Aujourd’hui sort, en DVD et VOD, My Life Directed by Nicolas Winding Refn, film-documentaire réalisé par Liv Corfixen, la femme du réalisateur danois, et dont l’action se situe dans les 6 mois de production de Only God Forgives.

Pendant ces 6 mois, Liv Corfixen filme l’interférence entre sa vie de famille, bouleversée par ce tournage et qui a décidé d’aller à Bangkok pour 6 mois aux côtés du réalisateur, et ledit tournage, justement, qui bouffe tout le temps de Nicolas Winding Refn et l’entraîne dans un maelstrom de sentiments, en tant qu’Only God Forgives sort après Drive, un succès international…

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Si le film a eu le droit à plusieurs coupes (et pour cause, 6 mois de film, ce serait interminable), sa grande force, pendant une heure, est de rester malgré tout très authentique. Liv Corfixen a ainsi décidé de garder plusieurs séquences telles que filmées sur le moment, même celles de crise (qui sont d’ailleurs plus nombreuses que celles de joie) et de ne pas s’embarrasser de faux raccords (on voit sa caméra dans le champ un grand nombre de fois) ou autres subtilités cinématographiques. C’est cette authenticité qui permet au documentaire de réussir sa mise en abyme : My Life Directed By Nicolas Winding Refn est véritablement le film de la production et tournage d’un film. Ainsi le spectateur peut véritablement poser des visages sur des images, des idées sur des fantasmes, et obtenir des réponses à ses interrogations quant au déroulement d’un tournage. Et le plus intéressant est de montrer cette double dimension, à laquelle on ne pense pas forcément en pensant à la production d’un film, qui est celle de l’intime du réalisateur et de l’univers, l’état d’esprit, dans lequel il met en scène son film. Ici, les conditions sont particulières, car sa famille est avec lui (on a ainsi droit à plusieurs séquences avec les filles de Nicolas Winding Refn), et c’est cette expérience, cette double vie à la fois de femme de réalisateur et de femme en tant que telle que Liv Corfixen veut illustrer.

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Premiers instincts de réalisatrice, elle qui à la fin du film demande à Alejandro Jodorowsky, maître du tarot de Marseille, de savoir comment elle peut exister aux côtés de Nicolas Winding Refn et de sa carrière qui il est vrai a pris un tournant international avec le succès de Drive ? Il apparaît, de plus, que Liv Corfixen savait véritablement que toute cette période serait une opportunité de saisir ce qu’est l’essence de la conception d’un film : elle dit d’ailleurs à la fin du documentaire que le film va diviser entre ceux qui apprécieront et ceux qui resteront perplexes voire non-adhérents à ce film. Rien de mieux, pour cela, que de filmer son réalisateur de mari, homme en apparence débonnaire, mais en réalité souvent névrosé dans son rapport au public et à son oeuvre, constamment à se demander où il pourrait bien trouver le juste milieu entre le succès de son film et la joie de le mettre en images, à sa façon, et avec ses idées. Et pour cause, Nicolas Winding Refn étant connu pour son cinéma assez intimiste, proche d’un David Cronenberg dans le rapport au corps et à ses pulsions, le tout dans une ambiance très sombre (Drive avait ses moments de bravoure de nuit, et Only God Forgives utilise quasi-essentiellement la nuit comme atmosphère et partie intégrante de l’histoire qu’il raconte) toujours borderline entre thriller, polar, film dramatique, ne laissant ainsi voir que le côté obscur de personnages balançant plus vers le ça que le surmoi. De fait, ce film, Nicolas Winding Refn l’a voulu vraiment personnel, et absolument pas un « Drive 2 », une de ses craintes exposées tout le long du documentaire, rejoignant cette peur de ne pas faire adhérer le public, de le décevoir après avoir réussi son coup avec Drive. Il déclare d’ailleurs que pour le public, il est « le gars qui a fait Drive », et se demande comment il pourra atteindre de nouveau ce niveau.

Cette insécurité mentale et métaphysique inhérente à Nicolas Winding Refn est bien retransmise par Liv Corfixen, qui nous le montre un coup plus sûr de lui, un coup déprimé (ce qu’elle lui reproche souvent au cours du film), et finit notamment, avant la présentation du film à Cannes, sur une colère du réalisateur qui estime avoir fait perdre 6 mois de la vie de sa famille et que son film n’est pas bien, alors que quelques scènes plus tôt, il en était plutôt satisfait. Acteur spontané mais non moins touchant, timide mais qui dans sa manière d’être et de s’exprimer partage énormément de choses, tant des acquis que des doutes, Nicolas Winding Refn est « vrai » dans ce film, et on ne sent jamais une quelconque envie de rendre le film de sa femme calculé. Un accord tacite semble avoir lieu dans les échanges de regards entre les deux époux, celui de pouvoir raconter une histoire après la fin du tournage. En cela, le documentaire rend aussi compte avec justesse d’une quête à la fois universelle et individuelle de Nicolas Winding Refn : plaire à son public, rester un réalisateur qui compte, mais aussi plaire à lui, interrogation qui revient régulièrement avant de conclure que c’est dans la division, selon lui, que se révèle le film, voire le grand film ; et, dans l’optique programmatique du titre du documentaire, plaire à sa famille, être un bon père de famille et lui offrir la meilleure ambiance possible, d’où un titre, My Life Directed by Nicolas Winding Refn, qui veut rendre compte de comment le Danois, en tant que réalisateur qui a la charge et la responsabilité d’emmener sa famille loin de son Danemark natal, et va gérer, littéralement, le film de sa vie. Liv Corfixen reste ainsi dans un ton juste, et offre une plongée sans détour et à multiples facettes de cette vie qu’elle voit dirigée par son mari. Mention spéciale à Alejandro Jodorowsky en joueur de tarot, et à la présence de Ryan Gosling, dont l’éternel flegme est toujours sujet à sourire, et dont l’amitié avec le réalisateur est profondément touchante.

My Life Directed by Nicolas Winding Refn est une intéressante observation du travail intime et collectif d’un cinéaste, et contentera ainsi tous ceux qui veulent en savoir plus sur un tournage, et de surcroît sur un tournage d’un cinéaste en vogue et à l’univers fascinant.