Hier soir a été diffusé, sur la BBC, le dernier épisode de la saison 4 de Sherlock. Longtemps attendue par les fans (trois ans !), elle a pu ainsi mettre en place tous les ressorts d’un château de cartes bouleversant. Explications.

ATTENTION : CET ARTICLE VA SPOILER TOUTE LA SAISON 4 DE SHERLOCK, SES RÉVÉLATIONS, SON PROPOS. LECTURE A VOS RISQUES ET PÉRILS.

Après un premier épisode de rodage, mi-transition, mi-continuation et du coup mi-figue mi-raisin, la série avait brutalement accéléré avec un second épisode brillant, comme une mise en branle (notamment au niveau de la situation et de la relation entre les personnages) des rouages que ce troisième épisode a définitivement enclenchés. Eurus Holmes, la soeur cachée de Sherlock et Mycroft, est révélée au monde comme le plus brillant cerveau non seulement de sa fratrie mais aussi du monde. Dans cet épisode, The Final Problem, elle entraîne Sherlock, Mycroft, et Watson au sein d’un labyrinthe d’énigmes, tant externes qu’internes aux relations qui ont gouverné la descendance Holmes…

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En transposant Sherlock Holmes au XXIe siècle, Mark Gatiss et Steven Moffat ont eu une idée originale, mais qui n’allait pas sans contrainte. Amener Sherlock Holmes à notre époque, c’était aussi prendre le pari d’un tournant de la modernité et de fait d’adapter non seulement le personnage, mais aussi la série (les deux ne font finalement qu’un) aux attentes et aux codes régissant la sériephilie moderne (émotions, révélations, intensité…). Et finalement, Sherlock Holmes, cette tension qu’il dévoile en s’attaquant à des problèmes d’une ampleur parfois très forte (par exemple les plans du Bruce-Partington, directement liés à la couronne britannique ; ou les Cinq pépins d’orange, liés aux Ku Klux Klan), Steven Moffat et Mark Gatiss l’ont pleinement embrassée pour, au travers d’enquêtes qui ne sont finalement, avec du recul sur 4 saisons, des prétextes, aller au-delà, derrière le rideau, qui masque la psyché d’un homme décrit comme hors du commun, aux capacités hors-normes, mais qui n’en reste pas moins humain. En intitulant cet épisode The Final Problem, outre la question de la fin de la série se pose la question de la fin en soi atteinte par le personnage au terme d’une saison qui lui en aura appris plus sur lui-même que jamais auparavant, et après 4 saisons qui l’ont confronté plus que jamais durement à la réalité. Et outre la grande difficulté à broder autour d’un personnage à multiples entrées, les créateurs devaient, quant à eux, aussi broder autour du patrimoine holmésien, et offrir quelque chose qui soit essentiellement Sherlock (Watson l’appelle Sherlock, et jamais Holmes, comme dans les livres), sans jamais perdre de vue le Holmes, être bouleversant sans jamais oublier d’être intense.

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Ce final de la saison 4 résume finalement tout cela. L’épisode est une énorme boule de tension, une tension si forte qu’à l’image des personnages devant mettre leurs capacités au service de leur survie, on a envie d’en rire : nerveusement, tant Eurus Holmes joue avec nos nerfs, nos émotions, nos peurs ; et pour relâcher la pression, comme quand Sherlock complimente Mycroft pour son rôle dans sa pièce de théâtre à l’école, ou quand on nous montre Mrs Hudson joyeusement passer son aspirateur. Alors bien sûr, s’il est excellemment mis en scène, cet épisode n’invente pas la poudre : le schéma de cruauté est assez classique, basé sur la construction de cette tension, avec une clé ouvrant plusieurs portes qui finalement n’en sont qu’une, le problème final, la cause de tout, la révélation ultime. Tout ce qui est brodé autour d’Eurus, la soeur cachée brillamment folle, aussi, et il n’est pas secret que Mark Gatiss et Steven Moffat aiment bien étirer du creepy au spectaculaire. L’épisode fait ainsi quelque peu penser à Saw : trois personnages kidnappés par une sociopathe de très haut niveau obligeant l’un à tuer les autres, ou à régler des cas pour assurer leur survie, parfois aux dépens des autres. Mais tout cela est sublimé, et cette forme classique est magnifiée par un fond rempli par des personnages bien spécifiques : Sherlock et Mycroft Holmes, les deux plus grands cerveaux d’Angleterre, et John Watson, le contrepoison humain. Tout ce qui importe ici, c’est que là, dans ce cas précis, ils sont profondément impuissants, parce que nonobstant leur fragilité émotionnelle (Sherlock s’inquiète ainsi de Mycroft à la fin, car en effet, l’aîné Holmes n’a jamais été aussi déstabilisé), ils ont bien meilleur qu’eux en face d’eux. Cette fois, la maître à penser de tout cela, c’est Eurus Holmes, soeur cachée du plus brillant détective au monde, et, aux dires de Mycroft, infiniment supérieure à ses deux frères, au point de prévoir trois attentats en passant une heure sur Twitter.

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Il est évident que la soeur de Sherlock veut quelque chose, une jouissance comme celle que cherche Sherlock en résolvant des mystères tordus. Il est évident que cela est lié à son passé, passé que Mycroft a poussé, tel la poussière, sous le tapis, et que Sherlock occulte volontairement. C’est là où la série nous berne : en bâtissant une tension folle autour de Moriarty, elle nous a éloigné du vrai problème. En brouillant constamment les pistes autour du criminel consultant, la série a réussi à totalement nous prendre à revers au travers du détective consultant lui-même, en appuyant en son coeur (celui de la série, et celui de son personnage principal). En mettant toujours plus en relief la volatilité de l’existence de Jim Moriarty, elle a pu bâtir son plan à grande échelle, en partant des Holmes eux-mêmes (Mycroft amène Moriarty à Eurus, Sherlock est lui dévasté par les événements autour de Mary, Watson voit Eurus sans le savoir en tant que flirt et en tant que thérapeute), plutôt que de bâtir un retour hasardeux d’un psychopathe dont on imagine mal comment il aurait pu échapper à la mort. Mais là est tout le fait : pendant qu’on se demande deux épisodes durant, comment Moriarty a survécu, et telle une affaire de Sherlock qu’on croit résoudre nous-mêmes avant de nous planter en beauté, nous avons été trompés. La force de la série est d’avoir vraiment embrassé le coeur même de la science de la déduction que John Watson immortalise sur son blog. Et quoi de mieux, pour cette force, que de bâtir autour de Sherlock lui-même, autour d’un nom, d’un personnage-lien entre les travaux de Conan Doyle et ceux de Moffat et Gatiss ? La série en joue : ainsi, Sherrinford, ici un asile où est retenue Eurus car dangereuse, est censé être le troisième frère Holmes, un frère que nous ne voyons jamais car selon les dires de Holmes (la distinction prend vraiment toute son importance entre Sherlock et Holmes, la série et les livres), sa famille fonctionne sur un mode tel qu’un des garçons doit rester s’occuper de la maison et du patrimoine de la famille, un peu sur le mode gascon que Bourdieu évoquait dans Le Bal des Célibataires. Quelque part, dans la manière exacerbante de la série, c’est aussi le cas ici, un patrimoine (Eurus) que Sherlock et Mycroft veulent à tout prix mettre de côté, géré de l’extérieur. En bref, pour la série, rebondir sur les travaux de Doyle pour mieux retomber sur ses propres pieds.

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En revenant à quelque chose de, littéralement, fondamental, sur ce qui fait l’essence d’un personnage et de ses capacités, chose abordée dès la saison 3 avec le mariage de John et Mary, la série avait préparé son personnage à affronter ce qui lui confère son caractère si particulier, ses capacités extraordinaires (ce qui vaut aussi pour Mycroft, aussi brillant que son frère et tout aussi bouleversé à la fin de cette histoire). Elle l’a conditionné, en lui brisant le coeur à plusieurs reprises (la mort de Mary, la rupture avec John, son addiction à la drogue, Culverton Smith, mais aussi, dans une scène absolument déchirante, l’ambiguïté de la nature de sa relation avec Molly Hooper), à faire face au problème final, son problème, LE problème d’origine. Et quoi de plus normal, de plus explicite, qu’un traumatisme d’enfance ? Pour Mycroft, le pouvoir est un exutoire, une capacité d’être en contrôle sur les choses pour parer au fait que sa soeur surdouée soit instable et pyromane, d’où l’asile de Sherrinford, “une forme de bonté”, selon ses mots. Pour Sherlock, la déduction, la difficulté, et de fait la brillance, sont des exutoires capables de faire tenir le château de cartes, son mind palace, et aussi un moyen d’enfouir un traumatisme tout autant lié à cette soeur surdouée et instable qui a tué son meilleur ami et a forcé Sherlock à se forger une histoire autour d’un chien (le meilleur ami de l’homme) pour concentrer sa tristesse dans quelque chose de profondément affectueux. Pour Eurus, telle Norman Bates (sans la schizophrénie, quoi que), le meurtre, la psychopathie, la folie, ces choses qui la font réclamer l’exact opposé de son frère, Jim Moriarty (et lui offrir des entrées de rock star), pour concocter le plan le plus démentiel que Sherlock doive déconstruire, sont des exutoires au fait que son humanité ait été déniée (Mycroft l’a dite morte à ses parents) et que son caractère profond de petite fille tourmentée, réagissant sous le coup d’une pulsionnalité (un avion sur le point de se crasher) pour contrer des capacités hors-normes qu’elle ne sait pas contrôler, n’ait pas été remarqué, même par ses deux brillants frères. D’où, dès lors, la nécessité de “réactiver” l’angoisse de Mycroft et le trauma de Sherlock au travers de la figure de Moriarty. Celui-ci, même s’il est incarné, reste encore et toujours, en lui-même, une espèce d’esprit frappeur, plus effrayant mort que vivant et se sentant d’ailleurs, à ses dires, plus utile pour embêter Sherlock mort que vivant… mais dont on pourrait très bien imaginer que la sociopathie ait été activée par le magnétisme dégagé par Eurus. L’humain d’abord, cet intime ultra-sensible révélé en Sherlock, avec comme décor le manoir familial, c’est le petit côté Skyfall de cette saison. Mais il y a aussi une réminiscence Doctor Who, en se rappelant le moment où le Docteur, sur la planète Trenzalore où se trouve sa tombe, plonge dans sa ligne temporelle pour sauver Clara, tel Sherlock sortant John du puits, l’extraordinaire secourant l’ordinaire.

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Alors oui, ce sera un 100%, non d’adhésion, mais d’approbation. Outre le savoir-faire britannique, cette manière profondément théâtrale de mettre en scène qui donne au tout une authenticité rare (et rendons ici hommage au quatuor Cumberbatch-Freeman-Gatiss-Brooke, absolument étincelant de classe), la série est aussi brillamment écrite, comme très peu de séries le sont, à l’heure où dans l’écriture, la concentration prend le dessus sur la diversification, allant droit au coeur de son sujet, et sans forcément tout révolutionner (matière initiale oblige), cherche à explorer plus en profondeur des possibilités scénaristiques. Certes, Steven Moffat et Mark Gatiss ne peuvent s’empêcher quelques écarts de conduite (le petit happy end sacralisateur autour de Mary, les sacrifices narratifs type le cliffhanger de l’épisode 2, le fait que Sherlock se fasse berner facilement par sa soeur, écueils évitables mais occasionnels), surtout avec leur goût du rocambolesque, développé aussi sous les ères Smith et Capaldi dans Doctor Who. Mais écrire autour du personnage de Sherlock Holmes représente un défi considérable en termes d’affrontement avec des canons d’une part, et une perception nouvelle d’autre part, celle très sensible à la caricature et à la parodie, et qui n’accepte pas, à l’heure où nous sortons d’un 2016 bouleversant en termes de disparition d’icônes, de voir ses idoles déchirées (comme la récente polémique Urban Myths l’a rappelé). En choisissant de faire trois épisodes d’une heure trente, et quitte à devoir diffuser ses épisodes (trop) lentement, le duo de créateurs a opté pour la qualité plutôt que la quantité. Pris des risques de décevoir, mais choisi des voies personnelles et non d’audience, sans se contenter d’être juste efficace, quitte à passer par quelques lieux communs, pour servir un plus grand but. Décidé de faire comme ils voulaient, et non comme un diktat populaire l’aurait voulu (ramener Moriarty en nemesis, par exemple), quitte parfois à laisser quelques explications en plan, pour ne pas tomber dans la masturbation intellectuelle (cf sur comment Sherlock n’est pas mort en saison 2) ou l’ennui, fusionnant avec son personnage. Travaillé en corrélation avec les envies d’acteurs surbookés mais viscéralement attachés à leurs personnages et désireux de montrer tout ce qu’ils recèlent. Et finalement de réussir l’une des meilleures adaptations, si ce n’est la meilleure, depuis leur maître, Billy Wilder, et La Vie Privée de Sherlock Holmes. Le final, qui mythifie les deux personnages dans leur quête de résoudre des énigmes, sous l’oeil bienveillant de Mary Watson (qui a envoyé un disque intitulé “Miss You”, montrant bien que le “Miss Me ?” n’avait plus lieu d’être), alors que Lestrade a qualifié Sherlock de “grand homme”, “d’homme bon”, et que la série est remontée à sa (mère) matrice en expliquant autant Sherlock que Holmes en passant par Moriarty, signifie (doit signifier ?) la fin de la série. Moffat et Gatiss ont déclaré qu’il y avait volonté de faire une saison 5, mais que la possibilité d’une fin de série existe, et que cette fin leur laisse le champ libre pour en décider. On voit mal comment il pourrait en être autrement, sans recommencer un cycle qui, une fois ces profonds mystères résolus, n’aurait finalement que partiellement un sens et n’atteindrait plus la même tension. Et du reste, si Steven Moffat, qui va quitter Doctor Who, va avoir du temps, Benedict Cumberbatch, qui a Avengers Infinity War sur les bras, et Martin Freeman, engagé au théâtre, n’en ont pas autant.

The Final Problem devrait donc vouloir tout dire. La saison 4 de Sherlock, peut-être la dernière de la série, est disponible. Foncez, savourez.