Jekyll and Hyde, la nouvelle série d’ITV, s’est terminée il y a quelques jours, après dix épisodes. Au vu du cliffhanger de fin, on peut présager une deuxième saison en prévision, mais revenons plus en détail sur une première saison intrigante à tous égards

EDIT : Jekyll and Hyde vient d’être annulée par ITV, selon les mots mêmes de son créateur Charlie Higson. La raison peut se trouver dans les plaintes contre la violence de la série (le côté fantastique prononcé et assumé, risqué il est vrai, semble n’avoir pas fonctionné auprès du public), qui ont été légion depuis que l’épisode 4 avait été reprogrammé après les attentats de Paris. De fait, et cela y est lié, les audiences se sont retrouvées en berne, avec des scores en-dessous de deux millions, trop peu rentabilisateurs pour une série coûtant 14 millions de livres à produire. 

ATTENTION SPOILER SUR TOUTE LA SAISON DE JEKYLL AND HYDE. LA LECTURE DE CET ARTICLE SE FAIT A VOS RISQUES ET PÉRILS. 

Parce que oui, L’Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, par le concentré philosophico-métaphysique qu’il représente (question de la dualité, partition de l’âme, vice et vertu de l’humanité) d’une part, mais aussi pour le nombre hallucinant de fantasmes qu’il représente au niveau cinématographique (on ne compte plus le nombre d’adaptations au cinéma, de Jerry Lewis à Spencer Tracy, de Dr Jekyll and Sister Hyde au film de 1920, mais aussi à la télévision, la dernière en date étant celle de Steven Moffat en 2007) ou même dans les comics (Hulk, Double-Face) d’autre part, est tout de même une oeuvre fondamentale. Le parti pris par ITV ici est de donner une suite à l’oeuvre de Stevenson puisque le contenu de l’ouvrage originel est mis en abyme des origines de Robert Jekyll, le personnage principal. Celui-ci est un médecin tout ce qu’il y a de plus respectable, mais qui tel Hulk a des accès de colère un peu problématiques. Adopté à la naissance, il ne sait pas d’où il vient, toutefois, l’organisation Tenebrae d’un côté, et le MIO d’un autre, vont se charger, un peu brusquement, de faire accélérer le processus. Traqué, observé, Jekyll devient à la fois proie et chasseur…

©ITV

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Les premiers épisodes nous avaient laissé sur une impression plutôt bonne, avec des velléités de divertissement et de basculement franc et direct dans le fantastique, montrant que la série allait explorer les tréfonds de l’enfer. Impression confirmée par la suite : symbolisée notamment par le personnage du Captain Dance, en plus du gri-gri agité en permanence de Lord Trash (quel nom…) comme incarnation du Démon, la série n’hésite pas à plonger dans le carrément fantaisiste (plutôt dans le bons sens du terme), voire malsain si l’on se réfère à l’introduction d’une grenouille dans l’oeil de Silas, l’homme de main, ou tout simplement, le corps pourrissant du Captain Dance mort. Ce parti pris du too much est un classique : plus c’est gros, plus ça passe, et plus c’est prononcé, plus le spectateur en restera éberlué et, paradoxalement, y croira et se retrouvera immergé dans le monde ainsi crée (ou fera un rejet, cela dépend). La petite touche en plus est celle du « britannisme », où des membres des couches sociales populaires se retrouvent mêlés à des événements étranges redéfinissant les mornes contours de leur réalité (demandez à Bella et à Garson, propriétaires du cabaret Empire). On pense ainsi à Doctor Who version Russell T Davies, en particulier le double épisode L’Expérience Finale/Dalek Génétiquement Modifié qui prenait place dans les couches pauvres de la population basse-londonienne. Le tout est mélangé avec la patte de l’espionnage, les gentlemen en costume de velours, à mi-chemin entre Kingsman et Men In Black. Tout ceci n’est pas pour nous déplaire. Jekyll and Hyde, reprenant à son compte une histoire déjà elle-même fantastique, choisit, à une époque où les effets spéciaux sont légions, de ne faire qu’un avec notre société actuelle pour proposer un programme divertissant, sympathique, avec une histoire qui tient la route, et surtout bien rythmée, avec une identité très propre et assumée permettant au charme d’opérer. Par exemple, le premier passage de Jekyll et d’Utterson chez Renata Jezequiel permet à la fois d’obtenir l’introduction d’un nouveau personnage important, étape sur le chemin initiatique de Robert Jekyll, étape décisive, puisqu’elle permet aussi de définitivement se couper du roman d’origine en tuant Utterson, seul vague lien avec la nouvelle d’origine. Il est dommage que tout cela soit fichu en l’air quand Lily, « love » sans en lutte permanente pour ne pas être « interest », se révèle être une espionne au service du MIO (dans un effet de révélation complètement raté, puisqu’on voit clairement son visage avant la mise en lumière solennelle), explique qu’elle est la petite-fille de Sir Danvers Carew, tué par Edward Hyde dans la série et dans la nouvelle. Comme si la série n’avait pas eu le courage de pleinement s’affirmer, en plus de maladroitement gérer le personnage de Lily : tentant de lui donner une profondeur nouvelle pour la faire dépasser le stade de petite-amie, la série se prend les pieds dans le tapis en lui donnant une motivation moyenne (sa filiation avec Sir Danvers lui donne rancoeur contre Hyde) torpillée par ses sentiments naissants et clamés pour Jekyll (même celui-ci le lui dit, consterné…)

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Ce n’est pas le seul endroit où le bât blesse. A vrai dire, c’est l’avant-dernière étape de la dégénérescence entamée par Jekyll and Hyde à l’épisode 8. Dans cet épisode, on apprend que Jekyll a une soeur, l’idée la plus tarte à la crème du monde. Et malheureusement, la série fait un pas de côté : Olalla Hyde (quel nom là aussi, trop de too much tue le too much) n’est jamais intéressante, copier/coller de son frère en moins bien, et n’a finalement qu’un rôle très anecdotique. Cerise sur le gâteau : la série finit sur un cliffhanger extrêmement frustrant, puisque l’effet « coup final » est totalement manqué. Ainsi, le Captain Dance choisit d’ouvrir le Calyx, l’équivalent du coffre de Davy Jones, contenant les restes de Lord Trash, censés lui donner un pouvoir incommensurable. Pour quel résultat ? Dance arrête le temps, seul Jekyll peut bouger, et ainsi tenter de détruire le coeur. Pourquoi tenter ? Car c’est là où la série s’achève… Outre le fait qu’on nous a à peu près bassinés autant avec Lord Trash qu’avec le retour du Captain Dance (merci Fedora, la pseudo-femme forte réduite à un amour inconditionnel qui la brime complètement dans son personnage), ralentissant l’intrigue et contribuant à faire de Tenebrae rien de plus qu’un méchant sans très grande envergure tandis que la MIO tire des balles dans les pieds de tout le monde, ce retour tellement teasé qu’on n’en avait plus aucune surprise rate son coup, puisqu’aussitôt ramené, aussitôt anéanti pour les besoins du spectacle. Jekyll and Hyde, dans ses deux épisodes, faillit aussi bien en terme de suite (puisqu’elle n’arrive pas, ultimement, à se détacher de l’oeuvre de Stevenson), et comme adaptation à part entière, puisqu’en cherchant à trop en faire, elle grille ses cartouches assez lamentablement et passe d’un équilibre précaire, très « guerre froide » dans la lutte d’influence que se livrent entre eux Jekyll et Hyde, ainsi qu’avec la MIO et Tenebrae, à un déséquilibre complet, où Jekyll et ses copains sont les seuls vraiment en position de force, même quand Dance est ressuscité, et attirent plus notre sympathie que les personnages de seconde zone parfois très agaçants (n’est-ce pas le pseudo-poète Sackler ?) entourant ce pauvre mais magnifique cabot qu’est Richard.E.Grant.

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Jekyll and Hyde reste une série fascinante à plusieurs égards, notamment pour son apport à la mythologie Dr Jekyll et Mr Hyde, offrant une descendance à la généalogie (et bâtit son propre arbre avec les personnages d’Utterson, Maggie, Garson). Ainsi transposée dans les conditions plus contemporaines, la mise à enjeu du double homme se révèle toujours assez haletante, coincé entre ses dilemmes personnels et la sauvegarde du collectif (l’épisode représentatif étant celui du parasite, qui finit par prendre possession de Ravi, et qui voit Hyde prendre les choses en main en se positionnant du bon côté de la Force, sauvant ce dernier, tuant le parasite, et mettant la pression à Bullstrode). Explorant les conséquences tant mentales que physiques sur le personnage, sans occulter la question du désir (Jekyll aime Lily, Hyde aime Bella, et les deux femmes en viennent presque aux mains), Jekyll and Hyde est une plongée agréable dans l’antre de la folie : le personnage de Robert Jekyll, celui du jeune premier plein de bonne volonté mais dépassé par les événements, permet une identification impeccable du spectateur au personnage principal, tandis que Hyde représente cet esprit de jouissance, le super-pouvoir que tout spectateur aimerait posséder mais que, faute de l’avoir, il transfère à ce personnage si attractif. L’interprétation de Tom Bateman, entre candeur et grognements, est en cela efficace, jouant avec les caractères sans jamais non plus sembler transcender son sujet (il est victime, à la fin de la saison, du syndrome du héros, celui devant « affronter son destin », annihilant toute la profondeur pouvant se transmettre par le trauma enfantin causé par Dance et son monstre, réduits à peau de chagrin ; comble de malheur, il transmet le virus à un Hyde qu’on ne voit jamais aussi peu assuré que dans l’épisode 10).

Jekyll and Hyde est plombé par son final, toutefois, il est bon de voir que les Britanniques maîtrisent toujours l’art du divertissement construit, efficace, et intelligent. On attend une saison 2 qui confirme, tout en dépassant un peu plus ses limites.