La saison 2 de Gotham vient tout juste de s’achever. Malgré les doutes qu’elle a pu lever chez les spectateurs, la série a déjà été renouvelée pour une saison 3. Verdict sur un second volet qui a clairement passé la vitesse supérieure

ATTENTION SPOILER SUR TOUTE LA SAISON 2 DE GOTHAM. LA LECTURE DE L’ARTICLE SE FAIT A VOS RISQUES ET PERILS.

Après une première saison un peu trop procédurale, Gotham a choisi en saison 2 de mener une vraie grosse histoire, presque anthologique, de bout en bout : celle de l’ascension des méchants, de l’émergence de figures destinées à participer au chaos ambiant entretenu par la ville (les deux parties de la saison, entrecoupées de la pause hivernale, sont ainsi nommées Rise of the Villains et Wrath of the Villains). Cela vaut pour de nouvelles figures comme pour des anciennes : si le maire Theo Galavan prend au début le contrôle, aidé en cela de quelques vétérans (Barbara Kean, Jerome), et menant la vie dure au Pingouin, il s’avère ensuite qu’après sa défaite, Hugo Strange prend le relais, grâce à ses expérimentations qui le conduiront à être à l’origine de rien moins que Mr Freeze et Azrael, entre autres…

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Bien plus dark, bien plus punchy, et surtout très exigeante avec ses personnages, constamment mis à l’épreuve de cette ville impitoyable, Gotham a clairement changé de dimension avec cette saison 2. Plutôt qu’un cas par cas non viable et surtout rébarbatif, Gotham a mené sa propre barque, géré ses protagonistes et antagonistes, et a continué de manipuler avec habileté sa propre mythologie. En témoigne la mort de Jerome, qui suscitait énormément d’hostilité du fait de sa possible identité de Joker alors que celle-ci n’a jamais été validée par les scénaristes, et qui disparaît au profit d’un personnage qui d’ailleurs n’existe même pas dans les canons DC (Theo Galavan). Jerome n’a jamais eu que le statut spécial que le public a cru lui donner. Mais lui aussi a subi la loi d’une ville qui entretient un paradoxe : elle cultive l’hubris, mais le condamne s’il se fait trop prégnant. Gotham, la ville, fait ce que bon lui semble, et confirme que c’est elle qui tire les ficelles, laissant ses personnages faire selon son bon vouloir. De fait, à la fin, on nous annonce qu’un « conseil secret » dirige Gotham, et était le supérieur d’un Hugo Strange qui avait pourtant des pouvoirs très étendus. Comme si, au fond, malgré le pouvoir qu’on peut y accumuler, il y avait une entité dans cette ville gargantuesque.

Cela se constate également par la propension de cette saison à faire du vrai « comic book-tv series ». Dans la manière de filmer, dans l’ambiance, toujours très sombre, poisseuse, lugubre, où les événements s’enchaînent sans qu’il y ait vraiment de règles pour les contenir (quand Bullock se retrouve capitaine malgré lui après la blessure du capitaine Barnes, qui lui, d’ailleurs, a voulu instaurer une discipline de fer, et en a payé le prix, signe que Gotham a aussi un côté balance de la « justice »), et surtout la redéfinition permanente des personnages, qu’elle soit voulue (Jim qui se retrouve à Blackgate, choisit de revenir laver son honneur, puis part à la fin trouver Lee) ou non (quand Strange ressuscite Galavan et lui fait croire qu’il est Azrael), cette nouvelle saison de Gotham a de véritables allures romanesques qui la rendent bien plus fluide et appréciable. Elle se pare même d’un humour grinçant quand Strange crée un double de Gordon pour tromper la police ; quand Oswald Cobblepot vient en finir avec Galavan une bonne fois pour toutes en lui envoyant une roquette dans le buffet ; ou quand ce même Oswald (jouissif Robin Lord Taylor) prend conseil auprès de Barbara pour… trouver le bon endroit où disposer la tête de sa belle-mère, qu’il avait empoisonnée. On a aussi, avec la quasi-destruction de la relation entre Lee et Jim, ou même la mort de la mère d’Oswald, une vraie tension dramaturgique qui se joue, même si elle reste fugace.

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Dans le cadre de cet aspect comics, il convient également d’évoquer la caution symbolique de Gotham, à savoir Bruce Wayne. Plus souvent agaçant qu’autre chose dans la saison 1 (même s’il n’est pas le sujet principal, comme cela a aussi été dit, le but étant de parler de Gotham et ses tares, non de la jeunesse et la genèse de Bruce Wayne en tant que futur Batman), le jeune milliardaire se départit dans cette saison de son côté capricieux pour véritablement faire son entrée dans la cour des grands, sans hésiter à s’opposer frontalement à Alfred. En tant que citoyen de Gotham, voire presque élément déclencheur de la ville (puisque le meurtre de ses parents est matriciel et déclenche la dévotion policière de Gordon) et de ses antagonistes (toute la deuxième moitié de saison implique les agissements de Thomas Wayne, son père), lui aussi se voit affecté et participe au côté mythologique de la série, prenant une place intéressante à défaut de captivante dans la représentation de ce qui se joue dans Gotham et ses bas-fonds, mais aussi dans la dimension initiatique (ce que David Mazouz, l’interprète, avait appelé « côté Batman ») du jeune Wayne loin de ses milliards, de son majordome, et de son manoir, offrant un contrepoids un peu naïf au chevalier Jim Gordon. La série s’offre même le luxe de démontrer à quel point Bruce n’est pas encore Batman en le faisant affronter l’assassin de ses parents, qu’il ne parvient pas à tuer et qui se suicide, conservant ainsi intactes l’ambiguïté et la mythologie du personnage.

Mais s’il y a un vrai tournant dans la psychologie de ceux a priori du bon côté de la loi, c’est surtout du fait de la propension des bad guys à être devenus plus que de petites gênes. Loin d’une petite guerre des gangs qui opposait Maroni et Falcone dans la saison 1, c’est dans les arcanes du pouvoir que se situe l’enjeu pour ceux qui comptent prendre la ville à leur compte. Galavan le comprend bien en éliminant Jerome, comme expliqué plus haut, et en se faisant élire maire, en s’appuyant sur quelque chose de peu souvent exploité : le peuple, l’opinion publique, qui ne manque pas une occasion de sanctionner ses dirigeants s’il les voit déraper. Nygma (superbe Cory Michael Smith, très crédible en Sphinx ascendant, proche de celui entrevu dans les jeux Arkham), au sein même de la police, le réalise aussi, en piégeant le détective par des preuves irréfutables et donc en le prenant à son propre jeu juridique. Gordon en paie le prix en atterrissant à Blackgate ; il ne doit son salut qu’à la crise égotiste d’Oswald Cobblepot, et franchira même le pas en collant une balle à Galavan, ce qui a une petite résonance avec le pilote où il devait tuer Cobblepot pour être « accepté ». Désormais, Jim n’a même plus besoin d’être accepté : en tuant Galavan, il se met volontairement en retrait, en agent libre, et comprend à présent que dans la ville, mieux vaut ne pas faire de vieux os dans des institutions. Cela semble d’ailleurs libérer Ben McKenzie dans son interprétation, dès lors que cette liberté du personnage implique la liberté dans son style de jeu, plus « détendu » et bien plus propice à l’identification du spectateur. Et c’est bien cette attitude face à Hugo Strange (excellent BD Wong) qui rend leur duel intéressant : Strange conserve les apparences de faire tout dans les règles alors qu’il la joue Frankenstein en interne, tandis que Gordon viole une demi-douzaine de lois par acte, mais tâche de rester irréprochable par la suite, Bullock l’aidant pour les formalités policières.

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Faire de Hugo Strange la principale plaque tournante de gravitation dans la seconde partie de saison se révèle ainsi être une idée ingénieuse : plutôt que de proposer un nouvel ennemi psychopathe à souhait, la série joue sur l’effet de manipulation et des innombrables possibilités que cette perspective très comic-like offre, la plus frappante étant cette idée de résurrection. Strange n’est ainsi pas seulement un ennemi physique, mais aussi un ennemi mental : pour la première fois, on assiste dans Gotham à l’avènement, aussi éphémère soit-il, d’un vrai cerveau dans la ville, dans la continuité de ce qu’a fait Galavan, l’arrivée de quelqu’un qui joue avec ses codes, ses différentes veines et comprenant les bénéfices qui peuvent en être tirés s’ils sont manipulés de la bonne manière. Ce n’est donc pas un hasard si dans le final, quand il ne réfléchit plus, il est capturé par la police et manque d’y rester. Son action a donc non seulement participé à l’évolution des personnages (Barbara, Fish Mooney qui fait son retour, Mr Freeze qui naît, mais aussi et surtout Oswald, qui dans son retour à zéro semble vraiment s’installer dans ses habits de futur Pingouin), mais aussi changé le regard sur la ville, pour lesdits personnages mais aussi pour le spectateur qui sait désormais que la lutte n’est plus seulement physique, mais aussi tactique, et découvre un peu plus les innombrables ressources, visages, capacités, de cette vile ville.

Parant donc ses bases de nouveaux atouts, développant largement la mythologie de ses personnages, la saison 2 de Gotham est une réussite, qu’il conviendra de confirmer en saison 3 !