compromettre la neutralité du jeu, juste, mais pourvu d’un esthétisme teinté “Portman”.

Finalement, quelle Jackie Kennedy est Natalie Portman ?

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Côté composition, force est d’admettre qu’elle remplit largement le contrat et s’empare littéralement du rôle, peut-être trop d’ailleurs… Parfaitement coiffée, tirée à quatre épingles, le cultissime trait d’eye liner aux paupières, la cigarette entre les lèvres charnues toujours entrouvertes et le regard hagard, Jackie susurre de sa voix douce et traînante un long monologue éteint qui rythme les dialogues du film, parfois jusqu’à saturation, pour mimer son ressassement traumatique. Il faut dire que la jeune veuve à de quoi être sonnée après avoir reçu les éclats du crâne de son défunt mari sur les genoux. Pablo Larraín capte plan par plan l’étendue de son errance, filmant ses allers et venues mécaniques dans les vastes appartements de la Maison Blanche désormais bien vides. De dos, de face, la caméra ne la quitte pas, Jackie occupe le champs comme l’égérie qu’elle est devenue, hantée par ce manque impalpable : que regrette t-elle ? Son équilibre de vie ou la présence de son mari, souvent absent de son vivant ? Encore une fois rien n’est dit, l’interprétation est laissée libre, ce qui contribue à relativiser la figure de la légendaire first lady qui demeure insaisissable. Évidemment, on ne peut évoquer Jackie Kennedy sans parler de sa garde-robe. Et là encore, Pablo Larraín la sublime comme il l’utilise pour entacher cette vitrine de perfection protectrice destinée à feindre l’irréprochable. La séquence qui la montre délirante, passant sa nuit blanche à enfiler tenues sur tenues, verres après verres, représente bien le deuil symbolique qui est en jeu, celui de ses années d’apparat où elle était le centre de l’attention et avait l’illusion d’être heureuse parce que tous enviaient le couple qu’elle n’a jamais eu. Une promiscuité déroutante qui fait du spectateur le témoin privilégié de l’Histoire.

Mais à force de suggestion, Pablo Larraín manque de peu le sensationnel qui serait de faire connaître l’authentique Jackie, ou du moins de lui conférer un rôle central, indépendamment de sa fonction au sein de la sphère Kennedy et de son empreinte laissée à la Maison Blanche. Les séquelles des années de présidence et de campagne de son mari se lisent sur son visage, sa fragilité, ses addictions, ses angoisses, sans pour autant qu’elle ne verbalise réellement son mal-être, sa désillusion. Peut-être ne l’a t-elle jamais fait, mais l’interprétation duelle et ouverte du film ne contribue pas à révéler significativement la vérité de sa personne, toujours jugée comme le pendant de son époux dont elle tient absolument à faire un héro, afin de s’en persuader.

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On reste finalement à l’orée du dévoilement total et de l’exutoire. Mais n’est-ce pas le but poursuivi par la veuve elle-même que de vouloir qu’on ne retienne que l’illusion de sa perfection ? « Le reste n’a pas d’importance » répète t-elle. Il y a dans le final que propose le réalisateur Chilien, un curieux retour à la façade du décor, au conte de fée qui n’a jamais existé mais qui pourtant est resté ancré dans la mémoire collective faisant de Jackie Kennedy, bien plus que son époux ou ses beaux-parents, la reine du storytelling à l’américaine. Si Larraín ne s’avance pas plus dans l’interprétation de l’existence de Jackie Kennedy, c’est bien là la pudeur du film, il en propose une vision qui tend à lui faire justice et à lui rendre ce qui lui appartient ; le mythe Kennedy, l’image finale qu’elle a construit et qui est celle l’on retiendra du couple et de sa présidence, bien loin des zones d’ombre. Nous assistons aux prémices de son émancipation balbutiante et de ses premiers pas hors du carcan de Washington et plus tard, du cercle Kennedy.

Jackie est un biopic subtil qui ne dépasse pas les frontières de l’induction. Le résultat n’est pas un résumé linéaire de sa biographie ou une rétrospective de ses années passées à la Maison Blanche, mais bien un témoignage filmique de ce qu’elle aura été durant de la période la plus intense de sa vie, et à ce moment précis de l’Histoire. Ce portrait éclaté ne montre ni tout à fait ce qu’elle était à l’origine, ni ce qu’elle deviendra ensuite, mais dessine le changement qui s’opère en elle et interprète sans doute sa métamorphose future comme le produit de cette tragique expérience galvanisant les affres de son existence, ses blessures d’épouse et de mère, ses regrets présumés de femme et de première dame.

Convaincant et délicat, le film de Pablo Larraín comporte une part de conformisme et d’indécision en valorisant, à des fins précises, la devanture du royaume Kennedy. Il est néanmoins indispensable puisque innovant avec un sujet sans équivalent cinématographique. A voir pour les performances et un visuel, déjà vantés et à juste titre, par la presse.