“Et pourquoi ne pas regarder cette petite série Netflix sans aucune popularité en France, Haters Back Off ?”. Impossible pour moi de deviner que les espérances que j’avais pour le show de Colleen Ballinger se transformeraient en un enthousiasme dévorant à la suite de son visionnage.

ATTENTION : CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS SUR TOUTE LA SAISON 1 DE HATERS BACK OFF.

Alors que le monde entier avale avec un délice avoué la nouvelle grosse production HBO et continue à se pâmer amoureusement devant The Walking Dead et autres lurons vidéoludiques, l’auteur de ces lignes continue sa virée dans les séries abandonnées (RIP Constantine, partie trop tôt), conspuées (Scream Queens qui a repris sa formidable seconde saison), mais use aussi de son temps, presque illimité cette année, pour regarder toujours plus de séries, et pourquoi pas les plus aimées (j’arrive, Black Mirror). C’est donc en toute logique que j’ai commencé Haters Back Off, inspiré des vidéos de Colleen Ballinger.

Haters de qui quoi ? Colleen qui ? Bon, c’est vrai, il a fallu aller la chercher pour la trouver, celle là. Colleen Ballinger est une star américaine de YouTube, créatrice hallucinée d’un personnage nommé Miranda, brunette peinturlurée d’un rouge à lèvres presque obcène tant il est surchargé, imbue d’elle même à un niveau absurde et infligeant à ses spectateurs des reprises immondes de chansons bien connues, d’où le nom de sa chaine Miranda Sings. C’est caricatural, c’est extrêmement drôle, c’est absurde alors forcément j’achète. Et c’est sur la même chaîne YouTube que j’ai appris que, fort de son succès, la jeune femme allait avoir une série Netflix tirée de son personnage, avec toujours elle-même dans le rôle titre. Malgré mon attente je ne pouvais que craindre une série moyenne à sketches humoristiques, la plupart de ces formats “allongés” ne servant que rarement les séries dont ils proviennent (j’aime comme tout le monde la scène d’ouverture de South Park le film ou le Spider Cochons des Simpson, mais j’ai aussi tendance à y trouver le temps long). Mais on connaît le savoir faire créatif de Netflix, qui réussit souvent très bien ses premières saisons (ça serait pas mal que les secondes suivent quand même).

Haters Back Off

Miranda Sings

Haters Back Off se base non seulement sur un essai réussi (la chaine de Miranda), mais en plus le transforme, propose 10 home-run d’affilée et se permet même un finish de folie. J’ignore si au base-ball toutes ces prouesses sont possibles mais c’est ma manière de dire que la nouvelle création Netflix est un chef d’œuvre invraisemblable et sorti presque de nulle part, rejoint sans problème les nombreuses réussites qui peuplent cette saison la TV américaine (le retour de Scream Queens donc, mais aussi The Exorcist) et les transcende toutes pour un résultat impossible. Loin d’être une simple illustration du succès internet de la chaîne (on entend, de manière absurde, qu’il faut être fan de celle-ci pour apprécier, alors qu’elle ne sert que de familiarisation avec le personnage qui est bien moins simple dans le “réel” que constitue la série), Haters Back Off est une plongée dans l’ambivalence absurde et dangereuse du milieu de Miranda, une représentation absurde et alarmante des dérives de l’obsession de soi, cachée derrière un humour noir ravageur qui s’éteint presque au fur et à mesure de l’avancée de la saison.

Au fur et à mesure, la série devient dramatique, inquiétante, on espère à une rémission intellectuelle de Miranda. Haters Back Off est une série cruelle, elle fait croire à cette rémission, sème durant toute la saison certaines graines de lucidité, de gentillesse dans certains regards de la jeune fille, certaines actions qui passent pour altruistes, certains événements qui l’humanisent toujours un peu plus, comme ce baiser à l’épisode 7. La série joue avec le spectateur, qui sent le drame pointer son nez mais se laisse avoir par une ambivalence monstrueuse. Cette ambivalence, c’est d’abord celle de Miranda. Elle est odieuse, égoïste, obsédée par sa personne. Elle méprise tout son entourage, ses éventuels fans, les gens qui osent discuter de son talent inexistant mais, pour elle, indiscutable. Mais pourtant, de par les petits détails évoqués, on s’attache à elle, on lui trouve des excuses, elle se comporte comme une enfant parce qu’elle pense comme telle et ça la rend attachante. Et pourtant, ça la rend aussi plus cruelle et dénuée de sens moral, et le couteau dans le dos qu’est la trahison immonde qu’elle perpétue envers sa sœur ne l’est pas que pour cette dernière mais aussi pour le spectateur qui sent la douleur de s’être trompé alors que tous les signes étaient là. Elle est enfant mais une enfant destructrice. Une inconscience qui se révèle catastrophique.

Haters Back Off

Miranda n’est pas seule dans son délire.

C’est aussi l’ambivalence de l’univers. La sphère affective de Miranda est d’une absurdité et d’une caricature que l’on croit au début confondante. Tous les personnages ont l’air au premier abord d’être uniformes, fonctionnels. L’oncle obsédé par l’idée d’aider la petite peste à devenir une star, la mère pathétique et jouant d’une maladie qu’elle s’invente pour recevoir ne serait-ce qu’une miette d’amour de quelqu’un. La sœur, seule rescapée de ce monde de fou, au dessous de tout ça et qui tente de s’en sortir. L’amoureux transi de Miranda. Enfin, l’amant de la mère de Miranda, que l’on croit prêt à affronter les eaux néfastes de cette famille dégénérée. On croit que tout est placé et qu’on évoluera par la suite en terrain conquis, mais l’évolution commence, on découvre que tout le monde ou presque est corrompu ou trompé, l’oncle qui force son aide même quand elle n’est pas désirée par désir d’exister et profite de la stupidité de Miranda, la mère que l’on croyait hypocondriaque et à qui l’on découvre un rein dysfonctionnel, l’amant trompeur … Deux personnages restent inchangés, l’amoureux et la sœur, et ils vont au devant des pires ennuis que leur réserve la série : personne de gentil ne peut survivre dans ce monde égoïste et obsessionnel qui n’est tout à coup plus vraiment une caricature mais crée des parallèles effrayants avec la réalité. Et évidemment, tout fonctionne vu l’interprétation parfaite qu’offre tout le cast, y compris cette grande actrice en herbe qu’est Colleen Ballinger. 

C’est l’évolution qu’a connu South Park, mais à vitesse maximale. On ne rit plus, on espère, on se trompe, on a mal et pourtant on ne veut pas que ça s’arrête car l’espoir que ces personnages se rendent compte des problèmes, agissent, s’en sortent est vivace et agite toute cette première saison de Haters Back Off, qui évidemment aide énormément en ce sens. On veut que Miranda arrive à la célébrité, que ce plan en 5 étapes pour devenir une star fonctionne et que toute sa famille rayonne de cette réussite. Mais on sait que ça n’arrivera pas, que si ça arriverait tout irait encore plus mal et qu’elle serait d’autant plus intenable. C’est toute la force de la série, d’amener le spectateur à aimer des êtres détestables par croyance au genre humain alors que celui qu’on nous donne à voir est foutu pour longtemps. Un miroir du monde réel ? Sans doute pas, mais très certainement d’une partie de ce monde, que l’on veut enfouie sous le tapis, recouvrir d’un humour bien senti, nier l’existence. Mais le naturel revient au galop et le spectateur est vite à court de plaisir. Mais le cerveau, lui, bouillonne.

Haters Back Off

Une des scènes les plus déchirantes du final.

Au grand final, Miranda est seule. L’Oncle Jim est parti car rejeté par elle, sa mère a aussi quitté la maison après avoir révélé sa maladie, sa sœur est partie chez leur père. Quand à son amoureux, elle l’a trompé pour quelqu’un qui l’a finalement humiliée au grand jour. Seul reste devant elle son ordinateur, et les vues qui brusquement apparaissent comme elle l’avait souhaité. Elle ressasse, réactualise la page YouTube en boucle, mais le plaisir n’est pas là parce que ce qu’elle pensait être une réussite n’est rien d’autre qu’un marqueur de ses erreurs et de sa solitude. Elle a été trompée, et avant tout par elle même. Haters Back Off fait très mal mais est incroyablement lucide et important. On ne sait ce que pourrait raconter une saison 2 : pour l’instant, restons en là. Une chose est sûre : une grande série est née.

AMD