Aller au cinéma sans savoir ce que l’on va voir, ça a quelque chose de réjouissant. On débarque dans le bâtiment et on choisit sur place. Et pourquoi pas ce film présenté au dernier Showeb, que j’avais dû quitter trop tôt ? Dire que j’aurais pu rater Manchester by the Sea… 

Si le film avait été français, “les gens” l’auraient détesté. C’est comme ça, on accepte beaucoup d’un film d’outre manche, parce que le “cinéma français” ne sait faire que des drames, c’est bien connu. Seulement, quand les américains proposent un drame à la française, le monde crie au génie. Le public français a un peu de mal avec sa propre culture, qu’on parle de ses actrices ou des films en eux-mêmes. Manchester by the Sea a été très justement plébiscité par la critique, alors qu’il remplit toutes les cases du genre de drame français : la musique omniprésente sauf dans les moments les plus tendus, les tensions familiales, les silences gênés, on a même la mer dans celui-là, c’est dire l’hommage. Aucun problème avec ça, mais sachons reconnaître que les talents peuvent traverser les frontières dans les deux sens. 

Pour revenir au film en lui-même, force est de constater la puissance de son propos. Le personnage principal de Manchester by the Sea est en miettes et rien ne pourra vraiment le rattraper, la chose est claire depuis le départ. Finalement, la raison de son mal-être, qu’on ne divulguera pas pour les moins curieux, n’a que peu d’importance dans ce que le film essaye de dire. L’important, c’est que la chose affreuse qui lui est arrivé est arrivée par sa faute, et sa faute seule. La première fois que le réel lui a vraiment résisté, que quelque chose à mis fin à la beauté de sa vie, c’était de son fait, irresponsable et dramatique. Une erreur tragique. Depuis, il fait plier le réel afin de continuer à s’enfermer dans la douleur : quand il va se battre dans les bars, ce n’est pas pour « ressentir quelque chose ». C‘est pour ressentir de la douleur, celle qu’il croit mériter. Qu’il puisse s’enfermer dans cette sensation d’un réel qui résiste, quand bien même c’est lui-même qui le fait plier. Une excuse pour continuer à aller mal, et pouvoir refuser légitimement de se relever de cette tragédie.

Manchester by the Sea

La première et dernière porte de sortie, c’est le neveu.

Tous les choix du personnage du formidable Casey Affleck (complètement habité dans un rôle taciturne mais extrêmement complexe) sont guidés par cette volonté presque consciente de continuer à souffrir. C’est une fois que l’on a compris ça que le film prend tout son sens, une seconde vision éclaircira sans doute beaucoup de points dans ce film qui semble, au premier abord, mettre beaucoup de temps à se lancer. Le film est construit dans sa première partie par des petites scènes qui semblent déstructurées et peu réconciliables, montrant des choses banales de la vie. Mais cette insistance sur la banalité et la pauvreté dans laquelle vit le personnage prend tout son sens quand on découvre que celle-ci est volontaire. Manchester by the Sea parle d’ennui, autre forme de souffrance, elle aussi désirée par le personnage. Rien n’est présent au hasard, rien n’est dû au remplissage et le film refuse volontairement de s’enfermer dans une structure linéaire pour mieux définir ses différents points de rupture, qui s’entremêlent pour former un amas de réflexion psychanalytique fascinante sur la perte et l’abandon.

Manchester by the Sea a quelque chose de frustrant car on souhaiterait que ce grand gaillard s’en sorte, alors que l’on sait pertinemment qu’il en est incapable. A partir de la mort de son frère, intervenant très tôt dans le film et ne le touchant pas plus que ça puisqu’elle était en quelque sorte programmée, le personnage marque la première étape de son exil forcé hors de la douleur, de nombreuses sorties s’offrent à lui :élever dans un monde meilleur son neveu, connaître de nouvelles relations féminines, puis revenir avec son ex-femme… Mais il balaye tout d’un revers de la main, jusqu’à dire vers la presque fin du film « je ne peux pas », il sent bien lui-même qu’il s’interdit tout bonheur. Le film met beaucoup de temps à développer son propos mais il le fait bien, de manière soignée et très efficace. Seule la fin, sans en dire plus, laisse entrevoir une fin différente pour le blessé à vie : une porte de sortie, qu’il se force peu à peu à ouvrir, voir y passer un pied. De nombreux moments absurdes, presque drôles (le passage chez la copine de son neveu) jalonnent ce chemin de croix vers sa propre rédemption, tout est remarquablement construit sans que l’on se rende forcément compte du tournant du personnage, trop d’éléments étant à son origine. Manchester by the Sea emprunte beaucoup au cinéma français mais choisit une manière de dire des choses qui n’appartient qu’à lui.

Manchester by the Sea

Quand sa femme veut renouer le dialogue, il refuse : il est déjà perdu.

La gestion de la bande-son (musique classique sortie de nulle part et franchement souvent envahissante), certains symboles mal amenés (can’t you see we are burning rappelle beaucoup trop les tourments de Leonardo DiCaprio dans Shutter Island, en moins bien), sont des préciosités que le film peut se permettre tant il est finalement juste dans son propos. La théâtralité du film est un autre des hommages au drame franco-français et on s’étonne qu’elle n’ait pas plus gêné les détracteurs de Juste la Fin du Monde. Ici aussi, les personnages sont en permamnence au bord du gouffre, et les acteurs récitent avec passion leur texte dans des endroits finalement tous similaires et filmés d’une manière très simple, jamais démonstrative. Manchester by de Sea n’est parfois pas un chef d’oeuvre de subtilité, la mise en scène est d’un classicisme absolu mais tout est crédible, presque réaliste dans ce que le film dit de l’humanité. Quand le silence s’installe, l’oeuvre est magistrale. On en attendait pas tant.

Ne soyez pas effrayé par les 2h20 du film. Il n’est jamais lent, jamais lourd. En regardant bien, il se passe toujours quelque chose.

AMD