En marge de la sortie du film de sa femme Liv Corfixen, pour laquelle tous deux sont venus à Paris en faire la promotion, nous avons pu rencontrer et poser quelques questions à celle-ci ainsi qu’à son passionnant mari : Nicolas Winding Refn.

Avant l’interview, Nicolas Winding Refn a parlé en public de sa conception du cinéma, dont voici la version condensée des paroles : L’art est la chose la plus importante. C’est ce qui nous permet de vivre, de respirer, d’évoluer. Ma comparaison du rapport public/film en tant que jeu d’échecs peut aussi s’appliquer à l’art : il doit y avoir une conversation avec le public dans le film. Si ca ne marche que dans un sens, en étant uniquement de la consommation, ça n’a aucun intérêt. Je me suis rendu compte que je faisais de l’art pour le futur : soit les gens adorent, soit ils détestent. Et je pense que cette polarisation, cette division, est quelque chose de profondément important. Le temps est la chose la plus importante, et si on prend du temps au public, on se doit d’entrer dans son esprit, de provoquer quelque chose, de lui faire ressentir le film. Et moi même, je suis très narcissique sur un tournage, je me mets dans la peau des personnages et je dirige comme je voudrais que moi personnage soit. L’ennemi du film, c’est le bon goût, l’establishment, ça dénature le film. C’est comme manger chinois, ca peut être bon ou mauvais, mais ce n’est pas intéressant, mon objectif, c’est d’entrer dans l’esprit du spectateur et de le déchirer, de bouleverser ses repéres. Dans le film, je lis une critique extrêmement négative de Only God Forgives. Eh bien j’ai eu un plaisir pervers face à la critique assassine, j’en ai retiré de la jouissance, parce que je savais mon film considéré comme de l’art.

La première question est pour vous, Liv : quelle idée aviez-vous en tête au moment de votre montage final des séquences filmées de Nicolas sur le tournage ? Avec quelle idée avez-vous monté ce film ?

J’avais énormément de prises, énormément d’images, cela m’a donc pris du temps de tout regarder, 3 mois en tout. Donc je n’avais pas d’histoire à la base, je savais simplement quel style j’allais adopter, je savais que je voulais filmer l’intimité, une intimité poétique, en faire un film personnel par ce biais. Mais c’est seulement quand nous fûmes dans la salle de montage, à tout revoir, avec mon monteur, que nous avons trouvé l’histoire, en quelque sorte. C’est venu vraiment naturellement, de manière organique, dirais-je : en assemblant les parties du film, en agençant les scènes qui nous plaisaient, et l’histoire vint.

Nicolas, vous êtes montré, dans le film, proche de Ryan Gosling ainsi que d’Alejandro Jodorowsky. Qu’est-ce qu’ils représentent pour vous, et qu’est-ce qu’ils apportent à votre cinéma ?

Ryan est un génial alter ego, et Jodorowsky une géniale inspiration. Si j’ai vu Jodorowsky’s Dune ? Oui, j’ai beaucoup aimé.

N’avez-vous jamais pensé à collaborer avec Jodorowsky ?

Nous parlons beaucoup de faire des choses ensemble. Espérons que cela devienne réalité, avant qu’il ne meure (rires). Ce sera quelque chose pour le futur (rires).

Liv, vous montrez votre mari en proie aux doutes dans le film : il ne veut pas réaliser un Drive 2, il veut faire un film personnel, il espère que ca plaira… Pensez-vous qu’il ait réussi ? Et vous, Nicolas, pensez-vous que cette personnalité que vous voulez vraiment apporter au film est quelque chose qui soit primordial dans la conception d’un film, afin de rencontrer le public et ses attentes ? 

NWR : Vous savez, j’ai eu la chance de pouvoir faire chacun de mes films avec toutes les idées que je voulais. C’est l’une des conditions que je m’impose à moi-même (c’est notamment pour cela, a-t-il déclaré au public, qu’il ne veut pas réaliser un blockbuster comme Star Wars : The Force Awakens pour lequel il a révélé avoir été approché, afin de ne pas perdre sa liberté de mouvement et de création, ndlr). Car c’est l’unique chose que personne ne peut vous prendre. Je suis plus intéressé par la réaction des gens au film, plutôt que de savoir si c’est bon ou mauvais.

Pensez-vous que ce soit ce genre de débat qui fasse du film un grand film, ou du moins un film qui compte dans l’histoire du cinéma ?

Oui, je pense que l’art est intéressant quand il est controversé. Les différences d’opinion amènent la discussion, le débat, et font avancer les choses, vous voyez.

Pensez-vous qu’à notre époque, avec tous ces blockbusters, ces franchises qui reviennent à la vie, qui seraient là pour la consommation, comme vous le définissiez, le temps des grands films, au sens des grands classiques, ait disparu ?

NWR : Non, je pense exactement le contraire. Je pense qu’il y a un vrai besoin et une vraie volonté que ca se produise. Donc, bien sûr, il y a toujours eu la machine qui guide le consumérisme, mais il y a beaucoup de gens, notamment de jeunes gens, qui veulent l’opposé de cela, et il en sera toujours ainsi.

LC : Je pense qu’il y a un public pour quelque chose de nouveau, et les gens veulent quelque chose de plus. Les jeunes regardent beaucoup de documentaires, par exemple. Donc je pense qu’il y a un marché pour cela.

NWR : Je pense qu’il y a un marché pour tout ce qu’il y a d’alternatif au cinéma. Toujours, et il y en aura toujours un.

Liv, voudriez-vous aller à Hollywood, avec votre mari, ou simplement tourner pour vous-même ? Pourriez-vous, autrement, écrire ou tourner quelque chose tous les deux ?

LC : Je ne suis pas quelqu’un de très ambitieuse (rires). Nicolas l’est ! Donc je n’ai pas ce rêve, mais je voudrais faire quelque chose que j’aime, personnellement. Vivre à Los Angeles est super, nous y avons vécu un an, et j’adore, j’aime la manière d’y vivre, mais je n’ai pas d’ambition d’être quelqu’un, quelque chose, mais j’aimerais faire un autre film à un moment, mais si j’en ressens le besoin (sourire).

Votre film n’est pas un making-of, comme vous l’avez déclaré, mais pas non plus un film en soi. Le fait que vous ayez vécu 6 mois à Bangkok, changeant votre mode de vie, et que vous montriez vos angoisses à tous les deux, pensez-vous que ce soit votre film le plus intimiste, à tous les deux ? 

NWR : Oui, bien sûr. Son film est très intimiste parce que nous nous y mettons très à nu, et qu’il parle de nous, donc oui, j’imagine qu’un tel film ne se reproduira pas, à moins qu’elle ait envie de refaire un film comme celui-ci mais j’en doute (rires).

LC : Non, pas tout de suite (rires). C’est difficile de faire un film aussi intimiste, à propos de quelqu’un que vous ne connaissez pas, ou même que vous connaissez.

Nicolas, vous parliez de faire des films pour le futur. Ne pensez-vous pas qu’une forme de ces films viendrait de l’association avec votre femme, une sorte de Frères Coen, en version couple ?

NWR : Nous travaillons ensemble, mais, je pense, dans une visée plus large. Nous sommes un couple, une famille, et nous devons coexister avec cela.

LC : Nous sommes une équipe, et en cela devons décider de ce que l’on va faire, si nous allons dans un autre pays, comme la Thaïlande pour Only God Forgives, quel film faire, si l’un ou l’autre le trouve bien. Nous sommes une équipe, mais ce n’est pas pour autant que cela pourrait vraiment se concrétiser sur un film, faire un film ensemble.

Un immense merci à la FNAC St-Lazare qui a permis cette agréable rencontre, et à Nicolas Winding Refn et Liv Corfixen pour leur gentillesse et leur disponibilité !