La saison 4 de House of Cards est disponible depuis le 4 mars sur Netflix, et continue de déchaîner les passions à grand renfort de campagne promotionnelle tentaculaire. Justifié ? Verdict

ATTENTION SPOILER SUR TOUTE LA SAISON 4 DE HOUSE OF CARDS. LA LECTURE DE CET ARTICLE SE FAIT A VOS RISQUES ET PÉRILS. 

Dès l’épisode 1, le rythme avait été lancé : Frank doit composer avec sa femme Claire, qui a des ambitions élevées, et ayant pris goût au pouvoir à la Maison-Blanche, souhaite se mettre bien plus en avant. Cela a justifié sa décision de quitter Francis, puis sa tentative, aidée de sa nouvelle conseillère LeAnn Harvey, de se parachuter dans le 30e district du Texas, au nez et à la barbe de son ex-mari, en vain. Les Underwood comprennent qu’ils vont devoir opérer une culture du compromis s’ils veulent satisfaire leurs désirs à plus ou moins long terme, et après quelques passes d’armes et faux-semblants en forme de turbulences, la situation semble revenir au calme. C’est pour mieux les renvoyer dans l’oeil du cyclone : leur prochain adversaire sérieux est le Républicain candidat à la présidentielle, Will Conway

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Dans Game of Thrones, Lord Baelish, le plus grand joueur du jeu des trônes s’il en est, déclarait : « Chaos isn’t a pit. Chaos is a ladder ». En ce qui concerne les Underwood, rois de la magouille et de la manipulation, la définition ne saurait être que trop vraie : toute la saison durant, ca n’a jamais été la descente aux enfers pour Frank, mais l’escalade de situations plus chaotiques les unes que les autres. Et il a sa part dedans, puisqu’après ce passage à vide où sa femme Claire l’a complètement déstabilisé, le président des Etats-Unis a finalement repris la main et a asséné coup sur coup à ses adversaires. Après une saison 3 qui voyait la série, avec son personnage principal, tanguer du fait de la hauteur de la marche franchie par Frank Underwood, impliquant toujours plus de compromis, de vilenie, parfois de cruauté, d’implacabilité, voire d’affaiblissement personnel, la saison 4 vient confirmer son personnage dans ses fonctions, et rend la machine sérielle plus impitoyable que jamais. Le climax est atteint avec ces 5 dernières minutes insoutenables, où Frank, coup sur coup, s’adresse au spectateur-spectateur (public fictif et réel), déclare la guerre à l’ICO (l’équivalent de Daesh), décide avec Claire que malgré les difficultés (ICO, l’article de Tom Hammerschmidt qui enquête sur le président et l’accuse de corruption et de magouilles), ils iront jusqu’au bout, même si ca implique d’installer la peur dans le coeur des gens, et ensuite affronte une vidéo où des terroristes exécutent un otage américain, ce à quoi il répond que la peur, c’est lui qui en a le monopole. La tension des deux épisodes finaux, qui voit Frank doubler voire tripler les casquettes, est insoutenable, en témoignent les visages de Tom Yates et LeAnn Harvey (parfaits Paul Sparks et Neve Campbell), détruits par la violence de l’exécution, mais où, en miroir à la fin de la saison 2 où seul Frank apparaissait, les époux Underwood font face, et disent « Nous créons la terreur ». Avant sa saison 5, House of Cards confirme qu’elle a pris un virage plus brutal, tant en mots qu’en actes.

Car toute cette saison de House of Cards a aussi ingurgité, dans son ADN très politique, les codes du thriller, pour donner à sa campagne présidentielle une touche dramatique, qui devait rythmer les coups fourrés internes et externes, agissant sur les personnages avec une précision chirurgicale. A sa tête, Frank Underwood bien sûr, qui se retrouve face à ses propres méthodes : d’abord quand Claire, aidée de LeAnn, se retourne contre lui, ressortant par exemple le fait que son père ait fréquenté des membres du Ku Klux Klan ; puis face à Will Conway (excellent Joel Kinnaman), qui est un peu la version rajeunie et beau gosse de Frank, doublé d’un côté très JFK, la figure d’une politique actuelle toute en réseaux sociaux et charisme instagramien (la scène où Frank, chaussures retirées, et Will, propre sur lui, au lieu de parler de l’ICO, jouent sur le portable de Will, à un jeu où l’important est de bouffer l’autre, est très significative d’à quel point la politique s’est déportée sur un autre terrain, celui d’une opposition de style). Conway est l’incarnation d’une politique alternative à celle, pluridisciplinaire, de Frank, et la somme de tout ce que Frank a de négatif et a inspiré de négatif, et qui rendrait presque obsolète notre anti-héros préféré. Mais à chaque fois, Frank a repris le dessus : en battant Claire à son propre jeu et à son inexpérience ; et en rabaissant Conway en gérant, du moins au début, une crise diplomatique face au terrorisme, tout en organisant une dénonciation des mensonges proférés par Conway.

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En se rendant très actuelle, par le mimétisme avec la campagne présidentielle américaine de 2016, ou encore l’intégration du terrorisme dans son scénario, House of Cards s’est permis un coup de lustre bienvenu après une saison 3 que beaucoup voyaient annoncer un déclin. D’abord, elle s’est offerte une sacrée promotion : Twitter, Facebook et autres ont été l’occasion pour Kevin Spacey et Frank Underwood de faire leur promotion presque par l’absurde, en rendant toujours plus présent et populaire une figure fictive de la télévision. Ensuite, elle s’est permise un retour aux sources, si profond qu’elle en a rendu son personnage principal vulnérable. En effet, Frank Underwood, dès l’épisode 4, se fait tirer dessus par Lucas Goodwin, désespéré de son manque de résultats et du fait de ne pas être écouté. Le château de cartes tremble, son état est critique, Meechum meurt (sûrement du fait de l’engagement de l’acteur dans la série Gotham), Donald Blythe devient président par intérim. 2 semaines passent (soit 4 épisodes), mais on a l’impression que c’est une éternité. Dans la campagne s’ajoute une autre campagne : celle du président pour sa vie, en plus de celle de sa popularité auprès du peuple américain. La catabase (ou catharsis, compte-tenu du fait qu’on parle d’un Frank qui une fois sorti semblera en rire ?) est alors terrifiante : tour à tour reviennent Zoe Barnes (dont la ressemblance physique avec Claire est troublante, double d’amour et de haine) et Peter Russo, que Frank a tués, pour le hanter, le mettre face à ses pulsions, ses décisions, ses vices, ses pêchés, fantômes dans une Maison-Blanche qui semble être devenue un purgatoire, et où le choix de sortie, de vie ou de mort, revient à Frank. Jamais il n’a semblé aussi acculé : si l’artifice du rêve hallucinatoire est un classique, la puissante manière dont ces Furies viennent pourrir la vie de Frank (un Kevin Spacey toujours magnifique), terreur en forme d’avertissement dont il veut s’échapper (ce sont ces premiers mots à Doug en se réveillant), est brillamment séquencée, excursion bienvenue dans la psyché d’un Frank angoissé qui pour la première fois affronte quelque chose qu’il ne peut pas contrôler, et rythmant ces quelques épisodes en fil rouge d’une situation politique toujours plus complexe.

Cela assure une parfaite transition pour parler de sa femme, Claire Underwood. Toujours plus génialement interprétée par Robin Wright (qui réalise en plus 4 épisodes !), le personnage de Claire a pris un tournant décisif cette saison. L’intelligence de la série est d’avoir « salé » ses épisodes d’une question qui demeurait brûlante en fin de saison 3 (où Claire quittait Frank), mais qui à un moment devait forcément se poser : si Frank et Claire sont un couple purement contractuel, presque asexuel, froid comme la pierre, ambitieux comme leurs visées, allait-il survivre à l’enivrement d’un pouvoir où Frank cherche à se maintenir, laisser un héritage, garder une bonne image externe (et devenir Nixon, Reagan, et Jefferson à la fois) tout en assouvissant ses intérêts internes ? Fort heureusement, nous n’avons pas été bassinés avec cela 13 épisodes durant : la série a su enchâsser l’affaire dans une logique politique, de campagne, et offrir au couple une porte de sortie brutale (l’attentat sur Frank) rappelant qu’ils peuvent se tirer dans les pattes tant qu’ils veulent, ca ne leur sera jamais bénéfique. D’autant plus que Claire a elle-même ses propres démons : on sait maintenant que ses tailleurs serrés et sa coupe courte bien peignée sont ceux de l’exigence face à une mère castratrice (épatante Ellen Burstyn, toujours plus grande actrice à 83 ans) qui l’a toujours durement traitée. Le cancer de sa mère révèle ainsi les brisures intimes d’une femme qui n’ayant jamais eu de père a vu en Francis une figure de mentor, rassurante ; et en Tom, son autre, antithèse du prince charmant autant qu’elle est l’antithèse de la princesse.

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Mais à l’instar d’autres séries Netflix où les femmes ne s’en laissent pas compter (Jessica Jones, Daredevil), c’est elle qui fait plier son mari. Claire Underwood est un personnage aussi important que Frank, et son action dans cette saison 4 est celle d’une femme revendiquant sa prévalence. Une saison de la confirmation, puisqu’elle avait exigé, déjà, de Francis, une nomination présidentielle à l’ONU, où elle s’était vite retrouvée confrontée aux difficultés du monde politique. Mais le pas le plus décisif est franchi lors de son affrontement avec le président russe Viktor Petrov (toujours un plaisir de voir Lars Mikkelsen jouer ce rôle), qu’elle met à sa botte : plus actuelle que jamais (les Russes sont en effet financièrement dans le rouge compte-tenu de la chute actuelle du rouble), la série adoube ainsi complètement Claire (qui n’ira même pas prendre de nouvelles de Frank tout juste sorti du coma avant de battre Petrov sur sa rhétorique), et la forme pour être sinon l’égale de Frank, du moins son alter ego, en permanence sur le front (présente au débat entre candidats, effectuant les déplacements de campagne, elle ira même jusqu’à confronter Yusuf Al-Ahmadi, le chef de l’ICO, pour tenter de le raisonner), et mise sur le devant de la scène par Francis lui-même, via une élection démocrate visant à la faire vice-présidente et donc à former un ticket Underwood-Underwood pour 2016. Cette saison est donc bien celle qui établit définitivement les Underwood contre le reste du monde. Car comme ils l’admettent eux-mêmes : sans l’autre, ils ne sont rien.

House of Cards pose sa marque pour la suite, incarnée par la fragilité du nouveau foie de Francis, fêlure où des personnages comme Tom Hammerschmidt aimeraient s’engouffrer. Se parant d’un aspect très Spotlight, l’avertissement des Furies n’est pas anodin : les manipulations de Frank, surtout dans un pays comme les Etats-Unis, ne peuvent être que des squelettes dans un placard, attendant qu’un journaliste vienne les en sortir. L’irradiation de l’influence de Frank, toujours plus brutale au fil de la saison, a des conséquences parfois fâcheuses : d’une Cathy Durant embarquée puis débarquée (c’est tout comme, tant elle ne participe plus à rien dans les derniers épisodes, et tant sa force de conviction fond face à la terreur que lui inspire Frank lors d’un face à face d’une intensité rare), victime de la prise en main de Frank sur la campagne ; à un Seth Grayson dépassé par les événements et harcelé par un Doug tentaculaire et dévoué (et avec ses propres démons, ceux de la mort d’un patient en attente de greffe sur la conscience, car écarté au profit du président) ; en passant par le couple Jackie Sharp/Remy Danton, confrontés à leurs pêchés et qui décident finalement de s’abandonner à eux-mêmes et à se ranger du bon côté ; ou de Freddy Hayes qui relâche toute sa haine contre un président qui ne le voit toujours que comme le cuisinier alors qu’il veut s’émanciper en tant que jardinier (tu la sens ma métaphore de la nature ?), tous ceux qui gravitent autour de Frank Underwood n’en ressortent pas indemnes. Et cette blessure de guerre au foie, que Frank voit comme un reaganisme qui doit le porter toujours plus haut (Reagan est quand même le président du « America is Back », Francis est celui du « America Works »), la réalité la voit comme la brèche que tout le monde attendait pour le battre. La scène d’affrontement où le spectateur est fusionné à Tom dans les réponses que Frank lui/nous fait à ses accusations, transformant l’aparté célèbre de la série en miroir scénaristique, compte parmi les plus puissantes de la série.

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Il ne faut pas oublier, enfin, que House of Cards est une série américaine, et que dans ce cas de figure politique, il était difficile, en la rendant actuelle, de ne pas mettre l’Amérique face à ses démons. Celui, actuel, du terrorisme, d’abord : dur de ne pas voir dans Frank Underwood, décidant d’envoyer l’armée au sol contre l’ICO, un George W Bush new generation, celui-ci ayant envoyé l’Amérique en guerre après le 11 septembre. Cela est plus que bienvenu pour le scénario : en faisant de Frank non seulement un président, mais aussi un chef de guerre omnipotent, supprimant Cathy Durant et prenant la place du général devenu colistier de Conway, n’écoutant pas les experts et mettant Conway de côté pour s’affirmer à la tête de la nation, House of Cards trouve un prétexte parfait pour faire de Frank un « général Inexorable », comme l’écrivait Victor Hugo, et confortant un Frank décidé à ne rien lâcher, tant la campagne que la présidence, alors que tout le monde le voit mourir à court terme d’une défaillance hépatique. La série semble réhabiliter cet America is Back reaganien, s’appropriant la scène internationale au profit de sa scène fictive et faisant de cette scène un porte-étendard pour encourager au combat contre la menace terroriste (ce qui est somme toute très Charlie). Et ainsi préparer une saison 5 où le terrain sera plus que jamais miné. On a aussi incarné la question des écoutes (l’aspect nixonien de Frank), de l’espionnage de la population et de ses pensées, que ce soit du côté de Will ou du côté de Frank, chacun gardant un atout dans sa manche pour remporter l’élection. Enfin, quel démon plus puissant, pour une telle série, que l’évocation des armes à feu, serpent de mer éternel, protégé par le Second Amendement et un système politique dans lequel le Président démocrate doit gouverner avec une opposition républicaine pro-armes et influencée par les lobbyistes. La série ne se fait toutefois pas prophète en son pays : intelligemment, elle donne une illustration d’un problème plus que jamais prégnant aux Etats-Unis, auquel même le charisme de Claire et la tactique de Frank, qui voulait faire d’un pro-armes son colistier en plus de le faire défendre une législation anti-armes, se heurtent. House of Cards, loin d’être moralisatrice, est bien pire : elle est méchamment satirique. Frank, ses manipulations, sa manière d’évoluer au sein d’un pays corrompu à la moëlle, où les élections sont un jeu de pouvoir, où les sourires sont faux, sont autant d’éléments critiquant avec un cynisme monstre le fonctionnement désuet, et moralement et éthiquement répréhensible de la première puissance mondiale. A l’aube d’une fin de la série, et alors que le personnage est de plus en plus menacé, Frank Underwood se veut une figure présidentielle syncrétique de tous ceux qui l’ont précédé à la Maison-Blanche (d’où son monologue dans les couloirs, devant les portraits des anciens présidents), imposant ses idées, mentant face caméra, se transformant presque en dictateur, en Lorenzaccio inversé. Et si House of Cards l’établit ainsi, c’est pour rappeler que la soif de pouvoir politique est universelle autant qu’individuelle, et a toujours des conséquences, surtout dans un pays comme les Etats-Unis d’Amérique.

Quoi qu’il en soit, cette saison 4 a décidé de frapper très fort. Parce que House of Cards est politique, parce qu’elle est actuelle, et parce qu’il ne faut pas confiner House of Cards à la simple magouille politique en interne, elle a décidé d’épouser un peu plus la gangrène de son pays, et de la fusionner à ses personnages, tant principaux que secondaires (LeAnn, Doug, malgré leur opposition, ne sont pas des gentils) pour offrir un vraisemblable de situation d’une force saisissante, envoûtante, fascinante, avec toujours cette espèce de malsain aussi gênant qu’attirant. Avec le retour de beaucoup d’éléments des autres saisons, House of Cards semble s’être repliée sur elle-même pour faire ressortir toute son essence, toute sa brutalité, et s’est subtilement arrangé pour offrir à la saison 5 (last but not least ?) un baroud d’honneur on ne peut plus haletant. L’étau se resserre sur son couple phare, Macbeths modernes toujours plus déterminés dans leurs ambitions. A quelle point la chute (ou l’ascension ?) sera-t-elle dure ? Ce sera sans Beau Willimon, qui a décidé de se consacrer à autre chose, mais on l’espère avec toujours plus de qualité. La saison 4, en tout cas, est entièrement disponible sur Netflix.