Hélène Angel signe le portrait qu’il manquait peut-être au cinéma français, celui du microcosme de l’école ; élèves et professeurs embarqués au quotidien dans la même aventure, partenaires de galère. Une réflexion tendre et lucide sur le rôle social de la primaire, ce qu’on y apprend aujourd’hui et depuis toujours. Un quasi huis clos pétillant mêlant le documentaire à la fiction, pédagogie et psychologie, pour susciter ce qui fait le sel de cette expérience qu’on garde en mémoire toute sa vie : des rencontres.

C’est une période cruciale et pourtant que l’on a tous hâte de laisser derrière soi, pour différentes raisons, à différentes échelles : L’école. Le cartable, les samedis matin, le réfectoire, les dictées, les additions, les bagarres… C’est là où tout commence, notre première rencontre avec les autres, ceux de notre génération et surtout le balbutiement de notre “moi-social”, l’émergence d’une certaine conscience de nous-mêmes face aux autres. On y apprend ce qu’on va devoir endurer toute notre vie, encore longtemps donc. Traumatisant, stressant à bien des égards pour les enfants, les parents, les profs… L’école a un statut déprécié, éreintant et peu glamour. C’est un peu le condensé de souvenirs désagréables, souvent caricaturé, un premier portrait de nous échevelé qu’on apprend à apprécier avec le temps. Pourquoi donc avoir envie de s’y replonger ? N’ayez crainte, si le film d’Hélène Angel nous immerge à nouveau au cœur du tumulte et du chahut quotidien des bancs de l’école primaire, ce n’est pas pour nous y asseoir de force. Au contraire, l’expérience est plutôt douce car c’est bien de cinéma qu’il s’agit.

Florence Mautret (l’impulsive et solaire Sara Forestier) est une jeune professeure des écoles passionnée. Littéralement habitée par sa profession et l’envie de transmettre son goût pour la vie à ses élèves, qu’elle tient en constant éveil dans sa classe de CM1, elle doit composer au quotidien avec les situations de chacun, jonglant à bouts de bras entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle qui tiennent entre les murs de l’école où elle loge. Contrairement à ses collègues, la vocation de Florence imprègne son être et empiète sur tous les aspects de son existence, ce qui n’est pas pour plaire à son jeune fils, également dans sa classe. Ainsi lorsque Sacha, un élève turbulent rejeté par ses camarades est en souffrance, la missionnaire du savoir qui est en elle vole à son secours, ou bien est-ce la maman qui parle ?

Moins documentaire qu’Entre les murs, moins sombre et amère que La Journée de la Jupe, Primaire fait l’effet d’un Etre et Avoir écrit par Thomas Lilti, avec cette fraîcheur et cette vie, cet humour malicieux, ces clins d’œil discrets qui émanent de personnages et de situations qui s’avèrent très justes sans être abruptes. Quelque peu délaissé par le cinéma depuis les années 1980, il faut avouer que le sujet n’attire pas vraiment. Peut-être parce qu’il a toujours été traité sur le ton de la comédie populaire ou de la farce potache, sans cesse revisité par le prisme du corps enseignant ou laissé aux dessins animés, à Titeuf, à Cédric et L’Elève Ducobu. Sans doute parce qu’on se figure que l’école primaire s’arrête aux farces des élèves, aux batailles de purée à la cantine et à l’échange de blagues grivoises entre professeurs. En ce qui concerne l’éducation vue par la lucarne du cinéma, on lui préfère le collège ou le lycée, jugés plus accessibles et à même d’aborder de front la cruauté et l’injustice du monde moderne. Sans délaisser les classiques qui font partie du décor, Hélène Angel nous prouve que l’école primaire est un formidable terrain de jeu dramatique, peuplé de ses personnages phares qu’elle prend plaisir à croquer avec tendresse et bienveillance : éducateurs, auxiliaires, inspecteurs et profs de sport font vivre l’établissement. Un reflet fidèle, bien étudié, subtil et narquois qui à aucun instant ne bascule dans la pitrerie, le burlesque ou la simple leçon.

Projetés par de gros plans lumineux dans ce réel mouvementé, saisissant de pertinence, nous sommes transportés des années plus tôt, dans le détail de scènes que nous avons tous vécues, au son de la craie martelant le tableau. Force est de constater le dynamisme aérien qui se dégage du récit, alternant par à-coups les portraits d’élèves et de professeurs. Ici, ça grouille de vie, c’est bruyant, odorant, pressé, et bien vite on réalise que les difficultés des enfants à assimiler leur dose journalière de connaissances ou leur réticence à se tolérer, font écho à celles de l’équipe enseignante, mixte, de tous âges, qui peine à finir la semaine et attend elle-aussi l’heure de la cantine pour souffler. Pas d’illusion, la caméra se met à l’écoute du réel : élèves et profs, filmés sur le même plan, sont dans le même bateau, embarqués dans la galère de la course au savoir, à la réussite, à la performance, aux effectifs. Les uns s’épuisent à crier, les autres à ramener le calme et tout ce petit monde termine sa journée lessivé. Si chacun doit jouer son rôle pour que tout cela fonctionne, il n’est pas simple de rester à sa place, aussi, le film démontre rapidement combien les frontières entre éducation, psychologie et enseignement sont poreuses.

A l’image du personnage de Florence qui anime le tout. Pour symboliser son profond rattachement à l’école, elle y habite. Les murs du bâtiment et son envie d’instruire la terre entière ne font qu’un, au détriment de sa vie privée. Difficile de dissocier la maîtresse de la mère, et la mère de la femme. Trois rôles qui dépendent les uns des autres, et constituent ce qu’elle est, donnant lieu à des traits d’ironie bien inspirés comme le rapprochement sémantique du terme « maîtresse » à la fois savante et amante, petite parenthèse éclairée sur les homonymes. Une héroïne incarnée par la fougue de son interprète, la comédienne Sara Forestier, qui pour sa première performance remarquée en 2003 dans L’Esquive campait de toute sa gouaille une adolescente de banlieue s’initiant au théâtre. Elle renverse ici les rôles pour se faire à son tour repère, l’adulte, guide des élèves. Toujours entière, gorgée d’humanité, l’actrice lègue à Florence son tempérament enflammé, sa vigueur et sa fragilité bien connues, pour en faire une boule d’énergie ; une enseignante rayonnante, positive qui se voue corps et âme à son métier et porte en elle toute l’utopie d’une fonctionnaire qui tente d’aller plus loin que le minimum requis afin de redonner une raison d’être à son emploi.

Elle rappelle ainsi le mérite de ces hommes et de ces femmes qui des années durant ou à des moments précis, nous ont épaulés, sans fléchir pour mieux nous accompagner et nous préparer à affronter le monde. Car s’il est un paradoxe que le film met en lumière, c’est qu’à défaut d’apprécier de se lever le matin pour aller en classe, nous ne bénéficieront plus jamais d’une telle attention, d’un tel accompagnement au cours de nos vies. Un comble. Et si le ton est chargé d’espoir, il n’en demeure pas moins conscient de la complexité du réel : Florence reste une exception, un modèle à relativiser, vers lequel il faut tendre sans pour autant s’y perdre. On assiste d’ailleurs au revers de son degré d’implication, un manque de communication autre que pédagogique, l’amenant parfois à se faire blessante envers les adultes qui l’entourent et son propre fils, qu’elle n’écoute pas. D’où la nécessité d’ouvrir les vannes et de ventiler le savoir, de le faire circuler de professeurs à élèves, et réciproquement. Hélène Angel laisse ainsi entendre une vérité intemporelle : l’enseignement se passe d’hermétisme. Il faut savoir se remettre en question et écouter pour être un professeur efficace.

Mais bien qu’il s’inscrive dans une veine très en vogue du cinéma Français, celle du portrait social, de l’effet coulisses et de l’immersion réaliste dans divers corps de métiers, Primaire surprend par l’équilibre entre ses références techniques et sa fiction, assez développée. Des informations récoltées au cours des deux ans d’observation menées en amont par la réalisatrice dans des classes, et parfois retranscrites massivement en un court laps de temps à l’écran, encore dans un souci de transmission au spectateur, afin d’aborder les nombreuses facettes du métier. Ainsi, les conversations entre collègues sont ponctuées tour à tour par le B.a.-ba du jargon scolaire qui fait la particularité de la profession : les échelons, les salaires, les inspections, les vacances scolaires, les spectacles, etc. Ce qui peut appesantir certains dialogues et produire un effet rodé, sans gêner outre-mesure la justesse et le réalisme poignant de nombreuses scènes. L’intrigue s’enchevêtrant avec la part informative du script, est suffisamment romancée et l’émotion savamment dosée, sans policer le tout, pour que l’intérêt du film demeure intact.

Belle parenthèse chargée d’expérience et d’altruisme, Primaire réussit le pari de s’adresser à chacun avec précision, sur un ton léger, tout en se faisant l’écho de réflexions contemporaines autour de la profession qui subit les licenciements, le manque d’effectif et de moyens. Une déclaration d’amour généreuse au métier de professeur, comme aux élèves qui rend hommage, avec talent, à l’étape primordiale qu’est l’année de CM2 où l’on quitte l’enfance pour entrer dans la violence qu’est souvent l’adolescence. Un film qui sans en omettre les failles, croit encore au pouvoir universel de l’école qui est simplement, d’apprendre à être.