Eddie the Eagle est le nouveau feel-good movie britannique de printemps. Avec l’ex-Band of Brothers Dexter Fletcher à la baguette pour son troisième film, le petit film indépendant, malgré la présence au casting de Hugh Jackman, se fait relativement discret et sans prétention. Verdict.

Eddie the Eagle est un de ces films « tirés de faits réels » : il met en scène Michael « Eddie » Edwards, le sportif le plus improbable de l’histoire olympique britannique. Hormis le fait d’être le sosie officiel de Jurgen Klopp (sous les traits de Taron Egerton, la ressemblance est plus frappante), Eddie est aussi le premier sauteur à ski britannique. Doté d’une volonté de fer, malgré un physique peu avantageux et des performances lui offrant rapidement un statut de victime, Eddie veut participer aux JO, coûte que coûte. Assisté de son improvisé coach Bronson Peary (Hugh Jackman), lui-même ex-gloire du saut à ski, il a dans sa ligne de mire les JO de Calgary de 1988…

@TSG Entertainment

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Eddie the Eagle est un savant mélange des genres. A la fois film sur le sport, biopic, buddy movie, avec quelques relents de road movie, le film passe par beaucoup d’étapes afin de se constituer en véritable feel good movie. Et pour couronner le tout, c’est une production majoritairement britannique, ce qui implique cette savoureuse rencontre entre l’excentricité  classieuse anglaise, sujet de comique comme sujet de sérieux, et le côté rustre et rentre-dedans de tous les pays occidentaux, offrant toujours des situations complètement invraisemblables, comme quand Eddie se réveille dans la réserve de la ténancière allemande Petra, qui lui propose quelques services, disons, corporels, ce à quoi il répond par la fuite en avant. Le topo du film est particulièrement propice à cette rencontre, tant Eddie, espèce de véritable légende urbaine par son côté « lucky loser » (d’où son surnom ironique de « the Eagle »), voyant toujours ses performances passer au second plan au profit de sa tronche médiatique, est en permanence dépeint comme la bonne pâte roulée dans la farine (il se fait quand même enivrer par ses « coéquipiers » à Calgary et finit dans un bac à vêtements, lui faisant louper la cérémonie d’ouverture), personnage à la fois drôle et touchant mettant sa bonne foi et sa bonne volonté à l’épreuve du monde et de ses règles parfois cruelles.

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A partir de là, on l’aura vite compris, Eddie the Eagle ne cherche pas à décrocher la lune : le scénario est cousu de fil blanc (le petit gros avec des grosses lunettes rondes qui accomplit son rêve et qui dépasse ses limites à la fin, et ce même s’il finit dernier), les péripéties sont bateau (il est le seul sauteur à ski, mais le comité qui ne croit pas en lui invente de nouvelles règles, qu’il finit par vaincre), les personnages sont d’un relief minimal (le binoclard sympa et le grincheux aigri par une vieille histoire sportive douloureuse face aux méchants coordonnateurs britanniques et les coéquipiers moqueurs), et même la musique est circonstanciée (Jump, de Van Halen, comme par hasard). Mais qu’importe : Eddie the Eagle délaisse surtout cela pour se définir comme un film presque familial, à regarder au coin du feu, où l’on sait ce qui va arriver mais qu’on regarde pour avoir le sourire et ne pas se prendre la tête. Ce qui compte, c’est cette revisite du passé sportif britannique, un peu par l’absurde et par l’ironie du fait du statut de Eddie, mais surtout prétexte pour se servir de son caractère original, et ainsi fédérer autour de sa bonne poire. Tandis qu’Eddie assure la caution « faits réels » (bien portée par un Taron Egerton qui s’est littéralement donné corps et âme pour son rôle), à laquelle n’importe qui avec ce genre de vieux rêve peut s’identifier, Bronson Peary (Hugh Jackman ne fait pas le rôle le plus marquant de sa carrière, mais il fait le job) est celle de la fiction, point d’ancrage pragmatique pour faire entrer le spectateur dans la fabuleuse histoire de Eddie the Eagle. Dexter Fletcher n’est pas intéressé par le fait de s’en tenir strictement aux événements tels qu’ils se sont vraiment déroulés, mais plutôt, à travers les figures d’Eddie et de son mentor, d’enrober ces événements d’une couche cinématographique et ainsi mythifier Eddie, ajoutant au public dans le film le public face au film.

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S’il est une chose de véritablement marquante à retenir, c’est la fin, bien sûr, climax évident dans la communion entre spectacle et spectateur. Ce qu’il y a de saisissant, c’est la façon dont Dexter Fletcher arrive à nous immerger avec force dans l’intensité du moment des sauts d’Eddie. Petit film indépendant, loin des blockbusters, Eddie the Eagle crée entièrement ses propres artifices (aucun vrai saut à ski n’a été fait dans le film), et avec un certain brio, fusionne la technique cinématographique avec la technique du saut pour nous faire profondément ressentir le mélange de peur et d’excitation qui agrippe Eddie au moment de ses « exploits », grâce à une belle caméra rapprochée qui capture le saut sous toutes ses coutures. C’est à ce moment que, après avoir accompli tous les passages obligés propres aux parcours de personnages comme lui, Eddie devient The Eagle, non plus seulement médiatiquement, mais sportivement parlant, conclu dans les vestiaires par l’adoubement final de Warren Sharp (Christopher Walken paraît de plus en plus vieux à chaque film), faisant passer son coach et lui des ténèbres de l’anonymat à la lumière du panthéon. Qu’importe si Eddie the Eagle est un loser. Le fondement même de l’identité britannique, ici sur le plan du sport, celle qui se crée et s’identifie à ses héros et pionniers (c’est quand même le premier sauteur britannique de l’histoire) se mélange avec l’histoire olympique que Pierre de Coubertin a lui-même sacralisée : l’important, ce n’est pas de gagner, mais de participer. Dexter Fletcher le prend au mot : les exploits de l’histoire du sport ne sont pas forcément ceux que l’on connaît (demandez à Raymond Poulidor). C’est très facile, certes, et Eddie the Eagle était un parfait filon dans le genre, mais il est certain que le réalisateur et son duo d’acteurs n’ont jamais espéré plus qu’une belle histoire, en faisant et en proposant ce film.

Illustration même de la glorieuse incertitude du sport, Eddie the Eagle est un film sympathique à voir lors d’une soirée entre amis, et ne prétendra jamais à plus. Mais ce n’est pas quelque chose qu’on lui reprochera franchement.