Les Césars 2016 ont rendu leur verdict la nuit dernière, avec un palmarès bien diversifié, et une cérémonie certes plus courte, mais qui n’en était presque plus une.

Donner le rôle de maîtresse de cérémonie à Florence Foresti était le gage d’une rupture totale avec le style tout en flegme d’Edouard Baer, ou l’humour pince-sans-rire d’Antoine De Caunes. Mais c’était aussi le risque de voir les Césars, qui ont quand même, on ne va pas leur reprocher, un peu de traditionalisme à revendre, se transformer en one-woman show de la pile électrique qu’est l’humoriste, et c’est malheureusement ce qui fut le cas. A chaque intermède entre les remises de prix, en plus de son discours d’ouverture, Foresti a multiplié grimaces, grands yeux, mises en scène douteuses (pauvre Matthias Schoenaerts qui s’est retrouvé plongé dans un nouveau De Rouille et d’Os à l’insu de son plein gré) déclarations d’amour lourdingues à Vincent Cassel (surtout son moment très gênant avec Louis Garrel), quasi-poèmes à sa gloire et à ses goûts (« Je suis très contente » par-ci, « j’avais dis que je ferais pas ça mais je vais le faire quand même »), et sketchs bas de plafond consistant à s’ériger en Ellen DeGeneres à la française, la subtilité en moins. Jamais elle ne fut autant en décalage avec son sujet et son audience. Son discours d’ouverture a ainsi commencé par une attaque en règle vulgaire et sans relief contre les Américains, leur argent, leur obésité, dans le but, encore une fois, d’attirer l’attention sur sa personne par l’humour absurde. Sa loghorrée est donc très vite devenu assez ennuyeuse, voire embarrassante quand elle a repris les poncifs vus et revus (les vannes beaufs sur Lindon-Di Caprio même combat, Catherine Frot pareil) mais surtout quand elle s’est attachée à faire un discours hystérique face à « un Américain », Michael Douglas, qui, grand prince, l’a quand même applaudie et lui a souri toute la soirée. Sa tentative de désacralisation en parlant non pas d’un « meilleur » quelque chose, mais d’un « préféré » aurait ainsi pu tomber à pic si elle n’était pas attachée à toutes ces cabrioles aussi vides les unes que les autres, qui ont ainsi terminé, une énième fois, par un remerciement à sa propre personne : « on a fait court, il est même pas minuit, on dit merci Foresti ».

Les remettants, qui semblaient tous faire partie de son répertoire personnel (Marie Gillain, Raphaël Personnaz, Jérôme Commandeur, le Palmashow, Audrey Lamy…), ont tous coulé avec elle. En vrac, le Palmashow et Jérôme Commandeur et leurs discours nullissimes qui, loin de faire l’effet contraire, ont rappelé à tout le monde pourquoi ils sont devenus has-been et qu’ils ne sont là que parce que Florence Foresti leur devait une faveur ; Zabou Breitman et Pierre Deladonchamps ont retenté leur remise de prix amour/haine ultra-décalée et ont encore une fois lamentablement échoué ; Patrick Bruel est venu faire une vanne qui complètement raté ; Audrey Lamy nous a vrillé les tympans avec une chanson plus que futile ; ou encore Jonathan Cohen et son sketch incompréhensible qui l’a peut-être fait rire en coulisses mais n’a jamais fonctionné en public. Heureusement, s’il faut retirer un ou deux moments de grâce dans cette cérémonie, c’est le discours en français, sans préparation, touchant et parfait de Michael Douglas, entre humilité et remerciement à son immense acteur de père ; ainsi que celui, plein d’authenticité, de Rod Paradot, qui n’a pas eu besoin de jouer pour dévoiler toute l’émotion qui le submergeait en recevant le César du meilleur espoir masculin ; le discours de Sidse Babett Knudsen, qui a réussi à plus toucher et à faire rire en 2min que tous les autres intervenants durant 3h ; et l’excellente reprise de la BO du film Subway par Christine and The Queens.

Mais le plus maladroit dans cette soirée de cérémonie est qu’on a fortement insisté pour que les lauréats ne se laissent pas happer par le syndrome Abderrahmane Sissako et ne partent pas dans des longs discours barbants, ce qui a fait que les remises de prix se sont cantonnés aux remerciements, et ces précieuses minutes gagnées ont été exploitées par… Florence Foresti, évidemment, qui s’est mise en scène chaque fois qu’elle a pu, comme dans cette parodie de Bloqués complètement foutraque. Elle a ainsi réussi le spectaculaire exploit de raccourcir la cérémonie en la faisant paraître toujours plus longue et en empêchant les lauréats de dire quelque chose d’intéressant. Il était de bon ton de vouloir faire de cette cérémonie un moment à la fois convivial et synthétique, célébrant le cinéma français autour de ce qui fait notre patrimoine culturel. En faisant de Florence Foresti la présentatrice en même temps que la tête d’affiche de cette cérémonie, on a voulu rassembler les gens autour d’une des personnalités préférées des Français. Florence Foresti est certes plus universelle qu’Edouard Baer, ce qui a certainement fait que, tranchant avec la longueur de l’an passé et la langueur d’Edouard Baer, la salle s’y soit plus retrouvée. Sauf que Florence Foresti est aussi une show-woman, comme ses spectacles le démontrent. L’inviter, c’était la laisser prendre les manettes et polariser l’attention. C’était faire de ses talents comiques un écran et un gage de réussite presque assurée après l’exaspération de l’année dernière. Toutefois, on ne peut s’empêcher de penser que tout cela n’était qu’artificiel, et paradoxalement manquait de liant : Foresti a renversé la cérémonie à son avantage, utilisant les différents moments de la soirée pour ses propres intérêts, et laissant les récompenses tomber comme des cheveux sur la soupe, intermèdes du spectacle de Florence Foresti. Vite, vite, la comique a voulu éviter de faire traîner la soirée, a agrippé ses spectateurs à la gorge, et a capitalisé sur ses talents pour les faire rire. Mais dès lors la cérémonie voyait son équilibre entre célébration et détente dangereusement pencher, au point de devenir une parodie de cérémonie, une désacralisation de désacralisation. Ce n’était plus une cérémonie, mais un spectacle, sous le prétexte certainement vrai que les gens se fichaient d’une soirée éternellement longue et ennuyeuse bordée de discours de remerciements allant de l’utopique au politique, mais voulaient du peps à l’américaine, d’où le choix décalé de Florence Foresti.

Et le palmarès, direz-vous ? Beaucoup d’attentes se sont concrétisées : Vincent Lindon a eu son César pour La Loi du Marché, Catherine Frot le sien pour Marguerite, Arnaud Despleschin l’a eu pour Trois Souvenirs de ma jeunesse. Mais certaines surprises se sont aussi invitées : contre toute attente, Fatima a été sacré meilleur film, devant Mustang ou Dheepan ou encore Zita Hanrot en meilleur espoir féminin, devant Lou Roy-Lecollinet ou Camille Cottin. Birdman est lui venu rafler une énième récompense, semblant avoir écrasé la concurrence du Fils de Saul ou de Mia Madre. Un palmarès qui s’en retrouve très diversifié, où Mustang, Marguerite et Fatima (grand gagnant avec trois prix sur quatre nominations) se sont partagés les prix. Difficile de ne pas voir un peu de politique(ment correct) dans ces victoires : offrir à certains les prix attendus depuis longtemps (Lindon et Frot), et récompenser des films dramatiques aux sujets forts (Fatima, Mustang, La Tête Haute) avec une toute petite place pour le cinéma d’auteur (Trois Souvenirs de ma Jeunesse) et un schouïa pour le film américain (Birdman, mais aussi Le Petit Prince, idée à la française mais concrétisation outre-atlantique). Le cinéma français a ainsi choisi de couvrir par ces récompenses toutes les représentations de sujets sensibles et se présenter ainsi comme syncrétique, à l’heure d’un pays qui veut rassembler, au détriment des attentes et pronostics. C’est au moins louable, bien que décidément trop marqué, surtout quand le point d’orgue est le César du meilleur documentaire pour l’éco-militant Demain, de Mélanie Laurent, qui avait accompagné François Hollande défendre la cause environnementale en Amérique latine.

Le palmarès :

Meilleur film : Fatima de Philippe Faucon
Meilleur réalisateur: Arnaud Desplechin (Trois souvenirs de ma jeunesse)

Meilleur film d’animation: Le Petit Prince de Mark Osborne
Meilleur premier film: Mustang de Deniz Gamze Egüven
Meilleur documentaire: Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent
Meilleur film étranger: Birdman d’Alejandro G. Inarritu (USA-Mexique)
Meilleur court métrage: La contre-allée de Cécile Ducrocq
Meilleur film d’animation (court métrage): Le repas dominical de Céline Devaux

Meilleure actrice: Catherine Frot (Marguerite)
Meilleur acteur: Vincent Lindon (La loi du marché)
Meilleur second rôle féminin: Sidse Babett Knudsen (L’Hermine)
Meilleur second rôle masculin: Benoît Magimel (La tête haute)
Meilleur espoir féminin: Zita Hanrot (Fatima)
Meilleur espoir masculin: Rod Paradot (La tête haute)

Meilleur scénario original: Deniz Gamze Ergüven, Alice Winocour (Mustang)
Meilleur scénario adapté: Philippe Faucon, d’après Prière à la lune de Fatima Elayoubi (Fatima)
Meilleure image: Christophe Offenstein (Valley of Love)
Meilleur montage: Mathilde Van de Moortel (Mustang)
Meilleur son: François Musy, Gabriel Hafner (Marguerite)
Meilleurs décors: Martin Kurel (Marguerite)
Meilleurs costumes: Pierre-Jean Larroque (Marguerite)
Meilleure musique originale: Warren Ellis (Mustang)