Qu’on fait les meilleures soupes, en effet. Designated Survivor, qui met en tête d’affiche Kiefer Sutherland, avait tout de la série divertissante sans plus, à voir entre deux gros morceaux sériestiques à la HBO. Mais voilà que surgit de nulle part une série aux ambitions un peu plus élevées…

On le reconnaît sans peine : nous ne savions pas ce qu’était un « designated survivor ». Il s’avère le plus sérieusement du monde (dans la logique de l’Amérique, qui ne fait jamais rien comme les autres) que c’est un personnage de l’Etat désigné quand interviennent des moments marquants d’un mandat (ici, l’importantissime discours sur l’Etat de l’Union, sorte de prise de pouls régulière de l’état du pays), qui n’assiste pas à ce moment, et qui, en cas d’accident ou crise majeure impliquant l’incapacité du cabinet en place de gouverner, devient le chef de l’Etat. C’est ce qui arrive à Tom Kirkman, père de famille, et ministre du Logement sur le point d’être viré, propulsé à la tête des Etats-Unis après qu’un attentat tue Président, cabinet, et Congrès. Une lutte politique de tous les instants et aspects commence…

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Première chose et non des moindres : Kiefer Sutherland fait vieux. 50 ans, et le voir cabotiner en père de famille, en contraste de son rôle sérieux de ministre, pour lui qui a été aussi l’agent contre-terroriste le plus célèbre de la télé américaine, a quelque chose d’assez gênant. Ses lunettes montrent que ses années de course contre-la-montre sont derrière lui, et le voir devenir Président dans une série ressemble plus à une étape franchie dans le catalogage télévisuel américain qu’à une vraie promotion. Mais paradoxalement, ces traits tirés, ces lunettes carrées, ce visage sculpté, donnent à Kiefer Sutherland une sérénité plus que bienvenue, et on est d’emblée séduit par l’assurance que l’acteur dégage : que ce soit en père de famille, donc, en ministre aux réformes ambitieuses, ou, ensuite en Président contre son gré, Kiefer Sutherland remplit parfaitement son rôle à multiples facettes, celui d’un homme dans la force de l’âge et aux tâches variées, ce qui lui évite une canonisation directe après avoir joué le héros pendant 10 ans. Si ce pilote fonctionne très bien, c’est aussi grâce à son efficacité dans le traitement de ses thèmes : l’atteinte aux valeurs (le Capitole comme nouveau World Trade Center), l’immersion dans la vie politique vite bouleversée (le limogeage prévu de Kirkman, le discours présidentiel, l’attentat, avec en prime une contextualisation appréciable avec la mention des récents attentats de Paris et Bruxelles qui ne rend l’épisode que plus authentique), et, surtout, le vertige de l’humanité face à la terreur.

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Car c’est aussi un pilote sur l’émotion, la sensation, et la réaction alors que l’on se sent désarmé face à un événement que l’on n’avait pas vu venir. Alors qu’on aurait pu s’attendre à un thriller classique glorificateur sur des Etats-Unis dominants, avec un nouveau Président sans peur, Designated Survivor a l’intelligence d’offrir un contrepoids tragique et plutôt sincère dans l’attitude de son personnage principal. Mieux, le pilote lui donne l’évolution la plus naturelle et logique possible dans sa manière de recevoir la terrible nouvelle et les responsabilités qui vont avec, montrant bien la réaction humaine, de père de famille, de citoyen avant tout, prenant le pas sur celle du politique habitué à garder la tête froide et à se battre contre vents et marées. Un très bon passage vient offrir un moment charnière important : parti vomir de peur dans les toilettes, il a le droit à un monologue de Seth Wright (Kal Penn, impeccable), la plume présidentielle, qui ne sait pas qu’il est dans la cabine voisine et énonce toute la préoccupation qu’il a à voir le pays dans les mains d’un ministre du Logement sans relief et sans charisme de leader, avant de se rendre compte de la personne à qui il parle, et que Kirkman reprenne des forces pour lui dire qu’il doit se ressaisir aussi et lui écrire un bon discours. La force de Designated Survivor réside dans cette efficacité, cette manière d’orchestrer des moments et des procédés simples (l’angoisse parentale face à l’innocence enfantine, le côté fourmilière de la Maison Blanche et du conseil de défense, le général belliqueux…) pour qu’ils aient le maximum de puissance et de signification possible. Mieux : dans cette optique, elle fait manifeste de réalisme et d’humilité, en se moquant du surréalisme à la blockbuster, par exemple quand le chef d’état-major dit à Kirkman comment fonctionnent les codes nucléaires, et que Kirkman demande s’il faut une trace numérique de sa part pour les activer, ce à quoi on lui répond qu’on n’est « pas dans un film » ; ou bien quand le chef de la garde du Président dit au fils de Kirkman qu’il a simplement tracé son téléphone pour le trouver et n’est pas passé par tout un tas de moyens sophistiqués. Plus que tout, Designated Survivor réfute toute image d’omnipotence, qui transpire à travers son personnage principal.

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Mais cette puissance qu’elle montre est à double-tranchant : Designated Survivor va devoir l’entretenir. Plus encore, elle a déployé plusieurs intrigues directement connectées à cet attentat matriciel, à l’importance plus ou moins relative mais en tout cas marquante, par exemple le projet de complot du général contre Tom Kirkman car il le trouve trop mou, l’identité des auteurs de l’attentat et donc le traitement géopolitique qui va devoir en être fait, les actions et exactions de Wells, la femme du FBI qui semble avoir perdu un proche dans l’attentat, les relations entre Tom Kirkman, son staff, sa famille… La volonté de l’Amérique de représenter ses douleurs et la manière dont ils réagissent face à cela (15 ans après le 11 septembre, cette série fait un sacré écho), et surtout au travers de l’essentielle figure présidentielle souvent malmenée dans ces thrillers politiques, a souvent été fait, avec plus ou moins de réussite (A la Maison-Blanche ou House of Cards étant des exemples de bonne gestion) ; Designated Survivor part avec un poids sur les épaules qu’il s’est mis presque tout seul et qu’il va devoir assumer pour montrer que sa solidité va au-delà d’un pilote probant, et devra confirmer toutes ces bonnes impressions.

Avec un Kiefer Sutherland en forme et une base des plus réjouissantes, Designated Survivor est une des bonnes surprises de la rentrée séries. Elle est diffusée sur ABC.