Money Monster est le quatrième film en tant que réalisatrice de Jodie Foster, plutôt habituée à être devant la caméra, et il a été présenté en hors-compétition au Festival de Cannes. Passé relativement inaperçu derrière Café Society, le film n’est pourtant pas dénué de qualités.

Lee Gates (impeccable George Clooney) est l’incarnation même du mec qui derrière son grand sourire arnaque allègrement. Et le job est à la mesure de cette personnalité, puisqu’il anime une émission financière, Money Monster, où il divulgue quelques conseils quant à la Bourse et ses fluctuations, le tout avec des gesticulations et un humour qui désespèrent sa réalisatrice Patty Fenn (touchante Julia Roberts en contrepoids complice de Lee). Mais la situation devient légèrement différente quand Kyle Budwell, un homme lambda qui a perdu toutes ses économies en suivant les conseils de Lee, débarque avec un pistolet et prend la production en otage.

@Sony Pictures

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Le film s’articule ainsi en un espèce de huis-clos constant : Jodie Foster, peut-être marquée par son expérience dans Carnage de Polanski où elle jouait une femme névrosée et presque hystérique prête à tout pour faire valoir son bon droit dans un fait divers anodin, maintient continuellement ses acteurs dans une sphère étouffante, même quand elle les filme en plein air, moment durant lequel ce sont les policiers qui, en cercle serré, entourent les personnages. Filmant les compromissions que chacun fait à l’autre (Patty qui n’en peut plus de Lee et qui veut quitter l’émission mais reste dans le studio jusqu’au bout pour aider Lee, Kyle qui veut tuer Lee mais qui au final n’en a pas le cran et se retrouve à la fin à s’associer à lui pour faire tomber le masque du patron de Ibis…), elle représente de façon maligne la disparition des repères de chacun, et comment chacun tente de s’en sortir par ses propres moyens et dans ses propres intérêts, aka le fameux instinct de conservation propre à l’humanité. Ce qu’il y a d’intéressant est cette capacité de Jodie Foster à le mettre en rapport avec la crise financière, les aléas de Wall Street, et d’en tirer un film qui par son rythme saccadé, au gré des sautes d’humeur de Kyle, se transforme en thriller, à la différence d’un Margin Call qui prenait le temps d’expliquer posément à quel point l’Amérique allait mettre tout le monde au tapis dans un film qui laissait peser sa tournure dramatique.

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Mais plus encore, ce qui fait de Money Monster un film rondement mené, c’est la grande capacité de Jodie Foster à insuffler un côté comique à ses enjeux plus tragiques, signe qu’elle conserve la main durant tout son film pour lui imprimer une direction précise et ne pas le laisser vagabonder dans ce qui serait un pâle portrait de l’Amérique de la crise financière. Humour très noir, le cynisme mordant de Lee Gates, qui donnerait un infarctus à Bernie Sanders tant il pactise avec le diable Wall Street (et rien que le nom Money Monster est une attaque en règle contre ledit diable), est un moyen de montrer que cette Amérique presque immorale peut se retrouver paralysée dès lors que quelqu’un vient en bousculer les codes, règles, et artifices établis, aussi nombreux soient-ils. Quand Kyle tire sur une télévision pour mettre fin brutalement au discours formaté de la directrice générale de Ibis, c’est pour dire qu’il n’est pas là pour écouter de la langue de bois, mais pour montrer que son désespoir est bien réel, que tous ces écrans, ces gadgets, ces musiques, ces attractions dont se sert Lee Gates pour toujours fédérer plus de monde autour de son insolence, ne sont qu’une illusion, faisant la pub de quelque chose soi-disant pour le bien commun (je vais vous aider à vous enrichir, quoi de plus éhonté ?), mais qui en sous-main est loin de promouvoir quelque égalité que ce soit. La défense de Lee, en ce sens, qui tente de manière arrogante et choquante de faire passer Kyle pour le plus privilégié des deux, est bien la représentation de ces discours presque obscènes vendus pour s’acheter une conscience, mais qui n’ont plus aucune valeur dès lors que la vie, la réelle, s’est introduite pour renverser les vices représentés par la télévision.

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Money Monster rajoute une couche finale de cynisme en montrant à quel point le système est corrompu du fait de l’identité de l’Amérique même : ce genre de prises d’otages a valeur de fait divers là-bas, et dès qu’il se termine, tout le monde reprend « une activité normale », comme le disait PPDA à la fin de notre Semaine des Guignols, une façon de dire « voilà toutes les horreurs qui se sont déroulées, maintenant bonne chance pour faire votre vie en tout bien tout honneur ». Et la force du film est de montrer à quel point le bien et l’honneur sont des valeurs relatives dans une société où de toute façon, quelqu’un meurt d’un coup de pistolet presque tous les jours, sans jamais que des efforts soient faits pour éviter des situations telles que celle qu’a vécu Kyle Budwell. Dès lors, l’humour manié dans le film, très « comique de situation », est un moyen pour Jodie Foster de faire de ses personnages des pantins au service du message méchamment ironique qu’elle veut faire passer : une société où chacun fait tomber le masque selon ces situations (un peu, là encore, comme dans Carnage où les parents passent progressivement de la politesse à la rudesse), mais le remet immédiatement, comme si de rien n’était, ensuite. Le seul défaut, mais de taille, qui demeure alors, et inhérent à ce genre de films qui mènent à une résolution calibrée, est sa fin : Kyle est tué par les services de police, une fois qu’il a fait avouer via la télévision que ce que le patron d’Ibis avait fait était mal, n’ayant plus désormais aucune raison d’être (d’autant que sa copine le plaque en direct au début du film). Et à ce moment, même si l’on sent l’intention de Jodie Foster d’avoir voulu aussi montrer que, dans ce pays où les armes à feu sont un véritable problème, l’on réglait tout à la bonne mode du Far West afin d’éradiquer le problème et donc de reprendre normalement nos vies, Money Monster finit à plat. Plutôt que de laisser son personnage en vie et d’en faire un Rosa Parks de la crise financière, celui qui a renversé le système en place, qui a déjoué l’armada d’illusions pour s’en prendre à la source même, Money Monster fait de son « antagoniste » un martyr, pris à son propre jeu de dévoilement des coutures américaines. Jodie Foster sacralise Kyle dans la mort pour tâcher de porter le coup de grâce à Lee, mais au final se range du côté (trop) sage et (trop) prudent, déjà-vu, où l’antihéros devient le héros qui désamorce la bombe. On regrette que son cynisme si maîtrisé ne soit pas allé au bout…

Mais Money Monster est incontestablement une petite réussite en soi, et surtout un très agréable moment de cinéma. A voir, donc.