Alors que quelques grosses maisons de production américaines se disputent le gâteau fort garni qu’est le cinéma d’horreur, quelques films indés continuent à voir le jour dans cette sphère obscure qu’est le cinéma DTV (voir VOD). Mais si il en est un qui fait sensation dans chaque festival où il est diffusé, c’est bien The Witch.

Imaginez la terreur, absolue. Notre génération, il faut bien le dire, pense avoir tout inventé en ce qui concerne le cinéma dit d’épouvante. D’excellents films aboutis ont en effet vu le jour ces dernières années, comme le premier Paranormal Activity, les Insidious, The Conjuring, Sinister, films devenus quasiment des instant classics… alors que la plupart d’entre eux se référaient justement pour apporter le changement tant attendu aux films cultes qui faisaient vibrer les années 80. Il est d’autant plus habituel de voir un film de sorcières en 2016 alors que la mode est clairement aux fantômes. Et c’est d’autant plus encore le cas quand le film en question, ou peut s’en faut, ne ressemble en son produit global à aucun autre du genre. C’est le cas de The Witch.

The Witch

La forêt est aussi dangereuse que le reste.

The Witch ne plaira pas à tout le monde, c’est évident. D’aucuns seront si dérangés par le film qu’ils le rejetteront en bloc, d’autres, habitués à un cinéma horrifique beaucoup plus rapide et nerveux, s’ennuieront purement et simplement. Vous ne trouverez aucun jumpscare grandiloquent et putassier dans The Witch, pas de visions surnaturelles mais surtout surnumérisées, seules quelques images chocs qui ne caractérisent pas le film en lui-même. The Witch est un film qui respecte son spectateur, ni ne le bêtifie ni l’infantilise, ne le brosse jamais dans le sens du poil, aime prendre son temps et mise tout sur son ambiance absolument malsaine, et surtout épouvantablement anxiogène.

Devant The Witch, le spectateur sent qu’il n’est pas supposé être ici, devant le film, dans la salle. Tot dans le film, voir dès la première scène, il est oppressé par ces plans toujours larges sur la forêt mais souvent très serrés sur les personnages, sur un fond musical fait dès cris et de notes graves ou stridentes qui n’est pas sans rappeler la partie finale de la réinterprétation du Dies Irae qui débutait le Shining de Kubrick. L’ambiance est mystique, démoniaque, ensorcelée, on sait que quelque chose ne va pas, que quelque chose de fondamentalement mauvais va se passer à l’écran et que personne ne pourra l’empêcher. Isolée par sa communauté dès la première scène pour des raisons presque inconnues du spectateur, cette famille dont on ne sait rien est condamnée rien qu’à la manière dont la caméra les filme : enfermés dans un cadre restreint, souvent seul le visage des membres de cette famille est montré, leurs corps n’existant que dans les espaces extrêmement réduits ou au contraire les domaines très larges. Autrement dit, le danger est partout autour d’eux ou alors est en eux, palpable et ressenti par le public comme une menace directe envers lui, qui ne s’est jamais senti aussi voyeur.

The Witch

Les enfants ne seront pas épargnés.

C’est le postulat du film, qui ne dérange pas par des effets de surprise plus ou moins bien placés, mais par la simple magie de la mise en scène : enlevez l’atmosphère musicale et picturale à The Witch et le film devient lambda et stérile, c’est finalement aussi à ça que l’on reconnaît le cinéma d’auteur horrifique. Comme avait pu le faire Xavier Dolan, par son choix de format d’image restreint dans Mommy, The Witch suggère la peur et l’écrasement par le cadrage et le résultat est là. Le film n’est pourtant pas avare en images chocs : sacrifice de nouveau-né, attaque violente par un bouc, enfermement d’enfant, cassage de dents dans les règles …. Mais ces images n’ont aucun intérêt à être montrées en contexte comme pourraient l’être celles d’un Saw, elles n’inquièteraient pas au delà de la simple gêne sans cela : l’extra-diégétique est essentiel dans The Witch, il lui donne toute sa force et son ambition. On est à la fois révulsé et fasciné parce ce qui est montré, on aimerait comme devant Requiem For A Dream que le film s’arrête pour ne plus avoir à le subir, mais on ne peut également s’empêcher de garder les yeux rivés sur l’écran : The Witch ne sort de nulle part, il est proprement incroyable et aussi dérangeant mais essentiel qu’un Haneke.

The Witch pourrait se voir reprocher son manque de contextualisation : on sait que le film se passe en Nouvelle Angleterre, au XVIIème siècle, mais c’est tout. Mais c’est aussi cette ignorance qui fait toute l’étrangeté du film. Les personnages ne sont qu’incarnés (formidablement) par les acteurs, leur histoire personnelle n’est en aucun cas évoquée dans le film car c’est la Sorcière qui en est le protagoniste, les victimes n’existent précisément qu’en tant que victimes, d’où leur foi religieuse si exacerbée et si vaine face aux ténèbres qui s’abattent sur eux. Le « personnage » de la Sorcière n’amène jamais d’artifice scénaristique : alors que Blair Witch 2 présentait un groupe de personnages dont un, il fallait deviner lequel, était la Sorcière, The Witch montre très tôt au spectateur qu’elle est extérieure à la famille, la faisant apparaître indépendamment d’elle sous différentes formes : une silhouette encapuchonnée, un bouc, une femme voluptueuse … Ce sont les répercussions de ses actions sur la famille qui en est victime qui apportent à cette famille tout son impact dans l’intrigue.

The Witch

Une autre forme d’apparition de la sorcière. Non, ne riez pas tout de suite.

Bien sûr que The Witch convoque les thèmes qui fâchent. Tenons le nous pour dit : le film est très certainement sataniste dans son message, sera sans doute perçu aussi ainsi par certaines associations religieuses (Promouvoir va adorer). La foi en Dieu aveugle et perdue pour le Diable et ses suppôts, la sorcellerie, la sexualité malsaine et les sacrifices, les personnages s’y retrouvent tour à tour confrontés jusqu’à une perte inévitable et absolue. Comme l’avait fait Alejandro Amenabar dans son Regression l’an dernier, The Witch traite de la manipulation par le Démon sans aucune concession ni aucun moyen possible pour le spectateur de s’en éloigner. Le film ose tout, tout en restant infiniment subtil, c’est ce qui fait sa force.

On sait que The Witch tire beaucoup de ses dialogues et de ses situations de textes historiques authentifiés, et contrairement à nombre d' »histoires vraies », on sent ici que le réel est proche. Le film n’est certainement’ pas pour tout le monde : les chrétiens se sentiront agressés dans leur foi, les non-fans du genre devront passer absolument leur chemin : mais il est certain que ceux qui tenteront l’expérience en garderont un souvenir impérissable, cuisant, inoubliable. Le vrai cinéma, c’est aussi ça.

AMD