Parmi les rendez-vous attendus, et toujours trop courts, de l’année sériephile, Shameless, qui vient de clôturer une sixième saison très réussie s’est imposée au fil du temps comme un incontournable.

Retrouver la famille Gallagher porte une dimension affective particulièrement importante pour quiconque lui aura laissé sa chance, tant ses extravagances et excès se trouvent largement compensés par la grande familiarité que l’on peut ressentir envers ses membres, aussi hétéroclites que consistants, et la complexité des problématiques qu’elle permet d’aborder.

Ainsi, au fil des ans, nous avons vu grandir les nombreux enfants de Franck, bon gré mal gré mais surtout implacablement puisque, au travers leurs expériences diverses, c’est autant leur profonde humanité, avec tout ce qu’elle comporte de potentiel immense, que le poids de leur destin social et familial, qui trouvent à s’exprimer.

Alors que la saison précédente nous avait écrasé avec Ian sous le poids d’une maladie héritée de sa mère, nous avait permis de souffler pour et avec Lip qui semblait enfin embrasser ses capacités et, avec elles, un avenir choisi plus que subi, avait dévoilé aussi les limites d’une Fiona à bout de force et d’espérance, avait révélé une Debbie à peine sortie de l’enfance et déjà pressée de sauter à pieds joints dans l’âge adulte, cette année était celle de la grande révélation de Carl, longtemps resté énigmatique et secondaire.

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Carl que l’on avait toujours vu comme une graine de psychopathe semblait prédestiné à l’emprisonnement et la violence. Pourtant, c’est avec beaucoup de subtilité et sans raccourci que l’on a pu assister à sa métamorphose. Pour lui comme pour ses ainés, un avenir commence à se dessiner avec clarté. Mais pour lui comme pour les autres aussi, nous savons les démons tapis mais toujours prêts à ressurgir qui tenteront sans relâche de contrer cette ébauche, cette possibilité.

C’est ce que nous démontre très bien la chute vertigineuse de Lip, dont le rapport problématique avec les femmes qui se servent de lui, au contraire de celles dont il se sert, a fini par avoir raison de la stabilité qu’il s’était construite au profit d’une trajectoire dangereusement proche de celui qu’il méprise le plus, son père.

Car tout se résume là, finalement. Au-delà des particularismes qui font d’eux des individus si uniques et attachants, aucun n’échappe à l’héritage de leurs parents. Qu’il s’agisse de se construire une identité, de se situer dans des relations, et notamment un  couple, ou tout simplement d’assumer le poids de ses origines, et des nombreuses déterminations qu’elles impliquent, ces modèles, ne serait-ce que dans leur rejet, restent l’incontournable point d’achoppement auquel chacun n’aura de cesse de se confronter.

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Ainsi, après avoir laissé chacun se démener plus ou moins bien avec sa vie au cours des épisodes, après la litanie sans fin des enfants qui tentent de se débarrasser de la présence insidieuse de leur père, sans jamais y parvenir vraiment, la sortie finale de Frank sonne comme un rappel à la réalité. Il taille un costard sur mesure à chacun, bien sûr, et c’est de circonstance, mais surtout il balaye d’un revers de main toutes les tentatives de l’oublier ou de minimiser son importance dans leur histoire.

Pour le meilleur et pour le pire, si Fiona est liée à quelqu’un, c’est à cette figure paternelle absente et omniprésente, qu’elle rejette mais retrouve sans arrêt sur sa route sous le visage de chaque homme qu’elle choisit d’aimer. La négation de cette filiation, si douloureuse, si honteuse, dont ils présentent tous le visage sous l’une ou l’autre forme, est une force vitale qui les pousse à chercher autre chose, ailleurs, autant qu’elle ronge de l’intérieur tout ce qu’elle leur permet de bâtir.

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C’est que malgré les galères, malgré l’humiliation, vis-à-vis des autres mais surtout de soi-même, malgré les « arnaques » dont ils ne ressortent pas fiers, malgré cette identité qui colle et dont ils aimeraient tant pouvoir se débarrasser, il y a aussi dans cette famille, aussi dysfonctionnelle soit-elle, mais peut-être justement parce qu’elle l’est autant, dans ce quartier, dans sa population, de l’intelligence, de la solidarité, de la joie partagée, un univers commun, qui mériterait mieux qu’une « colonisation » par une gentrification en marche ou une recherche de la dernière sensation exotique à la mode chez les hipsters.

Rassurez-vous, cependant, si le bon goût, le politiquement correct et la morale bourgeoise disposent du bon droit pour éliminer cette « vermine sociale », celle-ci est loin d’être sans ressource car, comme Frank, elle ne recule devant rien et n’a qu’un seul objectif : survivre… de préférence au dépend des autres.