Vinyl est la nouvelle production du duo Martin Scorsese/Terence Winter. Musique, et surtout rock des années 70, obligent, Mick Jagger y est aussi attaché. Retour sur un pilote rock’n’roll

Fantasme de Scorsese (qui réalise d’ailleurs ici ce pilote d’1h52) et de Mick Jagger, qui bossent sur ce projet (qui aurait dû à la base être un film) depuis plus de dix ans maintenant, ce pilote de Vinyl pose les enjeux d’une nouvelle grosse production télévisuelle. On a donc Richie Finestra, fils d’immigrés italiens, qui a réussi dans le rock, passant de barman à manager puis à gérant de son propre label, American Century Records. Il a tout pour être heureux, surtout quand Polygram lui fait une offre de rachat avantageuse. Toutefois le label est en crise, les voix de l’époque (ABBA, Led Zeppelin) lui passent sous le nez, ses clients vocifèrent, et le rachat peine à se concrétiser. Alors Richie Finestra se lance dans une spirale infernale qui mêle musique (beaucoup) et débauche (sexe, drugs and rock’n’roll, m’voyez ?)…

©HBO

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En confiant ce genre de production à un excité tel que Martin Scorsese, qui à 73 piges est toujours bien vivant (et mourra probablement derrière une caméra), au point de ressusciter un fantasme aussi vieux que les rides d’un Mick Jagger co-créateur, et avec le tout piloté par HBO, spécialiste ès fresques monumentales (coucou les Soprano), Vinyl avait l’assurance d’être l’un des rendez-vous du début 2016, et n’a pas dérogé à la règle. Après tout, pourquoi se priver quand une recette marche : prenez Scorsese, les immigrés italiens, son obsession pour la mafia d’un côté, le rock animant l’ex-Stone Jagger d’un autre, et prenez enfin Bobby Cannavale, ex-star de la tout juste défunte Boardwalk Empire elle-même déjà production Scorsese, ajoutez Terence Winter dans l’affaire, et il y a de bonnes chances d’obtenir quelque chose qui se détache de toute concurrence. Elle a de fait mis absolument tout de son côté afin de conserver une forte intensité qui traverse tout le pilote, comme si l’action se passait perpétuellement en boîte de nuit, cette boîte étant la représentation de l’esprit enflammé de Richie Finestra, tantôt au coeur de l’action (renégocier en coulisses un contrat avec un de ses clients), tantôt dans l’accalmie (par exemple quand il fête son anniversaire).

Mais à la différence d’une série musicale plus lambda voire ciblée à la Crazy Ex-Girlfriend, Vinyl est une production véritablement inédite, qui n’appartient qu’à elle-même et surtout porte bien trop la patte de son créateur pour être une simple série. Vinyl est ainsi une série musicale de gangsters, où le monde de la musique, comme l’était le monde de la boxe dans Raging Bull, est un prétexte et un arrière-plan (très prononcé) à l’énonciation d’une nouvelle histoire de gangsters très scorsesienne. Avec en personnage principal un patron de boîte un peu désorienté, à même de faire appel à un « voyou » du nom de Joe Corso, pour essayer de remettre son label sur les rails, puis de tuer ce même Corso dans un mouvement de rage, comme si le rock avait déchaîné ses pulsions meurtrières, c’était le mariage parfait entre Mick Jagger et Martin Scorsese. Plus encore, avec un New York baigné de l’hystérie des années 1970, où les gens se précipitent pour aller assister à quelque concert underground, où on couche au rythme des solos de guitare, et où le disco-pop d’Abba d’un côté et le punk des Nasty Bits (dont le leader est joué par James Jagger, magnifique point de jonction pour raviver les fantasmes) de l’autre commencent à émerger, Vinyl est aussi une fresque de la débauche, de la décadence, et des excès du rock’n’roll. Une sorte de Mean Streets, littéralement, de la musique, où les coups pleuvent sur le genre-roi qui, comme Richie et son label, cherche ses nouvelles stars : si l’on en croit la fin de l’épisode, qui, tel un message biblique, voit un immeuble s’effondrer sous le « poids » de la musique, le rock semble se chercher un second souffle. Dès lors, cette espèce de période de repli, où Led Zeppelin est sans cesse mentionné mais jamais montré, où Abba est moqué mais tout de même vu comme menaçant (Richie le sent bien), était un parfait vivier pour Martin Scorsese afin de faire naître son imaginaire du vice et de l’explosion pulsionnelle.  

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La grande force, par cela, de Vinyl, est de ne jamais lâcher son sujet principal, à savoir la musique. Elle prend dans ce pilote différentes formes évolutives : idéologie de formation, mythification, et représentation du self-made man à l’américaine quand Richie et Lester Grimes, un chanteur noir de cabaret, s’associent pour que l’un s’incarne en tant que manager et l’autre en tant que nouvelle coqueluche ; business, forcément, dans un milieu mafieux où si Lester lève le petit doigt pour protester, il se fait rouer de coups (il est intéressant de voir qu’il proteste pour ne pas chanter de musique commerciale, comme en écho à notre époque où cette musique est largement privilégiée dans une recherche de profits) ; mais aussi pause dans le récit, avec notamment les flashbacks sur l’histoire de Lester et son ascension ; et, enfin, moments de fulgurance et porte d’entrée dans la psychologie des personnages, l’exemple le plus frappant étant quand Richie, qui vient de tuer Joe Corso, prend sa guitare et la joue Jimi Hendrix, brisant comme lui sa guitare sur l’écran de sa télé. Dès lors, ce pilote de Vinyl garde une extraordinaire richesse tant narrative que didactique, dû au talent de la plume de Terence Winter, passant à travers les genres et les milieux (comme quand Richie arrive sur les terres de son ancien protégé Lester, moins-que-rien tandis que lui a réussi après l’avoir abandonné) en porte-à-faux d’une époque qui aurait tout aussi bien pu s’appeler les « roaring seventies ». Martin Scorsese réalise les rêves de tous les amoureux du rock (lui le premier) en remettant à jour avec une précision qui n’appartient qu’à lui cet espèce d’autre monde des années 70, si défini par ses sons qui résonnent comme des messages émancipateurs voire politiques (Jimi Hendrix, un des porte-paroles de l’opposition à la guerre du Viêtnam, vient de mourir). Surtout, Bobby Cannavale, tel une personne de 60 ans qui aujourd’hui découvrirait la musique électronique, joue avec grande aisance ce personnage torturé, happé, pris de court par l’hystérie ambiante brouilleuse de repère. Cannavale brille, alterne les émotions avec efficacité, et active par son énergie les personnages secondaires comme ses associés (hilarant Ray Romano) ou sa femme (touchante et authentique Olivia Wilde), qui servent de point d’ancrage dans ce trip hallucinant et halluciné. Des points d’ancrages toutefois trop vampirisés pour être véritablement encore jugés sur le fond : Olivia Wilde, notamment, la « femme de héros », doit se contenter d’une scène forte et de quelques miettes en près de deux heures, et Ray Romano n’existe qu’à travers Richie, et comme tout bon associé, il reste dans l’ombre. La charge des épisodes suivants sera de vraiment offrir à ces personnages secondaires la place qu’ils méritent et l’audience aux promesses annoncées.

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Le seul souci, et qui se dégage de manière paradoxalement naturelle tant il est persistant, c’est qu’on a l’impression tenace d’assister à un film de Martin Scorsese. Le créateur, qui a toujours voulu faire un film sur le sujet, replace ici absolument tous les codes de ses films habituels (le personnage principal italien, surtout via Bobby Cannavale qui a joué dans Boardwalk Empire, et qui ressemble furieusement à Bob De Niro dans Taxi Driver, ce qui n’aide pas à la distinction ; le New York des seventies ; l’ambiance mafia-friendly à la Affranchis ; le meurtre à la fois brutal et incongru ; les rails de cocaïne qui font beaucoup penser au Loup de Wall Street…) et en fait un long voyage de près de deux heures qui pourrait s’arrêter là, et faire passer les 9 épisodes restants pour une simple suite du pilote. Quelques passages et répliques semblent même être de vraies projections jouissives scorsesiennes, comme quand les associés de Richie comparent bien maladroitement les Allemands de Polygram à des nazis, fantasme récurrent des cinéastes nés dans la post-Shoah. La conséquence qui pourrait ainsi se dégager serait que l’ombre du cinéaste, et celle de Mick Jagger, se fassent trop fortes sur la série au point de susciter en permanence la comparaison entre les épisodes. La frontière entre film et pilote de série n’a jamais été aussi mince, témoignage d’une époque où les oeuvres s’expriment via cette nouvelle plateforme créative et artistique, dotée de moyens toujours plus massifs, qu’est la télévision, pourvoyeuse à long terme d’obsessions et d’extravagances cinématographiques assouvies, où l’on ne se contente plus de raconter UNE histoire, mais DES histoires, plurielles. C’est le cas ici pour Vinyl : ce pilote, seul épisode pour l’instant, fait office de film introductif, et ce qui va suivre aura l’avantage d’être télévisé afin d’accentuer et d’affiner les contours de l’oeuvre d’art que le cinéaste a voulu mettre en branle. Il pose toutefois la question de ce que compte, ou du moins a laissé faire, Scorsese, du point de vue de la qualité : a-t-il eu une vraie implication, ou s’est-il juste cantonné à la production exécutive ? S’il a déclaré vouloir réaliser plus d’épisodes de Vinyl, il n’est pas dit que Martin Scorsese, qui avait déjà fait le coup avec Boardwalk Empire, ne soit impliqué plus que cela. Quoi qu’il en soit, la suite va avoir la tâche difficile d’à la fois s’intégrer pleinement dans les enjeux posés par ce pilote-film, mais aussi de s’en détacher par une certaine originalité pour montrer qu’elle mérite bien son titre de série, et non pas celui de téléfilm, voire anthologie, complémentaire au film-pilote.

Mais il est clair que Vinyl vaut le coup d’oeil. Puissant, intense, totalement atypique par son forme comme par son fond, et doté bien sûr d’une musique extraordinaire, la série est bien l’un des événements attendus. Elle est à suivre tous les lundis sur OCS City.