A mi-saison, Westworld confirme certaines hypothèses et en infirme d’autres avec cet épisode au titre évocateur Contrapasso ; un terme mélodieux qui n’a rien à voir avec la musique italienne mais qui désigne le fait que le mal commis par un individu sur terre, se retourne contre lui et soit infligé à son âme. L’équivalent de la loi du talion, illustré dans L’Enfer de Dante. Rien que ça. Et si la formule est un brin sentencieuse, c’est qu’elle annonce un épisode prophétique où tout nous indique que la situation est sur le point de s’inverser et que l’heure du châtiment n’est pas loin.

Commençons par revenir sur le ton que les scénaristes ont choisi de donner à cet épisode. Avec Contrapasso, nous sommes dans la démonstration emphatique de tout ce qui a été introduit, plus ou moins subtilement, jusqu’ici : le rapport à la morale et aux lois sociales, le fond mystique et métaphysique d’une telle création, le bien, le mal, la portée initiatique d’un séjour au parc pour les visiteurs, etc. Westworld n’invente rien, il s’inspire des vieux axes bibliques qui ont influencé les arts depuis des siècles.

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Dolores (Evan Rachel Wood) – @HBO

Mais pourquoi pas. Le problème reste la manière d’en faire usage. Et le rythme inégal, ainsi que la cohérence relative de la série ne sont pas pour pallier le décalage qui existe entre son fond de références et sa forme.

Tout dans cet épisode tend à justifier le titre, qui fait écho à la Divine Comédie de Dante mais plus généralement à tous les récits de la mythologie antique où les héros font face à de nombreuses épreuves, trahisons et tentations symboliques, défiant toujours l’instance divine. Les phrases solennelles, déjà présentes dans les premiers épisodes, s’enchaînent. Comme lorsque Logan, William et Dolores entrent dans Pariah, décrite comme la ville de tous les péchés, avec les traditionnelles maisons closes, les saloons et la petite nouveauté grivoise : la guerre, qu’il est possible de rejoindre (oui, les showrunners avouent d’ailleurs s’être inspirés de Skyrim). Cette cité de la déchéance au nom caricatural, est le point de rencontre de tous les personnages, et encore une fameuse nouvelle partie du scénario du Dr Ford pour essayer de « pimenter » un peu son parc. Le gentil William, qui commence à douter de l’intégrité de Logan (sans blague), prononce alors cette phrase qui peine à masquer ses airs de maxime : « Ceux qui ont crée ce parc n’avaient pas une haute idée de l’humanité » (Ah?). Une autre citation qui paraphrase toutes celles qui ont été énoncées jusque là, soit par Ford, soit par les ingénieurs et qui nous rappelle combien les scénaristes veillent à ce qu’on comprenne bien l’enjeu de toutes les histoires d’exploitation d’humanoïdes et de manipulation génétiques, au cœur de la science-fiction : les intentions ne sont pas toujours bonnes. Effectivement, non.

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@HBO

Toujours à Pariah, on constate que le scénario de l’épisode est fait pour attirer les héros dans une mise en scène cathartique faisant basculer le cours des événements… Au bordel. Car c’est après avoir assisté à l’un des premiers dérapages d’un hôte visiblement prêt à étrangler Logan, qui attaquait un chariot en compagnie de William et Dolores pour compléter une mission, que nous sommes à nouveau plongés dans la débauche, où tout est censé n’être que confusion. La question que l’on voudrait qu’on se pose alors est : « Est-ce que les robots vont vraiment commencer à nuire aux visiteurs ? Ou est-ce que notre esprit nous joue des tours ? ». Tout est volontaire, forcément.

Notons que Dolores a changé de tenue et revêtu un pantalon (analogie à son émancipation prête à éclore), et que William est sur le point de « craquer » parce qu’il se rend compte que Logan est un être ignoble qui ne respecte rien ni personne (il lui en faut du temps). En toile de fond, une scène d’orgie qui tient plus de la philosophie de Marc Dorcel que du Marquis de Sade, et qui est censée apporter une dimension érotique à l’atmosphère tendue, en connexion avec l’usage macabre qui est fait des corps dans la série. Et quand l’hémoglobine croise le sexuel, la référence classique à Éros et Thanatos (opposition/contiguïté entre la pulsion dite sexuelle et le rapport de l’être à la mort) n’est jamais loin. C’est d’ailleurs l’un des leitmotivs de Westworld que cette constante analogie entre le sang, la violence et le contact charnel. Mais ici encore, le rendu n’est que lubrique, l’excès injustifié est utilisé comme accessoire, ce qui ne transmet pas la sensation intrigante que ces scènes devraient inspirer. Le bordel est donc présenté comme l’antichambre du changement qui fera basculer le destin des héros, avec ses passages gores, puis vulgaires, ses confrontations et retournements de situation.

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L’homme en noir (Ed Harris) – @HBO

Le face à face entre l’homme en noir et le Docteur Ford ne mène à rien. Qu’on se le dise, la joute verbale attendue entre ces deux grands acteurs, qui possèdent sans aucun doute les meilleurs rôles de tout le casting, se résume à entretenir le mystère en usant de tous les mirages possibles et déjà-vus pour entretenir l’illusion de la profondeur. La démonstration que le Dr Ford est un grand manitou qui contrôle tous ses robots pour le protéger, la prestance de l’homme en noir et son statut de client historique du parc, et le fameux « Il y a un sens derrière tout ça », qu’il lance au directeur pour tenter de le percer à jour sur la raison d’être philosophique de Westworld… Rien que nous ignorions. Lorsque le « duel » s’achève, nous en sommes au même point, excepté peut-être que nous savons à présent que les liens entre Ford et le mystérieux anonyme se rapprochent plus de la guerre froide que de la franche amitié.

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Les « bouchers » et Maeve Millay, de nouveau en réparation – @HBO

L’épisode continue d’illustrer les rapports hiérarchiques entre les différents départements de Westworld. On y comprend qu’ils ne sont pas égaux et que les employés du Comportement sont davantage valorisés que ceux qu’on appelle les « bouchers », en charge des tâches les plus ingrates, notamment de la réparation des robots, qui s’apparente à de la médecine légiste. Inutile de revenir sur le détail des habitudes morbides de certains employés du service qui usent des corps inertes des robots pour assouvir leurs fantasmes nécrophiles (c’est bien le mot). Seulement, cette scène sordide comme cette partie de l’épisode est importante car l’ensemble de cette démonstration consiste à pointer ce qui ne tourne pas rond dans le concept Westworld, et participe à illustrer les conséquences malsaines d’un tel projet, conçu pour interroger le vice de ses partisans.

Ainsi, nous avons de nouveau droit à l’opposition classique entre le bien et mal, le stéréotype en puissance de l’employé qui charcute les androïdes sans réticence et nargue son confrère incapable d’inciser le corps de Maeve, la prostituée, lui demandant même s’il a passé les tests psychologiques pour exercer, alors qu’il va de soi que c’est lui qui n’aurait jamais dû être recruté. La symbolique refait surface lorsque Félix, le gentil « boucher » se révèle être un apprenti codeur qui réussit à ressusciter un petit moineau à l’aide de matériel dérobé au secteur du Comportement. Le sens de cette résurrection qui se veut poétique ? Sans doute une autre référence à la manipulation de la vie et la mort par les employés du parc qui se substituent à Dieu. D’autant plus que le petit oiseau vient se poser sur la main de Maeve, qui s’éveille nue sous le regard effrayé de celui qui justement craignait qu’elle n’ouvre les yeux. A cela, s’ajoute l’attitude de la prostituée qui lui lance calmement « Il est temps qu’on ait une petite discussion ».

On devine aisément qu’elle va aborder la question de cette balle retrouvée dans son bas ventre, et des révélations qui lui ont été faites. Seulement, en sait-elle plus que nous ? L’intérêt serait que oui (espérons) et que les androïdes aient été programmés pour jouer le jeu de l’ignorance depuis longtemps. Une découverte -qui constitue l’intérêt de l’épisode- va dans ce sens; celle de la comportementaliste Elsie Hughes (Shannon Woodward), qui extirpe d’un hôte que l’équipe commerciale a tenu à mettre hors-circuit au plus vite, une sorte de tige métallique qu’elle montre à Lowe. Selon elle, il s’agirait d’un émetteur qui exporte des informations hors du parc. Serait-ce lié au plan d’Arnold, l’équipier disparu de Ford ? Ou est-ce un complot des commerciaux pour contrer Ford et prendre les rennes de Westworld ?

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Maeve (Thandie Newton) – @HBO

Enfin, l’épisode dissipe quelques zones d’ombre, comme celle de la nature du monde extérieur au parc. Certaines théories de spectateurs prétendaient que l’extérieur de Westworld était un monde post-apocalyptique. Notamment en raison de la présence de faux animaux dans le parc. Mais d’après l’homme en noir, leur société est une terre de surconsommation où les ressources ne manquent pas. Il est donc presque impossible que l’hypothèse d’un monde désolé soit confirmée, du moins pour le moment.

Autre révélation, et de taille ; celle de la conscience de Dolores qui cache volontairement à Ford son contact avec Arnold. Ce qui confirme à la fois le fait que celui-ci ait prévu avant sa mort de détruire le parc de l’intérieur via ses robots, mais aussi la capacité de Dolores à mentir pour masquer ses véritables émotions (ce dont elle use avec William).

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Dolores (Evan Rachel Wood) – @HBO

Contrapasso prouve que les scénaristes sont plus que jamais déterminés à jouer la carte du grandiloquent. Ils présentent Westworld sous la forme d’une comédie humaine régie par la fatalité d’un destin tout tracé. Sommes-nous enfin aux portes du retour de bâton promis ? Réponse la semaine prochaine avec l’épisode 6, le point de non-retour ?