David Bowie, en grand magicien qu’il était, a tiré sa révérence hier à 69 ans, victime d’un cancer, quelques jours après la sortie (le jour de son anniversaire) de son dernier album, Blackstar. Un disque testament qui nous permet de revenir sur le spectacle total incarné.

Est-il réellement besoin de définir qui fut David Bowie pour le monde de la musique ? Si intemporel, si percutant, qu’il a marqué tout une génération, de Lou Reed et Iggy Pop que Bowie avait produits et contribué à lancer, à une Madonna qui se disait effondrée sur les réseaux sociaux de la perte de quelqu’un qu’elle considérait comme un génie. David Bowie était un spectacle permanent, sans cesse renouvelé, et il est très probable que son ombre plane encore pour des générations, tant l’homme était atypique, et le chanteur séduisant, et vice-versa. Changeant de coiffure et de style comme si de rien n’était, on s’est habitués avec David Bowie à découvrir chaque fois un nouvel avatar, ses « émotions à lui », comme il l’avait dit en interview à Antoine de Caunes (!), une « synthèse de tous ses enthousiasmes, de toute les choses qu’il aime », déclara-t-il à Michel Denisot (!!!) quelques années plus tard. Rendez-vous compte qu’en 1983, dans la même interview, il avait déjà été John Merrick, Ziggy Stardust, The Thin Duke, Major Tom, Aladdin Sane, entre autres, et disait qu’il n’utiliserait plus de personnages sauf exception, lui qui disait en 1977, dans une interview à Michel Drucker (!!), changer de peau à chaque album. Peut-être sera-ce pour cela que son album Never Let Me Down ne sera pas un franc succès à sa sortie en 1987 : Bowie fascinait par sa manière d’explorer toujours plus les limites entre les dimensions, mais aussi entre ses dimensions, révolutionnant le concept de l’artiste multi-facettes, et explorant par ses frasques esthétiques ce que son ami Freddie Mercury explora par les multiples styles musicaux qu’il a expérimenté. Dès lors, la rencontre entre les deux géants ne pouvait que réussir lors du single « Under Pressure ».

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Jusqu’à cet ultime album, Blackstar, très sûrement testamentaire, aux clips hallucinants (celui de Blackstar voit le chanteur ressembler à une vraie tête de mort, délicieusement terrifiante), où Bowie se retourne puis dépasse toute sa carrière pour atteindre cette étoile noire, mise en scène et incarnation de sa propre mort (en même temps, paraîtrait-il, qu’une ultime allusion à Daesh, comme un reflet de son angoisse personnelle vis à vis de la mort) l’aboutissement du voyage du Major Tom et de tous les autres : « I’m not a popstar, I’m a blackstar ». Bowie a toujours vécu dans un monde à part : à l’image de Molière, mais aussi de celui qu’il disait être son écrivain favori, Mishima, David Bowie est mort sur scène, ou en tout cas en créant, cachant si bien son cancer qu’on n’aurait jamais cru le voir partir si brutalement. D’où notamment le clip de Lazarus, qui le montre sur un véritable lit de mort, les yeux bandés ; comme ses chansons, qui ne voulaient rien dire pour mieux tout dire, David Bowie n’apparaît jamais aussi à l’aise et à la fois jamais aussi mourant que dans Lazarus, se contorsionnant à la fois de joie et de douleur. Il est largement permis de penser que David Bowie, malade depuis 18 mois, vivant presque reclus depuis une dizaine d’années et un infarctus qui avait déjà failli le laisser sur le carreau, avait bien préparé son coup. Ses paroles, dans « I Can’t Give Everything Away », résonnent encore et témoignent de son rapport à la mort, de cette ambiguïté qu’il n’a cessé de conserver tout au long de sa vie : « Seeing more and feeling less/Saying no but meaning yes/This is all I ever meant/That’s the message that I sent ».

Mais David Bowie, ce n’est pas que du chant. Déjà acteur durant son existence, né avec l’étincelle, au travers de ses looks et de ses chansons, complètement séparés de son lui en tant qu’homme, David Bowie était nécessairement destiné au cinéma. Freak absolu et assumé, il avait même voulu interpréter le Joker, dans les versions de Tim Burton, et il faut avouer qu’il aurait fallu voir pour croire ce que le fantasque génie du rock et de la pop nous aurait servi en incarnant le bad guy le plus célèbre de l’histoire du cinéma. Non retenu face à Jack Nicholson, il déclina par ailleurs plus tard le rôle de Max Zorin pour Dangereusement Vôtre, ultime film de Roger Moore en tant que James Bond. Ne voulant jamais se consacrer pleinement à une carrière d’acteur (il déclara d’ailleurs à Drucker qu’il voulait jouer dans 5 films, puis réaliser, ce qu’il ne fit jamais), David Bowie a peut-être raté un chemin important, ou en tout cas qui aurait mérité mieux, vu son talent certain, que Labyrinthe, de Jim Henson, ou Les Prédateurs, de Tony Scott, ses rôles souvent retenus, ou des apparitions dans « Zoolander » et « Moi Christiane F, 13 ans, prostituée », alors qu’il fut tout aussi marquant dans La Dernière Tentation du Christ, Furyô, ou Le Prestige. Au moins a-t-il pu montrer que ses capacités, pures, lui permettaient avec une aisance rare de jouer tous les registres, devenant un objet de fascination pour les réalisateurs.

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David Lynch l’a bien compris en lui faisant jouer le court, mais intense rôle de Phillip Jeffries dans Twin Peaks : Fire Walk with Me, tiré de la série du même nom. Dans ce film, David Bowie joue le rôle d’un agent du FBI, qui a disparu depuis longtemps, et que Cooper, Gordon et Albert revoient le temps de ce qui semble être une hallucination, car Jeffries est à la fois absent et présent, apparaissant d’abord par le biais d’un enregistrement vidéo avant de surgir dans la vie réelle et enfin de disparaître à nouveau. C’est peut-être son rôle le plus symbolique : celui de messager de la Loge Blanche, endroit extra-ordinaire, lui qui d’ailleurs projette une image spectrale de Bob et de L’Homme qui venait d’ailleurs, afin d’illustrer les raisons de sa disparition. Personnage transdimensionnel, Bowie avait cette faculté à se fondre dans le décor, qui l’ont amené à jouer ces personnages divers et variés, celle de l’acteur d’un autre univers et par cela captivant. Du reste, ce n’était pas un problème pour une personnalité aussi atypique qu’il chérissait, le représentant en chanson dans Loving the Alien et en film en jouant un alien dans L’Homme qui venait d’ailleurs. Et quand il ne jouait pas, Bowie ensorcelait par sa musique, qu’elle soit de lui comme dans Absolute Beginners et Labyrinthe, ou qu’elle soit reprise pour le compte de réalisateurs aussi prestigieux que Leos Carax (Mauvais Sang), Quentin Tarantino (Inglorious Bastards), David Fincher (Seven), David Lynch (Lost Highway) ou Wes Anderson (La Vie Aquatique).

David Bowie, c’était un charme magnétique, un charisme à nul autre pareil, une personnalité atypique, mais surtout une voix de merveille. From ashes, to ashes…