Après un passage chaotique du personnage dans le non moins chaotique X-Men Origins : Wolverine, Deadpool, toujours sous les traits de Ryan Reynolds, est de retour, cette fois dans son propre film solo.

Personnage le plus allumé de la galaxie Marvel, Deadpool n’est pas qu’un humain dopé à la faculté régénératrice et à une habileté étourdissante aux armes, c’est aussi un cinglé qui se permet absolument tout ce qu’il veut (à commencer par briser le quatrième mur), des choses qui lui sont bien reprochées dans le film d’ailleurs. Mais quel a été le commencement de cette intarissable grande gueule ? Il s’avère en fait que Wade Wilson est un mercenaire atteint d’un cancer lui bousillant ses organes, le condamnant et fichant en l’air ses projets avec sa copine Vanessa. Il se laisse alors tenter par une expérience menée par Francis, alias Ajax, censée le guérir et renforcer ses capacités…

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Dès les premières minutes, dès le générique, Deadpool annonce directement la couleur : celle d’un film au service de son personnage. Un personnage qui a bien entendu conscience d’être fictif, d’être en train de tourner un film sur lui-même (ce qui ne dérange pas son narcissisme profond), le fait remarquer, et assure en permanence le show pour que l’œuvre soit à son image. Cela mène à un rythme, au gré des vannes et autres vacheries de l’anti-héros, plus rapide que la vitesse de croisière du Concorde. Deadpool et le film ne font qu’un, et dès lors, le propos va du passé au présent et du présent au passé, selon les «nécessités» de Wade Wilson. Ce qui est fantastique avec Deadpool, c’est l’impression permanente d’un film (ou plutôt un show) dans le film, créant un comique de situation inimitable, et qui associé au comique de gestes a tôt fait de nous ronger les côtes de rire. Véritable trublion, électron libre entre les cases de son propre comics, Deadpool aligne les punchlines, aussi improbables soient-elles (dont une savoureuse sur un certain personnage des X-Men), et joue avec les codes de son genre avec une justesse hallucinante. Le seul léger souci que l’on pourrait y opposer, c’est que ceux peu sensibles à ce type d’humour, qui rend clairement le film atypique et brusque le spectateur dans sa zone de confort, n’y trouveront pas leur compte, tant le film navigue en permanence entre film de super-héros et comédie noire satirique. Il y a un parti pris tel qu’une partie du public pourrait s’en voir lésée.

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Car Deadpool est d’abord et avant tout, en tout cas ce qui reste en sortant de la salle, un film (et un personnage) profondément drôle, probablement le plus drôle de tous les films de super-héros sortis, loin devant Iron Man ou Les Gardiens de la Galaxie. Pendant 1h45, on n’a de cesse de rire devant l’irrévérence et les raisonnements comiques du personnage, jamais avare de plusieurs bons mots pour s’amuser aux dépens des autres. En un sens et par moments, Deadpool peut faire penser à l’humour grotesque et situationnel des Monty Python, à commencer par le générique complètement remanié, qui écarte tous les noms, remplacés par les lubies de Deadpool (le personnage de Morena Baccarin est ainsi appelée « une fille sexy »), mais aussi avec les séquences dans le taxi (dont il paie le chauffeur avec des «high five»), dans cette manière de normaliser l’invraisemblable et le what the fuck le plus total. Jusqu’à la scène post-générique, où il dicte au spectateur quoi faire, teasant par l’absurde et une dernière (ir)révérence son avenir au cinéma (non il n’y aura pas de Deadpool 2, mais on cherche un acteur pour jouer Cable), prenant à revers les attentes de ses fans et gardant un total contrôle sur sa liberté de vanner. Le personnage pousse même le bouchon jusqu’à se moquer de Ryan Reynolds, son propre interprète ! Pas étonnant, dès lors, que celui-ci, ainsi qu’il l’a dit en interview, ait parfois dû retirer certaines punchlines du script, tellement les choses vont loin dans ce qui s’apparente impunément à une décomposition de films de super-héros (en témoignent les effets spéciaux complètement manipulés). Rien, dans toutes les coutures du film, ne saurait s’approcher de près ou de loin d’un classicisme bas du front et soumis : jusqu’à la fin, et c’est aussi ce qui fait la force du film, demeure un aspect incertain, basé sur ce comique imprévisible, faisant que l’on ne sait pas comment toutes ces tribulations pourraient finir.

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Irrévérencieux est clairement un mot qui s’applique au film-personnage : à anti-héros, anti-film. Dans sa forme, déjà, avec un personnage qui brise le quatrième mur, et qui, tel un entraîneur-joueur, évoque, crée, met en place, joue, perd, ou gagne, faisant les stratégies et se chargeant de les exécuter. Faire un film sur un tel anti-héros, conscient de son statut et clairement à part chez Marvel, qui se moque de lui-même en permanence, et va là où ses sabres le mènent, tant pour se venger que pour sauver quelqu’un, c’était l’assurance de complètement se détacher d’un rapport de dépendance au Marvel Cinematic Universe. Il convient d’ailleurs de noter que Deadpool est à part, car si, comme le fut Spiderman et comme le sont toujours les X-Men, il fait partie de l’univers Marvel en soi, il ne s’inscrit pas dans la stratégie commerciale à (très) long terme de la firme Marvel Studios. Du reste, Deadpool est surtout proche des X-Men : dans le film, apparaissent seulement Colossus et Negasonic Teenage Warhead (l’occasion pour Deadpool de faire une autre vanne sur les budgets de la saga), pour d’abord tenter de l’enrôler dans l’école du Pr Xavier, puis ensuite pour l’aider à accomplir sa tâche. Ryan Reynolds a d’ailleurs déclaré qu’il aimerait faire un film sur l’équipe de mutants X-Force, à long terme. Dès lors, jouissant d’une liberté de personnage et de tournage totale, rien n’empêche Deadpool de faire son propre fonds de commerce : il tue, boit, baise (pas forcément dans cet ordre) et n’a cure d’un quelconque cahier des charges puisque c’est lui qui se fait sa propre histoire. Au contraire, Colossus, caricaturé en Russe un peu cliché aux couilles de fer, apparaît lui être la représentation des films de super-héros classiques, pour qui ici, du fait de l’absence de règles, rien ne se déroule vraiment comme d’habitude. Le gros point fort de Deadpool est de vouloir constamment bousculer les canons en s’appuyant sur son intenable personnage, et de tenir de la première à la dernière minute du film une fidèle représentation de cette indépendance.

Servi par un Ryan Reynolds impeccable, qui a enfin pu concrétiser son envie de faire vivre son personnage à l’écran, mais aussi par une Morena Baccarin qui décidément assume son statut de geek queen (après Firefly, Stargate, Flash, Gotham), le film, dans une époque où les films de super-héros se font concurrence pour savoir qui en impose le plus, fait un bien fou, et donne l’assurance d’un moment de cinéma particulièrement fun et décalé. A voir dès le 10 février !