Cette semaine face à Dolan sort « Cézanne et moi » de Danièle Thompson, un gros plan dramaturgique sur le détail de l’amitié méconnue entre Cézanne et Zola. Les deux Guillaume du cinéma français se donnent la réplique dans un huis clos déguisé en film d’époque à la française, le genre à recevoir les Césars des meilleurs costumes et de la meilleure photographie avec un casting d’habitués. C’est tout ? Bah non.

Le pitch de départ est simple : L’écrivain Émile Zola (Guillaume Canet) et le peintre Paul Cézanne (Guillaume Gallienne) se connaissent depuis l’enfance. Leurs carrières ont pris des chemins différents et quand le célèbre Zola déjà très populaire sort L’œuvre en 1886, Cézanne, qui se reconnaît dans ce portrait peu flatteur d’artiste obsédé par son art et prêt à peindre le cadavre de son fils pour atteindre son idéal artistique et être exposé dans un salon est légèrement remonté et décide de lui rendre une visite de courtoisie.

Commence alors un retour ponctué de flash-back sur les phases d’une amitié impossible à la « je t’aime moi non plus ». Une course à la postérité, un chassé-croisé éreintant qui pourrait en lasser plus d’un, entre deux grands artistes entêtés qui se jugent, se critiquent. Des monstres de génie, des figures d’ambition et d’égoïsme mais qui n’en restent pas moins des hommes, supportés par femmes et mères.

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Cézanne (Guillaume Gallienne) mène sa barque comme il l’entend face à Zola (Guillaume Canet)

Jusqu’ici, sur le papier, rien de bien excentrique pour cet énième biopic d’artiste hexagonal devenu symbole national du sud de la France, si ce n’est le choix d’une mise en scène intimiste occultant la magnification attendue des personnages pour privilégier les aléas de leur petite histoire qui fit la grande. Explications.

Pour beaucoup, Cézanne c’est ce peintre qui fait partie du patrimoine culturel français, au chapeau de paille, à la barbe hirsute, légèrement obsédé par les fruits et sa montagne là.. La Sainte-Victoire ! Qu’il a du peindre une bonne centaine de fois… Et accessoirement une chanson de France Gall. Pour d’autres, c’est une figure incontournable, un dieu du pinceau, le maître du sensible et l’inspirateur des révolutions picturales du début du XXème siècle. En réalité, il est tout cela à la fois, et bien plus encore.

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Pour faire simple déjà, dans l’Histoire des arts, on retrouve deux grandes catégories : les sages, les grands, les maîtres incontestés, dont le génie est flagrant et assumé, les Hugo, les Zola, les Racine, les Mozart, les Chopin, ceux que l’on respecte et qui ont inventé et peaufiné le star-system durant des siècles et sont arrivé à vivre de leur art avant même que l’industrie existe. Et puis il y a les autres, les éternels incompris, les ovnis, ceux qui ne se laissent pas catégoriser et qui vous font échouer à votre dissert’ parce qu’il sont tout simplement inclassables ! Et oui, ne cherchez pas, ils l’ont bien fait exprès : les Baudelaire, Rimbaud, les Proust et autres grands rebelles de l’Histoire; d’abord refusés, non publiés et que l’on retrouve à tous les procès pour censure, débauche, car ce sont eux qui se chargent d’inventer leurs propres règles, de nouvelles esthétiques à défaut de suivre celles des autres. Alors d’accord, Victor Hugo et Zola étaient de grands précurseurs, ils ont tous deux été contre le pouvoir en place, de grands insurgés, se sont des intemporels. Mais ils ont été les figures de proue de grandes mouvances, et célébrés de leur vivant, si modernes soient-ils pour leur temps.

Je vous parle ici des avant-gardistes, des reclus, de ceux qui auraient pu ne jamais avoir été découverts, de figures si marginales qu’elles flirtent avec l’imposture. Ces types qui comme Van Gogh ont mangé des patates toute leur vie et dont les tableaux se vendent aujourd’hui à coups de millions. Et dans ce clan des artistes maudits -maudits parce qu’ils maudissent tous les autres et se maudissent d’abord eux-mêmes- j’appelle Cézanne. Car oui me direz-vous, qu’a t-il de si scandaleux ce Cézanne ? Peindre des pommes et des cruches, des nappes et quelques baigneuses, quoi de plus classique ? Et bien justement lui, il ne donne pas vraiment dans le classique et quand les uns commençaient à chercher d’autres façons de peindre, il avait déjà senti le vent tourner depuis longtemps et c’est là son plus grand malheur : être trop en avance sur son temps. Frustré, il veut qu’on l’admire alors qu’il se déteste, c’est là tout le paradoxe d’un Cézanne à fleur de peau et révolté de ne pouvoir insuffler sa révolution au tout Paris qui le rejette et adule des Manet et Courbet encore trop sages. « Le plus refusé des refusés », comme le surnomme Émile Zola, qui se saborde plus qu’il ne s’avantage en refusant de jouer le jeu du parisianisme bourgeois. Et à raison puisque l’ironie de l’Histoire veut que Paul Cézanne, qui n’a pas réussi à s’imposer dans les salons, ait finalement influencé le cubisme et donné le ton à l’art du XXème siècle, inspirant Picasso, Matisse et autres. Il aura donc manqué la déconstruction de l’académisme et tous les mouvements anti-élitistes qui revendiquent la liberté de l’art, et c’est fort dommage pour lui.

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Guillaume Canet, Danièle Thompson et Guillaume Gallienne font face au décor

Le challenge de tout biopic, et en particulier lorsqu’il concerne un artiste, c’est de faire vivre les hommes au delà de leurs œuvres. Étant donné qu’on ne les connaît qu’au travers de celles-ci, illustrer leur vie ne suffit pas, il faut en faire des personnages, des figures dramatiques qu’on a envie de suivre à l’écran, indépendamment de leur place dans l’Histoire et de leur visage public. C’est là tout l’enjeu du film de Danièle Thompson, raconter une histoire dans l’Histoire, s’attarder le temps d’un film sur le fil de cette amitié tumultueuse entre deux hommes qui sont aussi Cézanne et Zola, mais pas que. « Cézanne et moi » c’est l’histoire d’amours impossibles entre deux hommes, parce que leur art respectif, l’écriture pour l’un et la peinture pour l’autre, poursuivent le même but, mais pas de la même manière. C’est aussi un contexte historique particulier pour les arts, le milieu du XIXème siècle, les années où la république s’installe pour de bon et où l’art bascule du réalisme académique à la sensation.

Les salons, le fameux salon des refusés de 1862, « Le Déjeuner sur l’herbe » de Manet qui sonne le début de la révolution picturale de l’Impressionnisme, le Second Empire puis Dreyfus, La Sainte-Victoire, Aix, Auvers, Delacroix, Ingres, Millet, Courbet, Manet, Monet, Renoir… Oui il nous faut passer par tout cela, encore. Mais bien vite, la réalisatrice fait entendre que ces événements familiers -ou non- ne sont que le décor dans lequel évolue le tandem qui porte le film : Cézanne et Zola, ou plutôt Gallienne et Canet, deux Guillaume au jeu théâtral, juste et sans faute, habitués des Césars et des rôles de composition bien dramatiques à la française. Deux bons élèves du cinéma français qui ont le vent en poupe depuis ces cinq dernières années et dont on pourrait croire qu’ils absorbent littéralement leurs rôles pour nous servir encore et toujours du Gallienne et du Canet, bon, mais typique. Et ils le font certes au départ avec tout le talent qu’on leur connaît, mais leur jeu appliqué laisse bien vite place à un duo d’acteurs brillant qui sans faire oublier leur personnalité occupe le champ comme l’espace sur une scène. Le langage est familier, simple, ce qui crée une atmosphère intime qui tend à faire oublier les mythes derrière deux vieux amis qu’on a la sensation de connaître et qu’on observe discuter de leur journée de travail.
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L’interprétation de Guillaume Gallienne est sublime, il construit un Cézanne inédit, adepte de la provocation et bien loin de l’image du peintre serein peignant ses pommes, que le comédien qualifie lui-même d' »attachiant » (et c’est clairement le cas); avec son petit accent provençal, sa mauvaise foi, il emmerde son monde. Impossible, insoumis, sauvage, il mène littéralement le film : toute la tension dramatique repose sur lui, il est au centre de toutes les scènes, occupe toutes les discussions, il est le sujet de toutes les discordes. A tel point qu’on en oublie sa peinture dont il nous rebat les oreilles. Car l’on sent aussi derrière ces comédiens à la hauteur de leur rôle, toute la qualité de l’écriture des personnages de Danièle Thompson livrant ici le fruit d’un vrai travail de chercheuse qui pourrait faire l’objet d’un mémoire ou d’une thèse; l’amitié méconnue de Paul Cézanne et Émile Zola, leur dispute après que Cézanne se soit reconnu dans le portrait sinistre que son ami fait de lui dans L’Oeuvre, elle a choisit d’en faire un film.

Film qui par sa mise en scène réussit à jongler entre sa dimension historique, qui suppose des efforts de contextualisation souvent assez prenants, comme des plans d’ensemble sur le Paris du XIXème siècle, les galeries du Louvre, etc, et sa focalisation sur le détail de la relation entre Cézanne et Zola. Contre toute attente l’équilibre n’est pas respecté et c’est un choix qui s’avère judicieux, car ce ne sont pas des panoramas sur Paris ou Aix en Provence que l’on trouve mais bien un zoom presque continu et des plans rapprochés sur ce duo qui nous entraîne à l’intérieur des omnibus, sur les bancs du Louvre, dans les ateliers, assis sur les rochers à l’ombre des pins, et lorsqu’Emile Zola montre fièrement à Cézanne la vue de sa célèbre maison de Médan qui fait face au chemin de fer, c’est leur visage au son de la locomotive que l’on contemple.

Un quasi huis-clos en extérieur donc, axé sur les deux acolytes qui nous font entrer l’air de rien dans le détail de l’Histoire, qu’ils foulent mais sans jamais s’y attarder, de scène en scène comme les détails d’un tableau, ou le récit de scènes de vie dans un roman. Thompson montre, elle cite visuellement la Sainte-Victoire, le Louvre, l’Aurore et le J’accuse ! de Zola, son cabinet, le chapeau et la maison des Cézanne. Des noms et des œuvres placés ça et là, mais sans jamais développer pour toujours en revenir à ce qui importe, Zola et Cézanne, Cézanne et Zola. Pour le spectateur initié à l’Histoire de l’art, c’est comme un « ça oui, on connaît, passons ! », avec des clins d’œils partagés comme lorsque Cézanne peste contre Manet, qu’il accuse de copier sur les espagnols et de ne pas être à la hauteur de la révolution qu’il inspire (en référence à l’admiration du peintre, il est vrai, pour la peinture de Goya et sa touche épaisse, ses silhouettes floutées et ses couleurs criardes qui ont inspirées le réalisme, premier mouvement populaire en rupture avec la peinture classique) ou la fameuse discussion à propos du « Radeau de la Méduse » de Delacroix, encensée lors d’un dîner mondain chez les Zola, une toile que vomit Cézanne, la qualifiant ironiquement de « maudit naufrage » de par son aspect encore trop classique pour lui. Pour les autres, le film se laisse tout autant regarder, malgré ces détails qui le parsèment, et c’est là un témoignage de sa qualité : le scénario est écrit de telle sorte que le plus important reste les relations entre les personnages, leurs échanges, leur évolution dans le temps et que le fond de références est expliqué quand il n’est pas secondaire. Le film est intéressant parce qu’il laisse donc différents niveaux d’interprétation et on peut le recevoir de différentes manières, même si le substrat artistique reste conséquent.
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Et à l’instar de tout biopic dédié à la vie d’un peintre, la retranscription visuelle de son style et de sa peinture à l’écran est incontournable. Les pieds nus sur l’herbe sèche, les corps de jeunes filles dans l’eau, la pinède, les déjeuners improvisés en pleine nature, les chapeaux de pailles, les couleurs claires des chemises et l’eau turquoise des calanques, la porcelaine… Tout y est, « Cézanne et moi » rempli donc son contrat, toutes les sources d’inspiration de la peinture de Cézanne et des impressionnistes sont là, en vrac mais présentes dans le quotidien de cette génération de jeunes artistes et leur désir de s’exiler en groupes intimes dans les campagnes pour y vivre une vie utopique de bohème, libérés du carcan parisien.

Je défendrais donc le film face aux critiques qui pointent déjà son manque de consistance et lui reprochent entre autres de ne faire que citer sans maîtriser ses références; je dirais que c’est un choix de réalisation et un choix scénaristique, qui n’a rien à voir avec la facilité ou un quelconque manque d’audace. La visée de ce choix étant l’immersion dans un quotidien, à des moments précis et sélectionnés de l’existence de Zola et Cézanne, d’où les noms de Maupassant, Pissarro, Morisot et autres contemporains qui surviennent en pagaille au cours du film sans qu’ils soient toujours justifiés, et ce pour un effet plus naturel.
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L’autre qualité de « Cézanne et moi » (décidément), c’est qu’il traite d’un sujet qui reste jusqu’ici peu abordé par le cinéma : l’interaction des arts entre-eux (ici écriture/peinture) et le croisement des œuvres. Une notion bien connue des universitaires mais qui est assez boudée lorsqu’il s’agit de consacrer un film à un artiste, une figure historique ou un grand écrivain, les réalisateurs étant davantage tentés par le monologue : le héros et les autres autour, que par le duel d’auteurs et d’hommes illustres. Comme souvent dans les films sur l’art, les artistes de différentes disciplines sont évoqués, mais pas en tant qu’acteurs du processus de création de leurs homologues.

L’angle choisi par Danièle Thompson met un point d’honneur à illustrer ce qui est au cœur de la relation tumultueuse d’Émile Zola et Paul Cézanne : la création et plus précisément la course au réel du XIXème siècle, à l’art qui capture la vie par l’écriture ou la peinture, (à défaut de la vivre tout simplement) et qui se caractérise dans leur discorde à propos de L’Oeuvre de Zola qui s’inspirerait directement de la vie de Cézanne, à son insu, pour en tirer une étude sur le statut d’artiste. La vérité de l’art « avec un grand A », s’il en est une est bien là : c’est un dialogue, une partition qui se lit à plusieurs voix et s’est écrite à plusieurs mains. On oublie à tort que la littérature est faite de peinture, de musique, que la peinture s’inspire de la poésie, le cinéma du théâtre et que la musique mime parfois le texte. Molière et Lully, Sand et Chopin, Gauguin et Van Gogh, Ingres et Delacroix, Verlaine et Rimbaud ou Zola et Cézanne… Tous ces célèbres duos prouvent que les arts ne sont pas cloisonnés. Les artistes ont construit ces courants ensemble et les défont ensemble. Ils étaient tous issus des mêmes sphères, fréquentaient et visaient les mêmes écoles, la renommée de l’un puis la renommée de l’autre, ils s’influençaient entre-eux. Il est donc logique de parler des artistes en terme de membres d’une même communauté qui échangent sur les productions de leurs contemporains. C’est ce qui fait avancer la machine artistique, le dialogue, la réflexion.
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Et c’est notamment la verbalisation de tous ces papiers pamphlétaires, où on peut les entendre dire ce qui doit être et ce qui n’a pas le mérite d’exister, gueuler tantôt le beau puis le laid et souvent faire preuve de mauvaise foi intellectuelle, que l’on retrouve chez Gallienne tout au long du film. Le sentiment de proximité avec l’artiste qu’on affectionne au final autant qu’il nous fatigue, parce qu’il ne s’arrête jamais.

Pour finir, je dirais que « Cézanne et moi » n’est autre qu’un bon portrait de Paul Cézanne, puisqu’il réussit à nous le présenter autrement en réinterprétant un peu le personnage. Une réécriture qui en fait un type hors du temps et qui soulève pas mal de questions intéressantes d’ordre général sur le statut d’artiste et son évolution. Comme celle très actuelle du retour en force du parisianisme qui est de nouveau à la mode et de la reconnaissance artistique à l’heure de la renommée quasi-instantanée : faut-il forcément être accepté et populaire pour être un grand artiste ? La marginalité existe t-elle encore ?
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Et si le film de Danièle Thompson n’y répond que partiellement, il a néanmoins le mérite de proposer un autre regard sur l’Histoire, plus léger sur le XIXème siècle et sa société et de réussir à faire d’un travail de recherche, une œuvre et disons-le, ni plus ni moins un bon film qui maîtrise son sous-texte et assume ses choix. Même film qui est déjà pressenti pour représenter la France aux Oscars… Affaire à suivre.