Tard le 2 juillet, alors que nous étions sous le choc des morts d’Yves Bonnefoy, d’Elie Wiesel, de Michel Rocard, ou de l’élimination dantesque de l’Italie aux tirs aux buts par l’Allemagne à l’Euro de football, une mort nous a particulièrement touché, sur Smallthings : celle de Michael Cimino.

Qu’on ne se méprenne pas : cet article ne traite de Michael Cimino que par affinité cinématographique, et dans le cadre de la ligne éditoriale de ce site. Mais les décès d’immenses personnes telles qu’Yves Bonnefoy (fantastique poète qui fait partie intégrante de la culture française), Elie Wiesel (qui fait partie de l’Histoire par son combat pour la mémoire de la Shoah, en tant qu’ancien déporté), ou celle de Michel Rocard (tout de même, toutes considérations politiques mises à part, ex-Premier Ministre de la France) sont autant de douleurs. Et même le foot nous a filé quelques frissons, oui oui. Mais Michael Cimino était un de ces grands réalisateurs de cinéma, un peu maniaque, toujours vrai, qui disait que l’Amérique ne connaissait pas son histoire, et qui ne renâclait donc jamais à mettre les pieds dans le plat. Il n’a réalisé que 8 films, en 33 ans de carrière, mais des films suffisamment marquants, à l’image d’un Stanley Kubrick par exemple, pour qu’on s’en souvienne et qu’on lui rende hommage, alors que le cinéma est le sel de notre site.

Il faut dire que nous avons tous été marqués par Voyage au bout de l’Enfer, traduction moyenne pour The Deer Hunter, titre qui colle nettement plus à ce qu’est le personnage de Robert de Niro dans le film, celui d’un membre d’une petite société ouvrière à l’américaine, une sorte de Twin Peaks sans le surnaturel, où tout le monde se connaît, où il chasse le daim entre amis, avant que l’un des conflits les plus désastreux de l’histoire du pays ne vienne l’en arracher. Ce film, son second en tant que réalisateur, était annonciateur de la personnalité du bonhomme, qui le conduira notamment à faire de son film suivant, La Porte du Paradis, un véritable enfer de tournage, avec budget explosé, acteurs et producteurs à bout de nerfs, critiques désastreuses (ce qui mettra un coup d’arrêt de 5 ans à sa carrière)… Tout dans ce film est calculé dans une optique d’analyse sévère de la vision héroïco-centrée américaine, dans le sens de gens comme Jimi Hendrix, et contre celle de gens comme John Wayne et son film patriotique Les Bérets Verts.

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Cimino n’a pas seulement réalisé une fresque hallucinante de 3h sur la vie en société et l’inscription du conflit dans cette petite société, en témoigne la première heure consacrée à un mariage, il a également enclenché la marche des films auto-critiques sur le bien-fondé de la « mission civilisatrice » américaine durant la guerre froide, celle des doctrines Monroe et Truman, celle qui a consisté, dans une optique de domination idéologique, à faire parfois des choix douteux (le napalm au Viêtnam, installer des dictateurs en Amérique Latine…). Le mieux est que les combats ne sont pas légion (sic) dans ce film : c’est surtout l’aspect psychologique qui est mis en scène. Il explore la division dans le combat mental, personnel, qui a torturé chacun des personnages : d’un côté, Robert De Niro, conscient que son pays et son quotidien ne sera jamais comme avant (un de ses amis est même amputé des deux jambes), et dont on voit la déliquescence tout au long du film ; de l’autre, Christopher Walken, que Robert de Niro doit aller chercher jusqu’au Viêtnam même, où Walken est coincé dans un cercle vicieux et malsain de la roulette russe. Cela donna naissance à une scène de ce même « jeu » d’anthologie, qu’on vous laisse découvrir. Plus que tout, The Deer Hunter est un film marquant, mais surtout fondateur, un film qui a dépassé nombre de lieux communs sur le film de guerre, comme Stanley Kubrick (encore) a pu le faire avec Les Sentiers de la Gloire, sur la Première Guerre Mondiale, et qui a, dans son fond, mais même dans sa forme, avec ses longues séquences, ses plans larges et travellings empruntés au documentaire, révolutionné le genre. Il réinjectera le Viêtnam au travers du personnage de Mickey Rourke, vétéran de la guerre, dans L’Année du Dragon, sa propre tentative dans le monde du polar, comme une continuation, à dix ans près, de The Deer Hunter.

Michael Cimino, explorateur de ce même genre, ne s’est même pas arrêté là : avec la Porte du Paradis, c’est le western même qu’il a revisité, avec là aussi, une manière de filmer qui n’était pas celle d’une conquête ou recherche de l’Ouest sauvage, mais plutôt une exploration et une analyse sociales et sociétales de la place importante que cet Ouest avait dans l’imaginaire américain, avec toujours une inscription dans l’histoire américaine et sa manière de distribuer les rôles dans la manière dont elle s’est appropriée son territoire (Cimino allant jusqu’à modifier des événements historiques pour servir son propos). Cette réinterprétation est probablement la raison pour laquelle le film a été violemment critiqué à sa sortie (et charcuté par les producteurs lors de sa post-production), alors que le public était dans une logique d’aventure, et peut-être pas encore prêt à écouter tel discours. Pourtant, c’est peut-être bien ce qui fait la particularité du réalisateur : sa propension à revisiter l’histoire, à en analyser des pans entiers, et pas n’importe lesquels (l’Ouest, le Viêtnam) pour en faire de vrais sujets de discours cinématographiques. Michael Cimino était homme à ne pas s’en laisser imposer. Son ambition alla d’ailleurs jusqu’à s’aventurer sur les plate-bandes du grand Francesco Rosi, en réalisant Le Sicilien, adaptation de la cavale de Salvatore Giuliano, le célèbre Robin des Bois sicilien, mais s’emmêlera un peu les pinceaux (en même temps, choisir Christophe Lambert pour le rôle principal n’était peut-être pas la meilleure idée) avec un film un peu lourd, coincé entre le film historique, l’adaptation d’un fait véridique, et un aspect Parrain un peu trop grandiloquent

Mais qu’importe : Michael Cimino était plein d’idées, d’ambitions, un type rare dans le milieu du cinéma, à Hollywood, un électron assez libre pour laisser une trace profonde.