N’en déplaise aux sceptiques, Rocky Balboa reste une figure indéniable du cinéma américain. Et quand Stallone annonce un nouveau film, c’est à certains twittos de se déchaîner sur une entreprise selon eux mercantile, tout en se précipitant pour voir et adouber Star Wars. Bref, ce n’est pas le sujet, j’ai aussi attendu et vu Star Wars, toujours est-il que ce projet d’un nouveau Rocky a peu à peu pris de l’ampleur, et est devenu une attente véritable, notamment au vu de ses excellents retours outre-atlantique. Mais que faut-il vraiment attendre de Creed ?

Alors qu’il va de prison pour mineurs à prison pour mineurs, Adonis Johnson n’aime qu’une chose : se battre. Et lorsqu’une femme l’accueille chez elle et lui apprend qu’il est le fils d’Apollo Creed, un des plus grands boxeurs de tous les temps, il peut laisser libre court à son talent, mais risque de voir son héritage lui faire de l’ombre. Il décide alors de se mettre lui aussi à la boxe, cherchant par la suite la seule personne qu’il croit capable de l’entraîner : l’ancien adversaire de son père, Rocky Balboa… 
Si Creed est un film épouvantablement dur à critiquer (donc à noter), c’est à cause, où grâce à, sa grande complexité, sa richesse thématique et analytique. Le film avait gros sur les épaules, repartait presque de zéro puisque son seul lien avec l’ancienne saga était le personnage de Rocky, toute la conception du film, de la réalisation à l’écriture,  n’ayant pour une fois rien à voir avec Sylvester Stallone. Ainsi, le film se procure t-il une identité propre, aux multiples facettes. 
Le film, d’abord, est intellectuel. Alors que les (6?) premiers films, tous plus ou moins sous la houlette de Stallone, avaient cet intérêt d’être « vrais », réalistes, d’expliquer toutes les pores d’une ascension sociale, de la montée à la chute, en passant par les dangers de la stagnation, le film de Ryan Coogler se veut ici plus cinématographique que ses aïeux, de par une caméra plus consciencieuse  de la beauté du plan ou de la lisibilité de l’action. En soi, le résultat en devient plus irréel, le choix est ici fait de suivre une fiction, certains des rebondissements en faisant foi, la narration se veut plus séparée en actes, témoigne d’une linéarité moins certaine.
C’est d’ailleurs ce qui lui vaut, finalement, d’être si complexe, et de laisser cours à une meilleure ambition thématique. En effet, les 2h10 de Creed ne sont pas de trop pour explorer en profondeur tous les sujets qu’il aborde, de la notion d’héritage à celle de combat (aussi physique que psychologique), il se permet même de revenir, alors que Rocky V et VI le faisaient déjà, sur une exploration du deuil, pour informer très justement le spectateur sur l’acceptation de celui-ci par Rocky, mais également l’apprentissage d’Adonis en la matière. L’exploration du personnage d’Adonis, auquel Michael B Jordan apporte toute la sensibilité et l’aisance de jeu qu’on lui connaît, est ici le centre du film, porté sur la lourdeur d’un trop grand héritage, et la difficulté de s’en détacher une fois quele moment est venu de faire ses preuves. Dans les faits, alors que chacun des films de la saga étaient un peu one-shot au niveau thématique (l’ascension sociale pour le 1, la difficulté de s’adapter pour le 2, et ainsi de suite), ici le film s’autorise un melting-pot, quitte à en faire parfois un peu trop.
Creed

Adonis Creed en préparation pour son combat

Au niveau émotionnel, au delà de l’exploration de ses thématiques, le film veut  en effet peut être en faire un peu trop parfois. Ainsi, le sort du personnage de Rocky ou de celui de la jeune fille (dont on en est, malgré l’interprétation toute en finesse de Tessa Thompson, à se demander l’intérêt de son personnage tout entier, si ce n’est que comme parallèle un peu bêta de celui d’Adrian), qui ne sont d’ailleurs pas vraiment réglés en fin de film, mais plutôt perçus comme d’inexorables situations et destinées, se retrouvent entachés par un pathos un peu trop prégnant. C’est un peu le problème du cinéma (peut on encore dire « cinéma grand public sans paraître sectaire?) américain, finalement, cette incapacité parfois évidente de croire en la force de leurs thématiques et l’intérêt émotionnel de leurs histoires, sans être obligés d’ajouter musiques larmoyantes ou, dans ce cas précis, événements par trop dramatiques et inutiles ? Certes, le sort de Rocky permet quelques jolies scènes et un parallèle intéressant avec le combat que mène Adonis, mais il ajoute du cliché à l’émotion avec pour seul but de montrer ce que l’on avait déjà compris, à savoir que notre Stallone ne sera plus jamais le héros de l’histoire. 
Pourtant, au delà de ces circonvolutions émotionnelles, le film se targue d’une mise en scène toujours subtile et pourtant, comme si il en fallait une preuve pour arrêter la guimauve a Hollywood, toujours efficace. Un moment de course en particulier est à retenir, autant de par sa gestion étonnante du ralenti que de la très maîtrisée superposition BO/Image (le travail de Ludwig Göransson à la BO étant de toute façons exceptionnel durant tout le film). Mais c’est au final autre chose que l’on retient vraiment, et c’est en ce sens que Creed mérite d’être un Rocky : les scènes de combat. On s’étonne encore aujourd’hui qu’un simple combat de boxe (croyez ici votre spectateur qui se fiche éperdument de ce sport) arrive à ce point à clouer le spectateur au siège. Un peu à la manière d’un Mad Max Fury Road, qui arrivait à gager l’intérêt du spectateur pour une course poursuite de 2h à l’aide de surprenantes idées artistiques, sauf qu’en l’occurrence, pour notre Rocky, c’est l’émotion pure, presque primaire du spectateur qui ressort : on veut juste que le « gentil » gagne, ce qui est d’autant plus étonnant pour ma part alors que j’en suis souvent à conspuer le manichéisme présent dans de nombreuses grosses  productions.
Creed

La fabuleuse scène de course

Finalement, malgré la considération toute relative du grand public en général pour la série, Creed pourrait bien être le moyen de transition du passage de celle-ci à un autre niveau dans l’imaginaire collectif. Cette intellectualisation du film, finalement, se révèle comme ce qu’il pouvait arriver de mieux à la saga, les acteurs n’en rayonnant que mieux dans leurs rôles auxquels tant d’épaisseur est ajoutée, en témoigne par exemple la célébration du jeu de Stallone lors des Golden Globes, ce dernier repartant avec la statuette du meilleur second rôle dans un film dramatique. Un avant goût des Oscars? On l’espère pour Stallone qui le mérite depuis des années, mais aussi pour toute l’équipe du film, au travail formidable. On parle beaucoup de « résurrection« , aujourd’hui, à l’aune du retour des vieilles franchises à Hollywood. Et, loin devant Star Wars et Terminator, Creed pourrait bien en être une au même titre que Jurassic World ou Fury Road. 
AMD