Sense8 : un Christmas Special de célébration

Sense8 : un Christmas Special de célébrationScore 70% Score 70%

Après un an et demi de mise en sommeil, la faute à une production très longue, très lourde, et assez perturbée, Sense8 est enfin de retour pour un épisode de Noël. S’il ne bouleversera pas le monde sériel par sa qualité artistique, il le fera par sa capacité technique. Explications.

C’est donc le retour de ces huit personnes, connectées à travers le monde : Lito, l’acteur mexicain, qui doit concilier carrière et homosexualité ; Sun, PDG déchue désormais en prison, mais toujours au top sur les arts martiaux ; Capheus (changement d’acteur expliqué par un « nouveau barbier »), le conducteur de matatu, qui essaie de vivre idéalement et de rendre la vie meilleure dans son bidonville kényan ; Wolfgang, le petit truand au grand coeur allemand ; Kala, la belle Indienne face aux problèmes des sociétés de caste ; Nomi, l’hacktiviste en fuite ; et Will et Riley, le flic et la DJ, désormais ensemble, mais sous la constante menace de Whispers, le grand méchant, qui pourrit la vie de Will. Tous ensemble, ils font face à leurs problèmes personnels, mais aussi leur problème collectif : leur situation collective.

© Netflix

Cet épisode de Sense8 serait un parfait résumé de la saison 1 : celui d’une saison agréable à voir, techniquement très forte, douée sur les registres de la larmichette, mais désespérément contemplative quand on vient à parler de fil scénaristique fort. Dans ce Christmas Special long de deux heures, la seule vraie menace est celle de Whispers, espèce de Méduse des temps modernes (quand on le regarde dans les yeux, il s’insère pour de bon dans l’esprit de celui qui a eu le malheur de s’y plonger), mais pour l’instant, comme en saison 1, encore largement marginal dans ses intentions. Ce n’est pourtant pas faute de s’être payé Daryl Hannah, revenue jouer Angelica le temps d’une scène ou deux pour incarner toute la folie tremblante que Whispers inspire à ceux qui le rencontrent ; ni même le personnage de Jonas, entrevu pendant une séquence pour avertir Will. Ce sont des moments trop rares dans Sense8, où l’on aimerait en savoir plus sur l’enjeu, les conséquences, la puissance, et les dangers que représente le lien des sensates. Après avoir eu une saison 1 en forme de (trop) longue introduction à cette connexion, on en est toujours à se poser la question de ce qui fait la particularité de ce don, et quelle signification ce pouvoir assez mystique peut avoir, au-delà d’un partage. Que les situations sociales (machisme en Corée, intolérance au Mexique, corruption au Kenya…) soient éludées, passe encore, même si on aimerait faire de cette série un grand documentaire fictionnel où l’histoire serait au service de la représentation de l’Histoire. Mais à force de tout miser sur des scènes chorales et des fresques de technique, la série oublie la touche substantielle scénaristique, qui rendrait encore plus forts ces scènes en forme de « pour vivre heureux, vivons cachés, mais au grand jour : le nôtre ». Il est ainsi frustrant de voir des dialogues type « mais si tu es quelqu’un de bien » ou « nous sommes une famille » entourer ces scènes pourtant, parfois, assez grandioses, mais tant utilisées pour combler le vide scénaristique qu’elles en perdraient de leur saveur.

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Car dans ce cadre-là, Sense8 remplit tous les objectifs possibles : amour, amitié, entraide, et même intimité. Qui ne rêverait pas de s’évader à l’autre bout du monde sans pour autant physiquement bouger de là où il est ? Pour ce Christmas Special en forme de célébration, Sense8 a mis les petits plats dans les grands afin d’offrir un maximum de scènes mémorables : ainsi, on a le droit à une scène de messe où Angelica fait office de Jésus veillant sur ses enfants (sur un splendide air d’Hallelujah, qui résonne bizarrement quand on sait que Leonard Cohen est mort il y a peu) ; une scène d’anniversaire délirante ; et, bien sûr, a-t-on envie de dire, une scène d’orgie. La série n’a de cesse de sublimer encore et encore ce lien profondément intime entre les personnages, appuyant à fond sur la corde sensible pour rappeler que ce qu’ils partagent est avant tout émotionnel, sentimental ; surtout, après avoir ressenti de la gêne, de l’étonnement, de la surprise, voire du malaise en saison 1 quant à l’appréhension du phénomène, désormais, et Sense8 s’appuie largement sur cela, ils se considèrent tous comme une « famille », toujours là les uns pour les autres à n’importe quel moment, transcendant le temps et l’espace. Ainsi, Sun n’est jamais franchement en prison, et n’est jamais vraiment seule dans son cachot : elle peut toujours se rendre utile ou être aidée ; Lito n’est pas seul pour affronter l’homophobie ambiante concernant son orientation sexuelle ; Kala peut compter sur des conseils féminins avisés quant à sa virginité ; Wolfgang sait qu’il pourra compter sur les autres en cas de pépin. Il y a quelque chose de profondément touchant à voir ces personnages se moquer de ce qui peut arriver individuellement à chaque part formée par chacun d’entre eux, et s’aider parce que, tout simplement, ils ne font qu’un, qu’ils s’acceptent comme ils sont. Personne ne pose la question à Wolfgang du bienfait de ses activités parce qu’on sait qu’il est aussi bon que les autres et n’a pas été choisi par hasard. Il y a un lien fusionnel qui va bien au-delà de cela.

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Ce lien, il est expliqué par quelque chose qui chez les Wachowski apparaît de façon récurrente dans leurs oeuvres : la sexualité pleine et assumée, et le retour à la mère. La saison 1 en était un exemple, mais ce Christmas Special en coche toutes les cases. Outre les orgies devenues presque habituelles entre les personnages, la série passe un cap dans cette considération familiale : les personnages sont liés à cette entité maternelle, ce sentiment d’être tous nés du même ventre métaphorique, donc de faire partie d’une famille fusionnelle, même s’ils n’ont en apparence rien à voir. Ce qu’ils font, et on le voit au travers de cette séquence de la messe de Noël où Angelica apparaît façon christique, c’est pour honorer le sacrifice qu’a consenti celle-ci en se suicidant plutôt que de les mettre à la merci de personnages comme Whispers. Jonas (dont on découvre les dessous de la relation avec Angelica) est d’ailleurs présent dans cet épisode pour rappeler l’importance symbolique et physique d’Angelica, et montrer que c’est dans cette défaillance des parents qu’il faut que les personnages doivent tirer leur force, être là les uns pour les autres et faire passer leur relation à un stade supérieur (Nomi en aidant Sun, Wolfgang en aidant Lito, Sun en aidant Wolfgang, Will en aidant Sun, Sun en conseillant Kala…). Si les Wachowski sont loin de la subtilité dans le sens où tout dans leurs scènes est sexuel, que ce soit implicite ou explicite, on sent une espèce de sincérité qui se dégage dans le discours de ces personnalités si différentes agissant pour la libération des moeurs : Lito pour vivre son homosexualité, Sun pour assumer son espèce de virilité, Capheus pour croire en un idéal des gens, Kala face à sa virginité, Will et Riley face à leur amour, Wolfgang pour assumer sa sexualité débridée, et Nomi pour être libre sexuellement et socialement. On parle de deux réalisateurs devenus réalisatrices, dans un geste de libération qui semble se retrouver, de façon touchante, dans le destin de ces personnages. Et Sun de résumer : c’est ce sexe, ce sexe libérateur et matriciel, « qu’il faut honorer », comique (Wolfgang sur Tinder), ou moins comique (Kala face à la tradition) et qui transcende les logiques individuelles dans lesquelles chacun peut se trouver.

C’est un épisode de Noël très agréable pour une soirée d’hiver, émouvant même par certains côtés. Mais on brûle d’en vivre plus ! Rendez-vous le 5 mai 2017 pour la saison 2 de Sense8 !

Review

70%

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About The Author

Leo Corcos

Critique du peuple, par le peuple, pour le peuple. 1er admirateur de David Cronenberg, fanboy assumé de Doctor Who, stalker attitré de David Tennant.

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