Class : la voix du couteau

Class : la voix du couteau

Après des mois d’attente, et alors que la série mère Doctor Who est en pleine réorganisation avant la saison 10, c’est son spin-off, Class, qui fait son entrée en scène, produite par le futur ex-showrunner Steven Moffat et écrite par le romancier Patrick Ness.

Nouveau pas de côté dans l’univers whovian, après K-9, Sarah Jane Adventures, et surtout Torchwood, Class prend place à Coal Hill School, où Clara Oswald enseignait. Elle nous introduit à plusieurs de ses élèves : Charlie, un prince rhodien en exil après l’exécution de tout son peuple, accompagné de son esclave/protectrice Miss Quill, dont l’espèce du même nom avait voulu faire un coup d’Etat envers la nation de Charlie, d’où sa situation ; Tanya, une jeune surdouée qui a deux ans d’avance en termes de classe ; Ram, le beau gosse, joueur de football émerité ; et April, l’archétype de la fille spontanée, dévouée, gentille. Tous se retrouvent liés quand Corakinus, roi d’une espèce extraterrestre de l’ombre responsable de la mort du peuple de Charlie, veut venir finir le boulot et prendre à celui-ci un bien précieux qui pourrait devenir une arme redoutable…

@BBC

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On vous en avait parlé dans un précédent article : le ton de ce spin-off serait bien particulier. Située dans l’école où enseignait Clara, lieu donc lourd de sens pour le whovian (et du reste, son nom est affiché sur les plaques des disparus de l’école) mais malgré tout lieu fertile en aventures connexes, Class avait une carte blanche créative forte. Et elle n’avait pas menti, elle est «effrayante et drôle, aussi douloureuse et tranchante que peut l’être la jeunesse» : elle respecte son cousinage whovian dans le ton, la britishness (surtout cette brillante Katherine Kelly en alien vengeresse), les décors en clair-obscur, l’humour, mais aussi le discours social en sous-main, en particulier sur la tolérance (Tanya, fille surdouée que sa mère ne voit pas grandir et empêche donc d’aller à son bal de promo, tandis que la fille s’échappe dans le jeu et aussi les discussions avec son ami Ram, fils d’immigrés qui a la pression d’un père très attentif à la réussite de son fils, tandis que leur nouveau camarade Charlie vit sans complexes son homosexualité auprès d’un Mateusz qui a du mal à la vivre dans sa famille ultra-catho), mais sans que cela n’empiète sur l’identité propre de la série. Class est hilarante (ne serait-ce que Charlie et Miss Quill, qui jouent un numéro burlesque de prince et de valet) mais aussi franchement inquiétante (la relation de ce duo se tient sur le fil du rasoir, étant donné que l’un tient l’autre en « punition » pour avoir tenté de renverser le pouvoir, et qu’elle ne peut pas tenter quelque chose contre lui sinon elle meurt). Class sait se moquer de ses personnages, les rendre un peu absurdes et fleur bleue (notamment April qui veut réussir à faire son bal de promo), mais aussi nous les rendre profondément touchants (la relation entre Ram et Tanya, dans leur refuge virtuel à l’insu de leurs parents, mais aussi le destin de Miss Quill et Charlie, seuls survivants de leur espèce, ce pour quoi le Docteur les a sauvés).

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Mais plus que tout, Class est impitoyable et violente, graphiquement d’abord (le sang n’a rien de tabou, alors qu’il est absent de la série-mère et de pas mal de séries anglaises en général), mais aussi dans ses prises de décision : si ses personnages principaux seront des enfants, si en effet il y aura de l’humour et un côté teen assuré, Class, au lieu de leur faire vivre des aventures un peu mouvementées mais sans conséquence, les met frontalement face aux défis permanents des ruptures spatio-temporelles. Ainsi, Ram perd sa petite amie, mais aussi sa jambe et toute possibilité de jouer au football (même si le Docteur lui donne une prothèse), le rendant profondément touchant ; April n’aura pas son bal de promo rêvé. Le parti pris est celui de se nourrir de ce côté un peu absurde (des enfants qui défendent le monde, face à des ennemis qui ne peuvent mourir que dans le cas où l’autre meurt aussi ?) pour déchaîner les Enfers sur eux, et rappeler que tout ce qui se rapporte de près ou de loin au Docteur laisse des traces profondes, mais que l’on peut faire en sorte qu’une victoire au bout soit malgré tout possible. C’est en substance le discours du Docteur (Peter Capaldi en guest star, parfait comme d’habitude) qui vient les aider à repousser les ennemis… et vient leur dire que ces monstres reviendront, et que lui ne peut être partout dans l’espace-temps, donc que c’est à eux aussi, les humains, de remplir la mission de défendre leur monde contre le péril qui les menace. Mais, et c’est ce qui donne de la force à son discours, ce n’est pas un discours d’espoir, mais un discours de pragmatisme, de réalisme, et de confiance ; parce que l’espoir, on l’a vu avec la mort de la petite amie de Ram, est bien trop positif (et il y a longtemps que le Docteur, surtout la version chaotique de Peter Capaldi, a abandonné tout espoir). Non, Class, c’est plutôt la représentation de comment le fardeau du Docteur et la conséquence de ses actions de sauveur (parce qu’il reste toujours des casseroles, ici par exemple la petite amie de Ram) se retrouvent sur les épaules de frêles gamins et un prince en exil, et comment ils le gèrent : l’humanité est dans ce spin-off dépositaire de ce fardeau 

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Class a une force majeure : celle de l’imbrication de ses personnages dans son univers, les extraire de leurs situations sociales contrastées (April est une idéaliste naïve à laquelle personne ne prête attention ou presque et qui doit s’occuper de sa mère handicapée), insatisfaisantes (Ram sous pression de son père, qui aimerait plus mais n’est encore qu’un étudiant), qui les sépare (Tanya surprotégée par sa mère qui veut préserver sa vertu), pour les réunir sous la bannière de la défense de l’école et de leur vie. Elle porte en ce sens un message un peu plus noir que Doctor Who, où on a quand même toute la dimension excitante du voyage à travers le temps et l’espace. Là, seul l’humour né de leur incompréhension et de leur complicité encore naissante semble être le moyen pour eux de sortir de leur quotidien et d’échapper à leurs cauchemars. Patrick Ness réussit brillamment son entrée dans ce monde littéralement extraordinaire, bien guidé par un Steven Moffat producteur exécutif qui a dû lui donner quelques idées niveau ambiance, tant on ne peut s’empêcher de reconnaître certains traits de son écriture, notamment dans la peinture de l’angoisse et de l’inquiétude, et aidé par un casting qui a pris la mesure de l’exigence qu’un univers comme Doctor Who peut requérir (avec des caméos de certains dans la saison 10 ?). Avec seulement 8 épisodes, mais une tonalité bien affirmée, Class ne sera pas, qu’on se le dise, un bouche-trou ; dans la lignée de Torchwood, elle s’inscrit dans la pure tradition des séries anglaises à la familiarité certaine, mais à l’identité bien trempée. Et c’est déjà une réussite.

Class est diffusée sur BBC Three.

About The Author

Leo Corcos

Critique du peuple, par le peuple, pour le peuple. 1er admirateur de David Cronenberg, fanboy assumé de Doctor Who, stalker attitré de David Tennant.

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