Class, le spin-off de Doctor Who, est déjà terminé, du moins pour cette saison, après seulement 8 épisodes. L’occasion, en cette période de parenthèse whovian (la saison 10 n’arrivera que courant 2017), d’un détour (ou d’un retour ?) sur le problème humain : que pouvons-nous face à l’univers, surtout quand on est jeunes et inconscients ?

ATTENTION SPOILER SUR TOUTE LA SAISON 1 DE CLASS. LA LECTURE DE CET ARTICLE SE FAIT A VOS RISQUES ET PÉRILS. 

Problème humain car oui, dans Class, plutôt que de suivre un vieil homme élucubrer des punchlines en voyageant à travers l’espace temps, explore à quel point il est difficile, quand on n’est pas extraterrestre, de faire face aux problèmes extraterrestres. Class raconte l’histoire de cette bande d’ados, qui dans un monde parallèle fileraient la parfaite amitié, mais qui malheureusement vivent en ce monde et doivent faire face à des problèmes aux solutions inexistantes ou au “mieux” contrariées. Ainsi on avait vu dans le pilote qu’April devait partager son coeur avec le roi des Shadow Kin, une espèce barbare et belliqueuse assoiffée de pouvoir ; on a vu Ram perdre son pied, remplacé par une prothèse, mais aussi sa petite amie Rachel. La saison nous a permis de voir l’intime de Tanya, cette gamine de 14 ans surdouée mais bouleversée depuis la mort de son père ; ou encore Charlie, qui est en fait un prince de l’espèce des Rhodiens, qui doit faire avec sa condition de dernier de son espèce, avec son “esclave” Quill, qui rêverait de le tuer mais doit s’en garder sous peine de mort cérébrale immédiate, et l’amour d’un Matteusz qui ne le comprend pas totalement…

@BBC

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“Pauvres enfants, qui veulent jouer les héros mais ne sont pas prêts à en payer le prix”. Par ces mots, Corakinus, le roi des Shadow Kin, a tout résumé. Il est communément accepté que l’enfance rime avec l’innocence, et que c’est cette pureté qui leur permet d’affronter les aléas de la vie. Oui, mais. Car il y a un mais, et ce mais semble être une espèce de fatalité, celle qui consiste dans le fait que pour chaque prise de décision, il y a en effet des conséquences à affronter, de surcroît quand on doit faire face à des ennemis qui n’ont pas la même notion d’innocence, d’entourage, de vulnérabilité, qui n’avancent pas de la même manière dans la vie.
Tout un pan du propos de Class consiste à montrer ce passage forcé, contraint, à l’âge adulte, que Tanya, la plus jeune, de manière symbolique, crie à la face de ses amis qui ne voient en elle qu’une gamine : “j’avais peut-être 14 ans au début de cette année, mais j’ai l’impression d’en avoir 100 désormais”. La mort du père de Ram, de la mère de Tanya, donc des parents de deux personnages rapprochés par leur volonté émancipatoire (d’où le nombre de piques de Tanya sur la discipline d’une mère nigériane) mais profondément attachés à leur cadre familial du fait aussi de leur statut d’enfants d’immigrés, appuie en plein coeur sur la problématique énoncée plus haut par Corakinus : le poids de ses actions n’est pas un léger fardeau. Du reste Tanya et Ram montrent bien leur être profond en voulant éradiquer tous les Shadow Kin, qui consisterait à se débarrasser du problème en poussant la poussière sous le tapis : on n’est pas rationnels, quand au fond de soi, on n’est encore qu’un adolescent, alors que même un extraterrestre humanoïde de 2000 ans comme le Docteur n’arrive pas à tout régler.

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Class brille par sa capacité identificatoire, celle qui consiste à mettre en scène nos premiers amours, nos premiers ébats, nos disputes avec nos parents, le contraste entre ce qu’on veut et ce que les codes, les normes veulent, entre la contrainte des études et l’envie d’être libres, entre l’état de sa condition et les problèmes que la société nous apportent. Notons que Charlie et Quill, les deux extraterrestres, sont aussi à forme humaine, histoire de renforcer un peu plus l’identification, comme les multiples incarnations du Docteur ont pu le faire. Il y en a pour tout le monde, pour toutes les identifications, pour tous ces spectateurs young adult (ce que le show est à la base) et old adult qui vivent ou ont vécu une situation pareille. Et comme du reste chaque personnage a son lot de problèmes auxquels faire face, chacun ne sera pas déçu : l’incarnation même de cette cruauté du destin, ce refus du “tout ira bien, nous sommes innocents, amoureux, inconscients” (qui fait le sel d’une Amérique de plus en plus éculée), est la “résurrection” d’April, sûrement la plus fragile dans son corps frêle, dans le corps de Corakinus, après être morte sous les tirs de… Charlie. C’est là que la série rejoint une de ses raisons d’être: Doctor Who.
En créant une série Young-Adult, Steven Moffat et Patrick Ness ont visiblement voulu rapprocher un peu plus le fantasme de vivre, pour les fans de tous âges, l’excitation quant à la confrontation avec des formes de vie extraterrestres, rappelant que cette confrontation ne consisterait pas à détourner les yeux, mais bien à affronter le problème, et qu’il faut en passer par des casseroles pour tâcher de s’en sortir, comme le Docteur, qui a perdu nombre de compagnonnes. En témoigne Charlie, qui a un côté Docteur dans son côté “dernier de son espèce”, possesseur d’une arme destructrice, le Cabinet des Âmes, qui fait penser au Moment du Jour du Docteur, et qui est enchaîné dans une espèce de relation de haine cordiale avec son ennemi le Quill, comme le Docteur avec les Daleks. C’est d’ailleurs Charlie qui prend la décision finale d’utiliser cette arme pour éliminer les Shadow Kin, comme le Docteur avait dû utiliser le Moment avant de fuir, devant auparavant tuer, donc, April, un peu comme quand le Dixième Docteur avait dû effacer la mémoire d’une Donna au bord de la mort. Le Docteur les avait pourtant prévenus, en les nommant protecteurs de l’école, que la tâche serait lourde : c’est là que le côté young-adult est clairement nuancé par la violence que les personnages doivent affronter, physique, mentale, brute et brutale, plus forte encore que dans Doctor Who où elle était presque suggérée, quand elle est assénée dans Class.

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C’est ce tragique sublimé, sublimement mis en scène, qui fait toute la beauté de Class, dans la parfaite lignée des années Capaldi, bien plus pessimistes que les précédentes, avec l’humour comme moyen de mettre à distance tout ce néfaste. Elle s’inscrit dans un univers ciblé, celui de Doctor Who, mais comme toute bonne série anglaise, elle cultive son cousinage avec le théâtre shakespearien, matrice officielle de toute production britannique tant elle régule toute cette poésie des émotions. Et que l’on ne s’y trompe pas : Shakespeare aussi cultivait son lot de cruauté et de fatalité quant à ses personnages, même les plus purs, en premier lieu Desdémone dans Othello. Dans Class, des épisodes orchestrent directement le face-à-face avec la mort, façon Hamlet dans l’épisode 3, qui voit l’entourage proche et décédé des personnages revenir à la vie pour les convaincre de se laisser absorber par une espèce (les Lan Kin) prétendument inoffensive ; ou cet épisode hallucinant, entre Hamlet et Macbeth, qui voit Miss Quill affronter dieux et démons pour accéder à son plus grand pouvoir, celui de sa liberté, mettant en avant toute la complexité d’un personnage défini comme “la guerre elle-même”, mais une “guerre” de sentiments surtout intérieurs, d’un intime lié à la douleur (elle aussi est la dernière de son espèce) à la fois miroir et côté obscur de Charlie ou même du Docteur, première attaquante mais au fond, comme le montre sa grossesse qui doit la conduire, à terme, à la mort, défenseur. Class a un art de filmer rare, et surtout la capacité de tirer quelque chose de puissant à partir de presque rien en termes de décors : ainsi l’espèce de salle polyvalente où a lieu nombre d’actions, ressemble à une scène de théâtre ; la salle de classe dans laquelle sont transportés, à travers l’espace, les élèves, est tout ce qu’il y a de plus commune mais tire toute sa puissance d’un huis-clos magistral. C’est dans ces lieux finalement pas si communs que les relations se tendent et distendent entre les personnages, des libertés rendues, des amours contrariés, des natures révélées, des événements réalisés… Il y aurait à dire sur tous les épisodes de Class tant la série fait montre d’exigence pour produire de la richesse cinématographique.

C’est pour cela qu’on attend avec impatience la saison 2. Et pourquoi pas revoir certains personnages dans Doctor Who ? Rappelons que le prochain rendez-vous whovian est le 25 décembre 2016 avec le Christmas Special de Doctor Who : The Return of Doctor Mysterio. Stay tuned !