Série la plus chère de Netflix, sujet particulièrement exigeant : les attentes étaient lourdes concernant The Crown, la nouvelle superproduction Netflix. Mais à l’image de son personnage principal, la série a su jouer avec la pression. Explications.

The Crown dépeint ce qui est aujourd’hui l’un des plus grands symboles britanniques : la jeunesse de sa reine actuelle, Elizabeth II, modèle de longévité (90 ans, plus long règne de la royauté britannique, souverain régnant depuis le plus longtemps ainsi que le chef d’État le plus âgé actuellement en fonction). Mais ce que veut la série, c’est surtout montrer l’envers du décor, la dimension “cadeau empoisonné” qu’est la fonction de reine d’Angleterre pour soi et ses proches, bref, en un mot : la couronne est une couronne d’épines…

The Crown Season 1

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Il y a énormément à dire sur cette série qui brasse un nombre incommensurable de variables. La première, évidemment, est son côté autofictionnel : très peu est connu de l’intimité de la reine, à part ce qu’on a bien voulu en dévoiler, et la tâche de Peter Morgan (créateur, et scénariste de The Queen, qui parlait déjà d’Elizabeth II) et Stephen Daldry (producteur, réalisateur des deux premiers épisodes) était de rester le plus fidèle possible aux strass et paillettes de la monarchie, respecter tout son parcours historique, tout en faisant un pas de côté pour apporter un aperçu sur ce qui se cache derrière les obligations royales. Et cela, la série le fait avec une rigueur et une précision qui forcent l’admiration : rarement une série de Netflix n’a su, grâce à ses décors comme ses acteurs, aussi bien assurer sa représentation environnementale, recréer une ambiance à partir de quelque chose de caché. The Crown fait preuve d’une maîtrise sur son projet sériel qui permet une immersion instantanée, permanente, non-éphémère, et, surtout, fascinante, tant d’un point de vue individuel (le train de vie d’Elizabeth) que collectif (tous les enjeux politiques autour de la vieillesse d’une classe politique usée après la guerre et déconnectée des aspects sociaux et sociétaux).

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Car la série définit bien ce qui est en jeu durant ces dix épisodes : ce n’est pas tant le règne de monarque d’Elizabeth Windsor, devenue Elizabeth II à la suite du décès de son père George VI (Jared Harris n’a jamais été aussi bon) ; ce n’est pas tant non plus, bien qu’en toile de fond, une fresque sur l’Angleterre post-Seconde Guerre Mondiale et sa transition, reconstruction vers une époque moderne ; c’est surtout une série sur le pouvoir, l’influence, l’avatar, la représentation de ce qu’est la couronne d’Angleterre (et des pays du Commonwealth). On l’a dit, cette couronne est un, si ce n’est LE symbole du Royaume-Uni, encore plus au vu de la longévité d’Elizabeth II, et plutôt que de rester cantonnés à la stricte description superficielle, les auteurs ont préféré en faire une métaphore, une incarnation. Toute la saison durant, la jeune Elizabeth II, mariée il y a quelques années à peine, timide, assez réservée, se bat avec le poids d’un artefact qu’elle aurait bien voulu laisser de côté. Paradoxalement, si elle avoue à sa soeur qu’elle aimerait mieux ne pas être reine, jamais une seule fois elle ne pense à abdiquer, et préfère toujours se placer dans un intérêt général (la modernité, le couronnement à la télévision, faire des tournées dans toutes les villes du Commonwealth jusqu’à mettre à mal ses zygomatiques…), intérêt qui devient de plus en plus personnel. On voit dans The Crown, sans faire de la reine un personnage ou bien déifié ou bien rendu mauvais, une femme qui a de plus en plus de mal à équilibrer son devoir et ses sentiments, ce “love and duty” énoncé, qui se fond parfaitement avec l’équilibre fiction/réalité sur lequel repose le projet de la série. Pour, au final, embrasser pleinement sa condition et rejeter ses atermoiements, au risque de devoir irriter ses proches (sa soeur Margaret et son mari Philip en premier lieu), vaincue par sa fonction, et paradoxalement par son manque d’intérêt personnel (alors qu’Edward VIII avait Wallis), qui la contraignent à accepter son sort et celui du pays.

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Toute la saison de The Crown n’est que démonstration de comment, de son fait mais aussi malgré elle, Elizabeth Windsor devient Elizabeth II. De comment elle force son mari à effectuer des compromis. De comment elle doit gérer sa soeur plus frivole, non en tant que soeur, mais en tant que reine. De comment elle doit traiter avec Winston Churchill (admirable John Lithgow en vieillard crépusculaire), tout juste réélu Premier Ministre et déjà légendaire malgré sa vieillesse. C’est là le grand talent de Claire Foy : son visage sait se moduler pour exprimer la surprise, l’étonnement, la tristesse, et à la fin, la froideur. On a devant nos yeux le spectacle d’une reine qui jusqu’à la fin n’est pas complètement une reine : elle continue de s’occuper de ses chevaux comme si de rien n’était, elle peut prendre une voiture seule avec le Premier Ministre Eden, elle est peu éduquée et s’en rend compte, elle prend beaucoup conseil auprès de son antithèse royale Edward VIII, elle ne connaît pas la teneur de tous les actes royaux… Par ailleurs, elle ne porte que très peu ses vêtements d’apparat, demeurant bien souvent habillée d’une simple robe, afin de conserver l’identification avec le spectateur, au travers de cette charge d’Atlas qu’elle porte sur ses épaules. Mais plus encore, elle se heurte à son propre rôle : le monarque n’a qu’un statut honorifique, est un garant de valeurs symboliques, mais n’a pas de pouvoir concret, délégué au Cabinet, et bien souvent, elle ne peut mener ses décisions à bien (le mariage de sa soeur avec le divorcé Townsend, qu’elle essaie d’accomplir mais sans succès, coincée qu’elle est, ironie du sort, dans son rôle de chef de l’Eglise protecteur de la foi). La couronne est invisible (et très peu portée), mais son poids n’en est que plus considérable.

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D’où son combat permanent pour rester dans son rôle, mais aussi assurer ses autres jobs : mère, épouse, soeur. Le premier est quasiment non-traité : elle ne peut l’exercer qu’envers le peuple, non envers ses propres enfants. Le second et le troisième ne sont que sources de tensions : Philip (brillant Matt Smith en personnage pas si secondaire et aux airs de serpent de mer élizabethain) a beau avoir ses hobbies, il trépigne et enrage de n’être qu’un pantin réduit à faire des signes de main, couper des rubans, et assurer un traditionalisme qu’il qualifie de “cirque”, qu’Elizabeth adorerait envoyer valser mais qu’elle ne peut juste pas couler ; et Margaret (Vanessa Kirby, éblouissante de charisme) ne peut épouser son bel aviateur sous prétexte qu’il est divorcé, alors que toute la presse fait les choux gras d’un mariage plutôt apprécié par l’opinion. Dix épisodes durant, le spectacle sera ainsi celui d’une femme profondément moderniste, dévouée et généreuse d’esprit dans ses envies et ses intentions ; mais aussi conservatrice dans ses actions, bloquée par la couronne, qui se rappelle à son bon souvenir à chaque fois qu’elle tente de l’outrepasser. Et jamais, malgré tous ses efforts, elle ne pourra démontrer que son esprit est totalement réformateur. Il n’est pas facile au XXe siècle en Angleterre, et même encore aujourd’hui, de s’asseoir sur des traditions vieilles de plusieurs siècles et que le pays se fait fort de garder afin d’en faire sa particularité (surtout quand votre mère et son secrétaire particulier se font fort de préserver un pouvoir traditionnel qui les arrange), tout cela pour servir la couronne. Edward VIII, qui a abdiqué après moins d’un an de règne pour épouser la divorcée Wallis Simpson, est là pour en témoigner, comme un fantôme, un esprit frappeur qui se fait fort de revenir hanter ces traditions et faire de lui persona non grata en son propre ex-royaume.

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C’est d’ailleurs lui qui explique, dans le dernier épisode, à Elizabeth, qu’elle sera toujours à moitié reine et à moitié femme, et qu’à un moment il fallait choisir, sublimer cette division et s’incarner en ce que l’on veut être. La dureté qui semble se dégager du visage de celle-ci semble aussi montrer qu’avec un poste aux si hautes responsabilités, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision, et le manque d’assurance reste palpable face aux conséquences de ces décisions. Ainsi, Philip, qui choisit volontairement de prolonger son séjour en Australie où il doit inaugurer les JO, voit comme une trahison ce qu’une Elizabeth transfigurée, passée de la naïveté à la jalousie et à l’ambition (elle veut donner de la lumière à Philip mais pas trop, elle ne veut pas que Margaret dise que son père la préférait ni qu’elle profite de la lumière en son absence…), veut faire passer pour une faveur. Le propos de The Crown amène à penser que la couronne, si elle offre privilèges, palais, luxe etc, amène aussi une certaine part d’avilissement, dénuée de sentiment, qu’on ne peut pas être pleinement soi-même dans l’exercice du pouvoir (tout le propos de la promesse, faite par une soeur à Margaret, et invalidée par la reine). The Crown se place ainsi dans la veine des séries sur le pouvoir de Netflix, House of Cards en première ligne. Tout le génie de la série consiste à subtilement montrer comment le pouvoir de la couronne, insidieusement, fait passer de l’innocence enfantine à la dureté de l’âge adulte : un si grand pouvoir n’a jamais autant signifié de si grandes responsabilités.

Pour une série aussi exigeante, et même si cela est très bien mené dans ce discours de la difficulté d’être, intrinsèquement, il est dommage que la série ait conclu sur un écueil classique, avec deux épisodes sur des affaires de coeur, l’un sur Elizabeth (avec Porchey), l’autre avec Margaret (avec Peter Townsend), cela après 8 épisodes plus politiques. Mais on sent bien le projet de Peter Morgan d’ériger la rivalité fraternelle et la sensibilité de coeur des deux soeurs en symbole de cette difficulté d’être, et les jalons sont posés pour une saison 2 de The Crown (déjà en tournage) qu’on espère à la hauteur de cette saison 1 ! The Crown est disponible sur Netflix.