Steven Moffat, dont les jours à la tête de Doctor Who sont désormais comptés, a décidé de braver tous les dangers pour fêter les dix ans du retour de la série : un épisode de Noël façon super-héros, tourné aux Etats-Unis…

Parce que oui, Doctor Who, le show le plus britannique qui soit, qui part à la conquête des Etats-Unis, c’est assez rare pour être souligné. Ici, il est question d’une compagnie maléfique, Harmony Shoal, possédée par des cerveaux aliens s’implantant dans la tête des grands de ce monde et comptant coloniser ainsi la planète Terre. Sauf qu’ils tombent sur deux os : le Docteur, donc, mais aussi Grant, un gamin qui a avalé une sorte de pierre philosophale lui offrant des pouvoirs, et qui officie en secret sous le nom de The Ghost

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Le Docteur et les Etats-Unis, ce n’est pas une histoire agréable : pour la série, elle implique le téléfilm de 1996, tentative de ramener une série annulée au bout de 26 saisons, et mettait en scène le Huitième Docteur, Paul McGann, aujourd’hui sanctifié, puisque ce fut sa seule apparition avant le mini-épisode The Night of The Doctor, qui montrait sa régénération en War Doctor, juste avant l’épisode-événement The Day of the Doctor. Téléfilm oubliable, co-production britanno-américaine, elle avait fini d’enterrer la série, jusqu’en 2005, donc. Alors, pour Noël, et avec Steven Moffat, la plus grande tête brûlée de son histoire, à sa tête, Doctor Who a décidé de raccrocher les wagons. Pour les personnages passés dans le show, le dernier passage à New York était celui de la disparition déchirante d’Amy et Rory (saison 7), vaporisés dans le temps par les Anges Pleureurs. Ainsi, ce Return of Doctor Mysterio résonne drôlement, quand on sait que cette fois, le Docteur a perdu ses deux compagnonnes (River et Clara) avant cet épisode ; et celui-ci nous met en scène un Docteur assez désabusé, qui a disparu 24 ans, qui se juge nul en drague, qui est assez cynique quant aux essais désespérés de Grant de séduire Lucy, qui se considère toujours plus comme un fou, au point de ne pas jouer aux héros et de faire n’importe quoi pourvu que Grant, qu’il a accidentellement “créé” en lui offrant une pierre à pouvoirs, sauve l’histoire.

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Précisément, le coeur de cet épisode consiste en une réflexion sur l’héroïsme, doublé d’une vision purement britannico-décalée sur ces personnages purement américains, sortis tout droit des comics, et souvent sacralisés du fait de leur charisme et de leur habileté. En ce sens, Grant est une sorte de parodie affectueuse de Superman : s’il ressemble à Clark Kent, ce n’est qu’en apparence, parce que non seulement il ne parade pas ni en humain (il est baby-sitter chez la fille qu’il aime, et oscille au péril de son identité entre nounou et surhomme) ni en héros (il s’appelle The Ghost, pas Superman, et des rumeurs le croient gay), et n’arrive même pas à révéler convenablement son identité à sa douce. Un regard ironique verrait une réhabilitation par l’absurde de Justin Chatwin, ex-Goku de Dragon Ball Evolution… Pire : son mentor, en quelque sorte, est un vieillard pris à son propre piège au début, et qui précipite un avion-bombe nucléaire sur la ville. Toute l’idée est de désacraliser la fonction de (super)-héros afin de faire place nette à la spontanéité des personnages, leur potentiel comico-absurde, leur part d’improvisation toujours plus grande (ou comment être une nounou ET un héros en même temps sans se faire griller, et comment prendre un dîner avec la personne aimée sous un costume de héros), et de compter, comme un épisode (et l’époque) de Noël le veut, sur leur grand coeur, leur bonté et leur altruisme extrême (quel super-héros s’interrompt en plein direct pour aller s’occuper d’un bébé ?) pour sauver le monde. Les deux personnages sont d’ailleurs des anti-héros parfaits d’une Lucy Fletcher façon Lois Lane, carrément caricaturale (celle qui ne voit pas comment Grant la berne à son nez et à sa barbe en l’invitant à dîner, qui prend comme moyen de coercition la torture de peluche), autant que ces méchants cerveaux colonisateurs.

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Pourtant, Steven Moffat n’a pas fait tant de folies de mise en scène que cela : il a juste inséré le Docteur dans une histoire de super-héros assez enfantine. Sur une heure, la première moitié de l’épisode est, ainsi, une sorte de longue scène d’exposition, et il faut vraiment attendre les 25 dernières minutes pour voir quelque chose se goupiller. Tout ce qui se passe avant repose sur cette espèce de comique de situation propre à Doctor Who, reposant sur la part d’absurde en chacun des personnages, à mi-chemin entre Partners in Crime (saison 4) et The Lodger (saison 5). Les ennemis eux-mêmes ne sont pas de grandes nouveautés, et on a cru qu’on allait avoir affaire à un remake de The Doctor, The Widow and The Wardrobe, le très moyen épisode de fin de saison 6. Steven Moffat a ainsi réutilisé ses recettes, ajouté quelques références, et préféré, pour cet épisode de Noël, quelque chose de plus universel, identificatoire, en écho à son époque (les films de super-héros envahissent cinéma et télévision), se permettant même une punchline hilarante sur Pokemon Go. Alors à quoi bon cet épisode ? Eh bien comme on a pu le dire plus haut, c’est le deuil du Docteur. Il est condamné à perpétuer sa mission, alors qu’il est toujours plus fatigué (les traits tirés de Peter Capaldi ne mentent pas) et que les gens autour de lui continuent de disparaître. Il est même obligé de ressusciter Nardole pour ressentir une présence familière ! Rappelons-nous que le précédent épisode était… The Husbands of River Song, soit la dernière fois qu’il la voyait, avant le fameux épisode dans la Bibliothèque des Ombres. Et juste avant cela, il avait perdu Clara, partie à l’aventure. Transitionnel, générationnel, cet épisode de Noël de Doctor Who est l’occasion de poser de nouvelles bases, de rappeler que les années ont beau passer, les choses arriver à leur fin, la joie et la tristesse se succéder, la Terre ne va pas se protéger toute seule, et c’est ce qu’il doit faire, aussi, pour oublier. Ce qui est peut-être le vrai héroïsme : protéger et servir. C’est en substance le message de cet épisode touchant, sans vrai heureux dénouement car à la fin, le UNIT se faire infiltrer par les aliens, grain de sable dans les rouages qui pourrait être annonciateur de conséquences… Le tout alors qu’une nouvelle compagnonne arrive !

Un épisode, sinon mémorable, du moins très sympathique, drôle, et de qualité. Doctor Who reviendra pour sa saison 10, la dernière de Steven Moffat, dans la première moitié de 2017.