Une fois n’est pas coutume, même si cela se fait de plus en plus dans les temps qui courent, j’ai choisi de parler d’un ressenti que je crois personnel, mais aussi partagé sur quelques points par certains, sur l’état de la critique aujourd’hui et les solutions, les attitudes que je crois essentielles à la survie qualitative de notre passion. Inutile donc, ici, de préciser que ce que vous allez lire, si le cœur vous en dit, ne concerne que moi, et en particulier peut ne pas être le reflet global de ce que pense SmallThings du rôle critique. Quand bien même certaines choses pourraient se retrouver dans les écrits et déclarations de mes collègues, il s’agit ici d’un avis qui n’engage que moi. Et, évidemment, il est ouvert à toute critique et débat.

Cela étant dit, il faudrait commencer le développement en dévoilant un secret qui n’est que de polichinelle : comme beaucoup d’autres, notre passion (une profession pour certains, assez rares dans ma sphère) traverse une crise. Elle est globale, à la fois éthique et de moyens. Certains, comme Ilan Arfi (dont je salue la qualité journalistique), tentent de la dénoncer de par la description de divers travers de distributeurs, de blogueurs, que l’on pourrait qualifier de corrompus si l’on ne craignait les représailles, qui malheureusement se révèlent parfois réelles pour celui ayant conceptualisé le terme de « Mafia de l’Ignorance ». Rendant ainsi son combat critique nécessaire, mais surtout légitimé, y apportant des arguments alors que lui même en réunissait déjà.

Mais ce n’est peut être pas la seule raison pour laquelle j’ai décidé de sortir tout ce que je vais vous dire de ma tête. Ce n’est pas vraiment un témoignage que vous allez lire ici : vous n’y lirez pas des dénonciations de travers de distributeurs. De blogueurs, parfois, de manière générale, le but n’étant pas ici de montrer les méchants du doigt. On parlera plutôt de profession de foi, de solutions que j’essaie (bien maladroitement et sans doute de manière assez orgueilleuse) d’apporter à la descente aux enfers (relative!) de notre passion. Plus qu’une prise en compte de la crise, il s’agit aussi de prévenir celle qui n’est pas encore arrivée, bien que, je le crois, nous en soyons malheureusement à la porte : la crise de légitimité.

Blogueurs, cette crise est à nos portes. Qui d’entre nous peut prétendre à une légitimité complète dans notre domaine ? Ici, entendons nous bien, on parle de légitimité publique, pas de légitimité les uns par rapports aux autres (qui écrit le mieux, le moins bien, ce n’est non seulement pas le sujet mais je serais en plus bien prétentieux de donner ainsi des leçons), mais de légitimité par rapport à ce que j’appellerai les « hautes sphères de la critique » (comprendre « hautes » comme « les plus reconnues » et non comme un critère qualitatif). Elles publient, souvent, sur papier et sur Web. Quoi qu’on dise de la crise, bien réelle, que traverse ce type de presse, c’est bien elle qui est suivie le plus par le public. L’exemple seul des Avis Presse Allociné, quand ces avis ne sont pas manipulés pour encenser tel ou tel film comme cela a pu arriver depuis la reprise du groupe par Webedia, montre bien à quel point les médias jugés comme « presse cinématographique » (et sérielle bien sûr) sont peu. Dans ces Avis Presse, les notes sous forme d’étoiles concernent, pour être large, un grand maximum de 40 organes de presse. Sur le nombre exorbitant de sites existant, c’est peu.

Comment expliquer cette crise de légitimité? C’est sans doute la première question qu’il faut se poser, avant de tenter d’en définir des solutions. On ne peut ici qu’essayer de trouver des causes, il est évident au vu du comportement de certains distributeurs que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, cela n’ayant rien à voir avec la qualité des sites en question, mais plutôt à leurs (évidentes) qualités de promotion des films, dirons-nous, « sensibles ». Ainsi, comme cela a déjà été dénoncé, on essaiera donc de passer rapidement sur le sujet ici, il crève les yeux que certains, de par des « marchés », négociations plus ou moins implicites avec les distributeurs, sont plus nantis que d’autres sans pour autant travailler plus. Non, ils travaillent mieux, mais ce « mieux » ne l’est que pour leurs partenaires, et ne relèvent pas de qualités rédactionnelles et analytiques objectives (que l’on serait d’ailleurs bien en peine de définir…).

Ce constat étant posé, et la division entre blogueurs certes un peu manichéenne, mais essentielle à surligner, exprimée, on peut passer ici à autre chose. Pour s’échapper de ce débat actif et houleux (et dont on a un peu tout dit), il serait bon d’essayer de trouver, dans cette guerre de légitimité, autre chose. Sur la presse française qui « marche », dont certains des moyens de reconnaissance de ce succès ont été évoqués plus haut, force est de constater d’abord qu’elle est très souvent analytique. Prenons des journaux (papier mais aussi maintenant, pour beaucoup, numériques) connus et reconnus, comme par exemple Positif, Mad Movies, l’Écran Fantastique. Contrairement à certaines presses d’information (parfois désinformation) rapide que l’on connaît, on remarque après une brève étude qu’ils ne font pas la course. Par l’étude de séries, par exemple, puisque c’est la matière la plus concernée sur le sujet, même si on ne se fait pas de doute sur la manière dont celles-ci sont regardées, l’avis sur ces productions n’arrive pourtant que lors de la diffusion française.

Il faut en effet à mon sens que le blogueur comprenne que, tant que la course à l’audience sur les productions culturelles existera (« dès que la saison est sortie sur Internet tu la regardes. Comment ça t’attends la diffusion française ? Mais Machin en parle depuis deux jours déjà ! On a pas le temps »), sa légitimité ne pourra être assise : le distributeur moyen, je le crois, n’accordera pas sa confiance à une presse qui n’attend pas, il faut bien le dire, dans la plus grande des impolitesses, malheureusement commune à notre époque, que la série soit sortie pour la voir… Et en parler !

Seulement, c’est bien ce qu’il faut faire pour « percer ». C’est finalement le grand principe de notre presse Web, et c’est peut-être ce qui nous fait le plus de mal, ce qui met le plus notre légitimité entre guillemets : au delà du fait que certaines œuvres méritent du recul (on ne sort pas, ou très rarement car cela peut arriver chez certains écrivains talentueux, une critique d’un Haneke dans le même laps de temps que celle d’un Septième Fils !), le public, d’expérience, n’est pas forcément plus intéressé par une critique qui sort plus tôt ! Au delà de son attirance un peu bizarre (qu’on ne juge pas, chacun trouve son compte et c’est tant mieux) pour les émissions telles que celle de Cyril Hanouna, je crois, peut être un peu naïvement, le public plus à même de privilégier une critique de qualité à une critique en avance !

Au delà du problème de temps, bien sûr, les téléchargements illégaux et le streaming (il faut bien finir par appeler un chat un chat) sont aussi dus à un manque de moyens des blogueurs, qui au delà du prix toujours plus exorbitant des places de cinéma malgré la tendance actuelle aux tarifs  dits « réduits », trouvent finalement bien meilleur accès à ce qu’ils cherchent sur le Web. Qui pourrait leur jeter la pierre? Cela arrive à tout le monde, moi le premier ! C’est alors principalement aux distributeurs qu’il faudra s’adresser, peut-être leur faut il ouvrir des projections de presse plus larges, et se calmer un peu sur certaines procédures d’embargo (on est obligé ici de citer Disney, l’hystérie personnifiée, dont certains sites reconnus et amateurs de comics et de dérivés attendent toujours, au passage, leur accréditation). Mais cette frilosité des grands distributeurs, ce sont les principaux concernés, ne serait elle pas moins présente sans la masse des téléchargements ? Qui vient le premier, la poule ou l’œuf? La question est large et ne trouvera pas de réponse si l’effort ne vient pas des deux côtés.

Pour asseoir sa légitimité, ne nous voilons pas la face plus que de nécessaire, il faut « faire du chiffre« . Cela fonctionne comme ça et pas autrement, plus un site a de vues et plus il a de chances d’être considéré comme reconnu, comme de qualité. Peu flatteur pour certains « petits sites » (on peut ici prendre l’exemple essentiel et fascinant de « De l’Autre Côté de l’Image« , sans doute pour moi le meilleur site en activité concernant le cinéma), dont le talent critique dépasse aisément certains autres « grands » et invités à de nombreuses projections, qu’on évitera ici de citer, non pas par crainte de représailles, mais tout simplement pour ne pas leur faire plus de publicité. Mais c’est un système auquel il faut s’accommoder : aussi est-il dans l’intérêt de chacun souhaitant être reconnu d’essayer d’allier passion et attractivité.

Passion, c’est à chacun de juger et de voir comment la retranscrire. On ne donnera pas ici de conseil sur la question, simplement pour la raison qu’elle est éminemment personnelle et dépend beaucoup de regard de chacun sur soi même et de ce qu’il compte produire. L’attractivité, en revanche est un tout autre sujet, et permet, sans avoir de recette miracle et en faisant peut-être preuve d’une certaine croyance naïve, un peu idéaliste, de reconnaître que la qualité est, souvent, ce qui intéresse le public cinéphile, lecteur de nos chroniques.

Quel est donc le rôle du critique ? On est enfin dans le cœur du sujet, dont on a déjà posé les bases complexes et apporté des débuts de développement. Le rôle critique est bien sûr avant tout d’être lu. D’apporter, pour cela, un regard avisé sur ce qu’il voit, et de permettre au spectateur de faire un choix. C’est le premier rôle du critique, son avis quoi qu’on en dise est, souvent, une référence pour celui qui le lit fréquemment. Ainsi faut-il être clair, éviter un maximum les fautes d’orthographe et essayer tant que faire se peut d’apporter une qualité rédactionnelle à ce que l’on propose. Éviter les redites, sauf si elles sont essentielles pour dégager un argument important. Mais cela est bon de n’importe quel exercice d’écriture, relève des études scolaires, ou/et des lectures de chacun, donner des conseils ici reviendrait à proposer un ennuyeux cours…

Pour qu’un critique soit pris en compte, au delà de la qualité de sa syntaxe, il faut, je le pense de tout mon cœur, qu’il prenne en compte son public. On lit trop souvent des avis ne prenant pas en compte l’avis public. Si son avis diffère de cet avis public, la première question que doit se poser un critique est : pourquoi? Si cette œuvre cinématographique a bien toutes les qualités que je lui trouve, pourquoi tout le monde la trouve si médiocre ? Pour quelles raisons le public aime t’il tant cette série alors que je n’y trouve que vide et violence ? Un avis, dans ce type de cas, qui se contente de se renfermer sur lui même, n’a d’une part que peu d’intérêt (quand bien même il serait bien écrit et argumenté), et d’autre part risque d’agacer sérieusement le lecteur qui n’aurait pas la même vision de choses. L’auteur ne tente même pas de prouver au lecteur qu’il a tort, ce serait un petit début, il ignore purement et simplement son avis ! Il apparaît ainsi sans le vouloir bien méprisant…

On se rend compte finalement que, comme beaucoup de sujets à problèmes, le questionnement ici développé tourne beaucoup autour du respect. On respecte le distributeur en ne téléchargement pas des mois à l’avance les films et séries qu’il propose, quand bien même celles ci arriveraient en France de manière tardive, juste pour en parler le premier. On respecte ses lecteurs en leur proposant un contenu que l’on veut de qualité, et on les respecte d’autant plus en prenant leur avis en compte. Il s’agit finalement de rappeler l’évidence : les vues ne sont pas qu’un chiffre sur une page. Des personnes, derrière ont cliqué, ont aimé ou pas !

Ou pas ! Il s’agit bien sûr d’accepter la critique ! C’est à la fois aux lecteurs et à l’auteur de faire des efforts dans ce domaine. Je vois trop souvent en tant qu’administrateur de groupe cinéphile des critiques agressives d’auteurs envers d’autres : on en est épuisé de rappeler que chacun, peu importe la qualité de sa plume, a droit au respect. La critique doit être respectueuse, à la fois d’un auteur à l’autre, mais aussi d’un lecteur « simple » à un auteur. Et avant tout, puisque l’on parle ici du rôle de l’auteur et non de celui du public, respectueuse d’un auteur à une œuvre.

Le problème de cette dernière forme de respect est plus insidieux, concerne moins la recherche de vues que la production qualitative et crédible de chacun. L’auteur doit respecter l’œuvre : en voilà un grand principe, fondamental mais assez difficile à mettre en pratique. Respecter l’œuvre ce n’est pas seulement éviter les attaques ad hominem, les insultes envers l’équipe du film (on en voit parfois ! Regardez bien!), mais également et surtout éviter un maximum les a priori. Qu’on se le dise, on en a tous. Beaucoup font « gloups » à l’idée d’une version de Gaston par le cinéaste déjà auteur du décrié « Les Profs ». Mais ce « gloups » doit être silencieux, et l’on doit surtout essayer de le mettre un maximum en sourdine au moment de voir le film.

Cela est encore une fois une histoire de crédibilité ! Comment croire un critique, se fier à son avis si il était ostensiblement et catégoriquement convaincu bien avant la séance que le film sera un navet, tout juste bon à rapporter un peu d’argent ? L’affaire n’est pas ici l’objectivité, le critique a forcément des attentes plus ou moins positives, plus ou moins tranchées, envers le film qu’il va voir, on voit rarement un film dont l’idée du visionnage laisse indifférent. Mais il s’agit d’agir, en calmant les attentes pour apprécier l’œuvre en elle-même, et non en temps que suite, que reboot, que produit hollywoodien, que « film de »… Le recul envers certaines œuvres est essentiel, mais il se fait après coup, c’est seulement après avoir vu le film que l’on peut le remettre en question dans le genre, le style, le choix de production dans lequel il évolue ! Blogueur, ne sois ni fanboy ni hater, accepte que ta passion a des défauts et ta hantise des qualités, ou au moins entends les !

Le critique, enfin, et c’est un des écueils les plus difficiles à éviter pour exercer le métier de journaliste aujourd’hui, ne doit jamais être racoleur, si vous me passez l’expression. Certains sites en font presque leur porte-étendard, balançant à la tête des lecteurs des avis péremptoires sur tel ou tel film, telle ou telle question de société, tel ou tel effet de mode. C’est une chose à laquelle il faut faire attention, et un mal qui se répand de manière malheureusement très fréquente dans nombre de généralistes. Ils ne donnent pas au lecteur ce qu’il veut, loin de là ! Mais ce qu’eux même s’imaginent qu’il veut. Blogueur, vouloir des clics est une chose, mais ne vends pas n’importe quoi pour cela ! La critique n’existe pas à grands « coups d’hashtags », comme dirait Stromae ! Ne deviens pas une #Putaclic… Et on en revient, ici encore, à une question de respect. Mais alors, c’est le respect de soi même. 

Tout ça pour dire une chose. La crise des blogueurs existe. Elle est à nos portes. Elle est ici pour de nombreuses raisons, qui ne sauraient être toutes citées dans cette longue chronique. Il s’agit sur certains points d’empêcher qu’elle ne se prolonge, sur d’autres d’empêcher qu’elle ne démarre ! Je crois personnellement, pour beaucoup de blogs que je vois circuler, à notre capacité de remise en question. Mais le mouvement doit être global, ne saurait se faire seulement individuellement. Je n’ai pas posé ici toutes les questions, n’ai pas non plus apporté toutes les réponses, loin s’en faut ! Ma volonté est simplement que ces questions soient posées. Grand bien leur fasse à ceux qui préfèrent rester dans l’ombre et simplement calmer leur besoin d’écrire, il est estimable de savoir simplement profiter de sa passion. Toi le blogueur qui me lis, tu as bien du courage ! As-tu cette envie de te remettre en question ? Au point d’approuver une charte, signée pour le respect et le bien-être de chacun? Si c’est le cas, n’hésite pas à nous le faire savoir !

Trouvez ici les liens cités dans la chronique, et d’autres utilisés pour certaines affirmations :

« De L’autre Côté de l’Image », dirigé par Amandine Mi : http://clockwork1.canalblog.com

 » Cinéphilia », dirigé par Thibault Van de Werve  : http://cinephilia.fr/blog/

Et son billet (par Ilan Arfi) sur la Mafia de l’Ignorance : http://cinephilia.fr/blog/tribune-la-blogosphere-cinema-ou-la-mafia-de-lignorance/

« Le Monde », traitant de l’embargo Disney : http://www.lemonde.fr/cinema/article/2015/12/15/pourquoi-vous-ne-lirez-la-critique-du-dernier-star-wars-que-jeudi_4832107_3476.html

Clip de « Carmen », par Stromae :

 

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