La saison 2 de Dark Matter vient de s’achever. Peinant à nous convaincre en saison 1, les bases posées par la saison 2 n’étaient pas meilleures. Retour sur une seconde saison à peine plus entreprenante

ATTENTION SPOILER SUR TOUTE LA SAISON 2 DE DARK MATTER. LECTURE A VOS RISQUES ET PÉRILS.

Après s’être vus envoyés en prison pour leurs exactions, grâce au bon concours de Cinq qui les infiltrait, nos antihéros se sont échappés et ont repris leur petit chemin de pérégrinations, qui mêlent les nanites de Deux, une revanche contre le sosie de Un, les envies de pouvoir de Quatre, les atermoiements de Cinq, la grande gueule de Trois et les problèmes comportementaux de l’androïde, en bref, treize épisodes de tribulations spatio-temporelles.

©Syfy

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Et c’est bien le souci principal de Dark Matter : on ne sait pas où l’on va. Le problème d’identité rencontré par l’équipage, qui est l’essence même de ce qui les unit en tant que compagnons de galère sur un vaisseau redouté, recherché, liés à la fois par leurs statuts de criminels mais aussi de nouvelles personnes du fait de l’amnésie n’est quasiment jamais poussé ! Hormis une fois où Dark Matter choisit de faire appel (puisqu’on est dans l’espace, pourquoi se priver) au joker de la réalité alternative, qui montre justement cette lutte interne chez chacun d’entre les membres pour ne pas ressembler à quelque chose d’alternatif, mais pour rester alternatif (puisque leur vraie nature est celle de criminels sanguinaires) ; et une fois où, façon deus ex machina, les souvenirs reviennent à chacun, effaçant tout ce qui a été bâti jusque là (et où les acteurs offrent le meilleur), jamais cette connexion, ce lien neural métaphorique n’est exploité. Au lieu de cela, on a des épisodes aléatoires, où on se demande si le sujet n’est pas tiré à la roulette, et qui va se consacrer à un seul des personnages et vaguement constituer un trait d’intrigue pour tout le monde. Comme en saison 1, Trois a droit à son origin story, puis Deux voit revenir ses « créateurs », Quatre se pose encore la question de son rapport à son peuple, et même l’androïde a droit à une sous-intrigue bringuebalée au gré des circonstances sur son rapport à l’humanité… Dark Matter n’évolue pas, ne propose rien d’autre que des tentatives d’intrigues, et peine de fait à convaincre totalement. On dirait Star Trek vidé de tout ce qui l’anime, de cet esprit d’équipage, de cette découverte de nouvelles technologies et de nouvelles frontières, de problèmes éthico-moraux… Si Dark Matter n’est pas la célèbre saga, elle peut largement faire plus, mais plutôt qu’un discours, elle s’égare en balbutiements qui à terme risquent plus de ressembler à une histoire informe qu’à un ensemble logique.

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Alors bien sûr, il ne s’agit pas de rejeter en bloc tout ce qui se passe dans Dark Matter. Les questions soulevées restent importantes, mais manquent de quelque chose de concret, de solide afin de tenir plusieurs épisodes sans donner l’impression d’être simplement bazardée pour ajouter un fil rouge. C’est le cas de l’intrigue de l’androïde : choix dickien voire asimovien par excellence, celui d’offrir les possibilités d’une conscience à un robot, c’est une sous-intrigue efficace à ses débuts, insérée à l’intrigue principale en cours, avec son lot d’avancées (la puce qui offre à l’androïde un comportement plus « humain »)… mais qui se retrouve ensuite réduit à la portion congrue, c’est-à-dire via quelques questionnements basiques de l’androïde et qui, hormis un épisode savamment arrangé (en gros une histoire de défaut de l’androïde pouvant mener à une défaillance majeure du vaisseau), pour impliquer un équipage qui sait déjà qu’il peut compter sur elle, ne nous apprendra rien de plus que ce que l’on sait déjà, et ce que l’androïde de la réalité alternative énonce : le lien à l’équipage, en particulier Deux. Où est passé, par exemple, ce fameux homme qui lui a fait découvrir les vertus de cette puce comportementale ? A quoi sert-il fondamentalement, à part à être un love interest bancal et juste une forme de personnage non-joueur ? Ce qui se révèle extrêmement frustrant, puisque l’androïde, qui aurait pu connaître une évolution majeure, est coincé dans une sorte de régression qui se constate directement via le jeu de Zoie Palmer, ultra-identique de bout en bout et ne laisse jamais présager une seule variante importante. Il en va de même pour la question des « Voyants », cette évolution qui semble échapper au Raza et aurait pu faire un contrepoids parfait, mais qui est tué dans l’oeuf avec du sensationnalisme de pacotille (le frère de Nyx se trouve justement en être un et fait presque tout foirer en se suicidant), voire se voit ridiculisé quand ils sont lamentablement laminés par Ryo Ishida et ses sbires… Dès lors, et comme souvent cette saison, on semble voir dans ce genre de storylines des choix peu assumés et donc encombrants dans l’optique de l’émergence d’une réelle cause commune à la série. Pire : certains passages très référencés (dont les deux exemples ci-dessus, qui font penser aux Robots d’Asimov et à Minority Report de Philip K.Dick) donnent l’impression d’être là pour le décorum inutile, ce qui n’est pas loin de se moquer du public.

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La seule intrigue qui retient vraiment l’attention, un peu plus développée que les autres, et ce malgré, encore une fois, le côté deus ex machina avec lequel elle a été introduite (tiens, une nouvelle technologie superpuissante dont on n’était pas au courant, si on laissait le monde de côté pour se l’approprier ?) : le blink drive. Ce processeur qui permet de se déplacer en un clin d’oeil d’un des confins de l’univers à un autre est l’occasion d’une aventure politique, d’un conflit d’intérêts suffisamment intéressant ; mais là encore, il est ressorti tel un gadget à chaque fois que l’occasion se présente de l’insérer. L’épisode sur la réalité alternative, bien qu’extrêmement simpliste (et hop on va dans un autre univers, et hop on revient au nôtre, sans la moindre possibilité de plantage ou d’arrivée dans un autre univers parallèle, c’est si facile), avait cette perspective intéressante de l’inconscience, celle qui mène à la course aux armements sans penser aux conséquences. Mais plus que jamais, et c’est ce qui est le plus frustrant dans une série qui en a les moyens, on ne sent jamais les personnages en danger. Le créateur de Rebecca/Deux, l’empereur et l’impératrice de Zairon, le Commandant Truffault (qui s’allie même avec eux), le lieutenant de police, aucun de ces personnages n’est capable d’en faire baver durablement aux membres du Raza, car la série semble les protéger des circonstances fâcheuses. Et dès lors, on ne panique ni n’angoisse ni ne vibre pour des personnages qui pris individuellement (notamment l’histoire de Trois, bien menée) sont assez sympathiques (voire portent la saison), mais qui collectivement ne donnent pas envie de s’intéresser à eux, car malgré leur « différence » (ce sont intérieurement des tueurs mais extérieurement presque des Bisounours), ils n’ont rien de plus particulier (à part un peu d’audace et de grande gueule, le minimum) que n’importe quel équipage qui voudrait « sauver la galaxie ». Et que dire des gênants Jace Corso, le sosie de Un, celui-ci étant le « sacrifié » de la saison (Jace Corso fait payer à Un sa chirurgie esthétique, fin de l’histoire, c’est un peu léger quand on sait le caractère boy-scout de Un) au service d’une certaine sublimation des membres, sans que cela ne semble vraiment impliquer un groupe qui a besoin de plusieurs épisodes avant de vraiment penser à lui puis l’oublie instantanément ; ou bien du médecin de bord, descendu sur une planète, tué et laissé mort comme une serpillère sans que cela ne soit franchement d’une grande tristesse, avec un équipage qui se sent peu concerné par son sort. Seul Ryo Ishida, qui décide de réclamer son trône de Zairon, le changeant en empereur sanguinaire puis terroriste, apporte un peu de piment à une fin de saison efficace à défaut de vraiment surprenante, et qui ménage simplement sa troisième saison.

C’est, intrinsèquement et essentiellement, le mode de fonctionnement de la série qui fait enrager. Et plus encore après avoir vu l’épisode de la réalité alternative (dont les événements vont peut-être arriver en saison 3), qui elle avait beaucoup de perspectives excitantes (notamment la question de la guerre des corporations, rappelant quelques belles heures de Star Wars), avant d’être vite expédié tel un malpropre qui mettrait en péril l’équilibre de la série… Espérons que leurs propres idées leur en amènent de nouvelles : si Dark Matter techniquement se dit sans ambition (faute notamment de moyens), elle manque cruellement de vision sériestique sur le fond. Dark Matter est créée et diffusée par Syfy.