Énième adaptation de jeu vidéo, un domaine qui a souvent connu plus de déceptions (Super Mario, Hitman, Final Fantasy…) que de réussites (dans une certaine mesure, les films Pokemon), avec un nombre incalculable de séries B voire nanars (la série des Resident Evil, Silent Hill…), Warcraft ne partait pas en terrain conquis au moment de sa sortie, malgré sa bonne cote chez les gamers. Verdict, non-gamer.

En se frayant un chemin dans cet univers littéralement monstrueux, on comprend que le royaume humain d’Azeroth, gouverné par le roi Llane, est envahi par une armée d’Orcs menée par le shaman Guid’An, car la planète Orc, l’Outreterre, est en danger de destruction. Sauf qu’évidemment, les Orcs ne comptent pas juste s’installer, mais bénéficier d’un portail dimensionnel pour arriver en horde et conquérir Azeroth. Le commandant Lothar et le Gardien Medivh, aidés par le jeune sorcier Khadgar, vont tenter d’arrêter ca. Dans le même temps, chez les envahisseurs, l’Orc Durotan exprime ses réserves quant à la soif de pouvoir de Gul’dan, dont l’obsession est de contrôler le Fel, une magie toute puissante et corruptrice…

@Universal/Blizzard Entertainment

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Dur de s’y retrouver quand on n’est pas gamer, ni un habitué du jeu MMORPG World of Warcraft. Car en effet, le film est indifférent à ces atermoiements, et à aucun moment ne tentera de mettre en scène quoi que ce soit d’autre que sa petite histoire : aucune indication sur la passé de Lothar, ni sur la valeur et les valeurs du roi, ni sur Khadgar, qui intervient dans le film sans quasiment aucune motivation et sans indication sur pourquoi il est un peu renégat, ni sur la position de Gardien qu’occupe Medivh et sur comment celui-ci est devenu Gardien, très peu de détails sur l’histoire Orc ou le Fel… Autant d’éléments qui laissent le spectateur lambda perplexe face aux événements, et qui laissent les personnages à un stade totalement lisse, presque fade pour certains (Ben Schnetzer surjoue en permanence, ce qui nuit à sa crédibilité ; Ben Foster, comme dans The Program, continue de donner à ses rôles une couche de plus que requis ce qui le rend parfois ridicule ; tandis que Travis Fimmel fait du Ragnar Lothbrok 2.0 et que Dominic Cooper joue un roi impersonnel). Le film débarque in medias res dans les mondes et n’a aucun scrupule à s’être constitué pour les joueurs, laissant simplement les autres spectateurs à la surface de tout ce que ces dimensions semblent abriter. Ce qui est bien dommage, car Duncan Jones avait véritablement les armes pour offrir un film de bien meilleure facture et ouvert à tous qu’une espèce de longue cinématique de 2h comme apparaît être ce film.

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Car en effet, le scénario demeure, par la suite, bien prévisible : une armée de créatures difformes envahissent un autre monde, qui réagit en victime, et entre temps, quelques figures antagonistes vont se révéler pour essayer de tirer leur propre intérêt de toute l’affaire. Le film s’embourbe même avec ce focus sur le fils de Lothar, jamais intéressant, mais sur qui on insiste parce qu’il est fils de héros, jusqu’à, écueil de lourdeur suprême, le tuer pour donner cette « profondeur » à un personnage par un principe américain éculé depuis des lustres. Trop classique, assez efficace, le film aurait pu en être ennuyeux sans quelques petites touches personnelles à mettre au crédit du fils de David Bowie. En premier lieu, le film fait un travail impressionnant visuellement : les images de synthèses, CGI et autres effets spéciaux sont bien agencés et très agréables à l’oeil, tant pour les décors que pour les créatures plutôt ciselées dans leurs détails faciaux, ce qui permet une immersion très facile au sein de l’univers. En ajoutant ensuite les voix des doubleurs aux personnages, Duncan Jones a réussi, ainsi, à donner vie à ses créatures, et à donner au film une légitimité graphique et visuelle vraiment marquante permettant au spectateur de se retrouver dans les enjeux soulevés par le film. Cette maîtrise des artifices donne une fluidité plus que sympathique au film, notamment au sein de scènes de combat très plaisantes. A défaut d’une compréhension pleine et totale du film, le non-gamer pourra au moins se complaire dans ces temps forts très heroic-fantastic du film, dans lesquels on sent l’inspiration du Seigneur des Anneaux, pour peu qu’il ne veuille pas dépasser le stade du simple divertissement.

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Plus précisément, cette capacité du réalisateur à faire se mouvoir, avec aisance, ses personnages, permet au spectateur, à défaut d’avoir une certaine exploration à l’écran, de porter un regard sur eux qui va au-delà du simple rapport antagoniste/protagoniste qu’on nous offre à l’écran. A la différence d’un Livre de la Jungle qui misait absolument tout sur ses effets spéciaux et son casting de feu pour faire vivre les créatures, Warcraft offre, à travers l’action et les voix des siennes, une dimension outre les apparences. Même si certains passages sont un peu balourds (notamment le plan final du fils de Durotan façon mythologique), quelques idées sont intéressantes : la dimension familiale qui habite Durotan et sa femme, jusqu’au bout affirmée comme un ressort dramatique du film offre un bon contraste avec le fait que les Orcs soient un peuple exilé forcé de ses terres, et où s’effectue une séparation entre passion (celle, traditionnelle, de la guerre façon Orc que défend Durotan) et pulsion (celle, non-conventionnelle car guidée par la magie, de Gul’dan), et cela dans un contraste même avec des humains qui la jouent vierges effarouchées ne voyant en ces Orcs que des sauvages, avant une ouverture finale au vu du destin du roi. Cette division, bien goupillée, permet ainsi au scénario de dépasser le stade inintéressant d’un peuple simplement barbare, et qui n’en prend que plus de force dans la mort de Durotan, au cours d’un combat singulier contre Guid’An remporté de façon peu loyale. Ce qui, enfin, permet au film de rester digne d’intérêt, c’est cette capacité de Duncan Jones à savoir secouer son auditoire (et son scénario) par deux ou trois moments véritablement épiques où le spectateur est placé en spectateur impuissant face à des événements vraiment impitoyables, à la fois en marge et indépendants de la veine guerrière principale du film. C’est le cas de l’affrontement magique (dont les effets spéciaux sont particulièrement réussis) entre le Gardien corrompu, et Khadgar aidé de Lothar, qui mène à la mort du Gardien au terme d’un face-à-face monstrueux ; ou bien du duel entre Gul’dan et Durotan, évoqué plus haut, où au-delà du combat des chefs se joue un combat entre valeur idéologique et valeur de désir, cette dernière remportant la mise avec la victoire de Gul’dan. Le tout rythmé par une splendide musique de Ramin Djawadi, l’homme derrière le générique de Game of Thrones, faut-il le préciser.

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Autant de choses qui seront intéressantes à développer dans un prochain film, tant celui-ci, dont le titre est quand même Le Commencement, tease sa suite (Lothar en quasi-régent, le fils de Durotan recueilli par les humains…). Warcraft cultive donc un paradoxe : c’est le film d’un fan, pour les fans, ciselé avec amour, mais qui étrangement manque d’une vraie subjectivité, personnelle, telle que celle qui avait animée Duncan Jones pour Source Code. Par sa capacité à manier l’univers de Warcraft avec une dextérité indéniable, et une connaissance visiblement très étendue dudit univers, le réalisateur aurait pu, quitte à sortir des sentiers battus, offrir à Warcraft et son univers un plan d’interprétation et d’appréciation supplémentaire qui eût été largement légitime compte-tenu des possibilités. Or, Warcraft reste, malgré quelques fulgurances, cantonné à un cahier des charges, qui cependant a dû être imposé par la société productrice du jeu, Blizzard Entertainment, inquiète à l’idée de voir son bébé finir au rebut des mauvaises adaptations (ce qui en soit se comprend…)

Warcraft reste cependant un bon divertissement pour non-gamers, à voir entre amis, et plus encore si vous êtes un gamer.