Ce début 2016 a un goût particulier. C’est en effet le retour, deux ans après la fin de la saison 3, de Sherlock, l’une des attractions principales de la BBC, devenue célèbre autant pour son contenu que pour les délais d’attente entre les épisodes.

ATTENTION SPOILER SUR TOUT L’EPISODE. LE VISIONNAGE DE CE CHRISTMAS SPECIAL DE SHERLOCK EST FORTEMENT CONSEILLÉ. LECTURE A VOS RISQUES ET PÉRILS.

Steven Moffat nous avait dit qu’il n’y aurait pas d’explication au fait que Sherlock et Watson se retrouvent au 19e siècle. Si l’on veut jouer sur les mots, ce n’est en effet pas le cas, en tout cas pas au sens whovian du terme (puisque l’on parle de Moffat) car l’on apprend au début de l’épisode que les deux compères sont dans une réalité parallèle. Ce n’est qu’à la fin de l’épisode qu’on apprend que tout cela n’était qu’une hallucination d’un Sherlock drogué. Mais pour ce qui est du gros de l’action, disons qu’une mariée devenue un peu folle, maquillée comme le Joker, terrorise à coups de feu les passants, avant de se coller une balle dans la tête. Sherlock et Watson version victorienne se mettent sur le coup, sans trop de succès dans un premier temps, jusqu’à ce qu’une affaire de pépins d’orange viennent raviver la flamme de l’affaire…

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Toujours aussi librement inspiré des écrits de Sir Arthur Conan Doyle (la base est là, le reste n’est que moffaterie : on y retrouve pêle-même les Cinq pépins d’orange, Le Dernier Problème, Le Rituel des Musgrave, et un soupçon de La Solution à 7%, qui n’est pourtant pas un écrit de Doyle), Sherlock se permet une nouvelle pirouette pour faire patienter et augmenter la fébrilité des fans rongés par l’attente d’une saison 4 qui n’arrivera probablement pas avant mi-2017. Tout en clamant son amour pour le matériau dont elle vient (après tout, l’époque victorienne est celle de Sherlock Holmes as we know it), la série assume un peu plus son identité (notamment dès le début de l’épisode, reprise à l’identique du début du 1er épisode de la saison 1), crée une histoire on ne peut plus originale (car l’envoi dans le Londres victorien et ses belles manières ont un aspect antithétique si l’on se réfère à la volonté de Moffat et Gatiss de torpiller les canons holmésiens), et ajoute, pour couronner le tout, une nouvelle exploration de Sherlock Holmes à travers un angle extrêmement important du personnage et seulement évoqué dans les saisons précédentes : la drogue, et surtout le rapport conflictuel que Holmes entretient avec son jumeau maléfique : le Professeur Moriarty.

De fait, si le passage à l’ère victorienne n’est pas expliqué, mais fait finalement sens quand Sherlock se réveille de son très mauvais bad trip puis quand la dernière scène montre Sherlock et Watson version victorienne dans le Londres version contemporaine, c’est que Moffat et Gatiss, sous ce vernis dix-neuvièmiste ne faisant que servir les intérêts de l’intrigue, ont seulement filmé le délire malade d’un détective drug-addict. Celui-ci donne d’ailleurs la réponse à l’énigme dans l’épisode : « ce n’est pas quelque chose qui m’a rendu comme je suis, c’est moi qui me suis fait comme je suis ». Moriarty n’est qu’une représentation du point faible de Sherlock Holmes, par lequel il est attaquable. Plus encore, la série a inventé son propre macguffin à travers une formule vieille comme le monde mais qu’elle avait popularisée : le mind palace, celui où Sherlock se réfugie quand il a affaire à un cas des plus complexes. Et de là, elle nous ressort le cliché du rêve annihilant des choses trop folles pour être vraies, et réussit à le rendre brillant en l’intégrant directement, dans le coeur même, du développement de son personnage. Ce qui au début ne devait se présenter que comme une « standalone story » (et aurait très bien pu fonctionner comme telle, d’ailleurs), devient un élément essentiel de la mythologie que Sherlock veut développer en tant que telle, mais aussi de la mythologie holmésienne canonique que la série entend dépoussiérer à grands coups de pied dans la fourmilière.

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Une chose à mettre au crédit des créateurs est que Sherlock, dans son exacerbation permanente (à commencer par le non-respect des livres), se met au diapason de son personnage principal et de ses tribulations toujours plus délirantes. Ici, la série comme Sherlock vont plus loin qu’ils ne l’ont jamais été, puisqu’elle parie sur la vie de son personnage principal : Sherlock lui-même parie sur la mort de son obèse de frère (en version victorienne), Sherlock déterre un cadavre vieux d’un siècle pour s’assurer d’un détail, et Sherlock lui-même joue avec sa vie en augmentant sa dose habituelle de drogue pour en faire une solution à plus de 7%, faisant une overdose pour plonger à l’intérieur de lui-même, ne sachant pas s’il en sortira vivant, et tout ca pour exterminer un point faible à l’ordre mécanique dans lequel il voit les choses : Moriarty, LE point névralgique par lequel les choses explosent et s’enchaînent de manière souvent irrémédiable. Sherlock pourrait être une nouvelle écriture de Dr Jekyll et Mr Hyde (cf Jekyll, un des premiers projets de Steven Moffat) que cela n’aurait rien d’étonnant : Moriarty, et on le voit d’autant mieux que le personnage est mort (au fond, il savait déjà qu’il reviendrait hanter Sherlock après sa mort parce qu’il sait être celui qui le contre ; vivre ou mourir n’a ainsi aucune importance, les deux offrant des myriades de possibilités, car Moriarty est le fantôme, la tache tenace dans l’esprit de Holmes) est à la fois le double maléfique de Sherlock, une obsession, mais aussi son plus fidèle conjoint, matérialisé par l’image de la mariée (quelle plus abominable mariée que Moriarty ?). A travers toute cette histoire de double retour aux sources pour Sherlock comme personnage et comme concept sériel, il y a une véritable projection représentative du bordel absolu, caché par une déductivité irréprochable, de l’esprit de Sherlock. D’où encore une fois son manque d’attachement relationnel : impossible de faire véritablement de l’ordre dans ce capharnaüm (désordre qui se voit à l’extérieur vu l’état de son bureau), Sherlock ayant déjà du mal à y mettre de la rigueur, se battant sans relâche contre le « virus dans les données » auquel il est, un peu malgré lui, intimement attaché, mettant le trouble non seulement dans son être profond, mais aussi dans son orientation sexuelle, chose déjà évoquée en filigrane au travers de la relation avec Watson (Moriarty leur dit d’ailleurs de fuir comme des amants), qui s’en dédit, et que Moriarty, très tactile, entretient aussi avec le détective. L’attractivité entre les deux personnages, vu comme Sherlock est fébrilement entraîné par la perspective d’un affrontement avec son meilleur ennemi, n’est plus à faire depuis l’épisode 1 de la saison 3 où l’un des scénarios envisagés est un complot de Sherlock et Moriarty…

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Tout cela est très symbolique d’ailleurs du propre bordel organisé qui se passe dans l’esprit de Steven Moffat, qui est bien le seul à pouvoir pondre des histoires pareilles. Les amateurs de Doctor Who y verront à ce propos, sûrement, un écho à l’épisode Le Seigneur des Rêves, de la saison 6, où le Docteur devait se battre contre ce qu’il appelle lui-même son double maléfique, dans un épisode jouant avec les réalités. Le rapport au réel et à la fiction, autre thème de cet épisode, puisque l’histoire de la mariée n’a jamais été aussi réelle et aussi fausse à la fois, création d’un esprit malade, mais profondément ancrée dans la réalité, point de discorde entre le 21e et le 19e siècle. Mais même dans un rapport intra-fictionnel, Moffat joue avec les codes, se servant de son piétinement de l’oeuvre originale (dans le sens où il ne la respecte pas à la lettre) pour brouiller les pistes entre fiction et réel. Ainsi, à l’époque victorienne, Sherlock et Watson sont unanimement reconnus grâce aux écrits de ce dernier sur leurs aventures, alors que Doyle écrivait sur un personnage purement fictionnel. L’occasion pour Moffat d’en jouer, notamment quand Watson demande à Mme Hudson, elle-même le point d’ancrage des deux héros, ce qu’elle pense de ses nouvelles, et qu’elle dit ne pas aimer, parce qu’elle n’y dit jamais rien. Mme Hudson pousse même l’identification jusqu’à projeter son soi fictionnel dans son soi « réel » en disant qu’elle pourrait leur montrer qu’elle est une femme qui compte, ce que Sherlock énonce, agacé : « Donnez-lui des lignes, elle est capable de nous affamer ». Ou quand des personnages fictionnels au rapport complexe à la réalité se trouvent confrontés aux ires de leur réalité : ainsi Sherlock, pour se tirer du rêve, donc une réalité fantasmée, saute des chutes de Reichenbach (nouvelle magnifique interprétation de ce moment charnière de la mythologie) pour une chute mortelle dont il sait qu’il réchappera. Quant à Watson, sa version 19e siècle lui permet de prendre un galon conséquent : même s’il n’apparaît être que la serpillière de Sherlock, ce Watson est celui qui envoie Moriarty aux poissons à Reichenbach, et cela dans le palais mental de Sherlock, preuve que Watson, tout narrateur anecdotique qu’il puisse paraître, reste quand même un contrepoids importantissime pour le lecteur et le spectateur. Sa mise en valeur ici est même prise sur le sens paradoxal, puisqu’on tend à le refouler à une place presque fictionnelle de narrateur : Mme Hudson et sa gouvernante se fichent d’être impertinentes avec lui, tandis que Sherlock le traite comme un simple d’esprit. Et Watson n’en gagne que plus d’importance. Watson tente coûte que coûte de sortir du fictionnel et de l’anecdotique auquel il est souvent réduit dans les nouvelles, en affirmant qu’il n’est pas qu’un pauvre idiot utile. Il est l’antidote à Moriarty pour Sherlock : il sauve d’ailleurs celui-ci, dans cette magnifique reprise du combat entre les deux génies, au bord des chutes, chose d’ailleurs inversée par rapport au livre, où Watson ne fait que voir de loin son ami et le professeur tomber (il ne voit ainsi, en théorie, jamais Moriarty). Watson, en sauvant Holmes et en précipitant Moriarty, s’accomplit désormais symboliquement en tant que personnage unanime et entier, brisant les canons cérémonieux de son personnage.

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The Abominable Bride, d’un point de vue plus terre à terre, offre également une aventure rythmée, agréable, drôle, dans la veine même de la série, avec une enquête d’une complexité digne des écrits de Conan Doyle. Moffat y donne par ailleurs (en réponse aux accusations nourries ces derniers mois de sexisme ?) une place importante à la femme, surtout en ancrant son récit dans le contexte du combat pour le droit de vote des femmes. Mary en est d’ailleurs la figure tutélaire, espionne au service de Mycroft, mais farouchement indépendante (doit-on rappeler qu’elle est une tueuse dans la saison 3 ?) et surtout menant John par le bout de sa naïveté : « Je ramène Mary ». « Pardon, John ? ». « Ah oui, pardon, Mary me ramène ». Une indépendance qui se prolonge même jusque dans sa gouvernante qui demeure impertinente malgré les menaces de John de la virer. Le plus drôle est de voir qu’elle a joué un rôle dans l’affaire, à la fin, quand toutes les femmes, de la mariée jusqu’à la plus petite membre de ce Ku Klux Klan au féminin se révèlent être chacune une pièce du puzzle. Non content d’en faire un background social, Moffat offre aux femmes tout le corps de la nouvelle d’origine ! Du reste, il est toujours aussi plaisant de voir Holmes maltraiter Watson ou Lestrade, ou ressortir ses gimmicks et autres effronteries habituelles. Le seul petit reproche que l’on pourrait faire à cet épisode est qu’il a été vendu comme un Christmas Special ; or, le « special » disparaît dès lors que tout l’épisode ne tient que par son rattachement à la mythologie sherlockienne, accentuant plus sur le pont formé entre les saisons que sur un concept d’aventure à part entière. Ce détail s’efface quand on s’aperçoit que cet épisode n’est plus « special » au sens inédit, mais « special » au sens « voilà du nouveau Sherlock, faites en ce que vous voulez, mais si vous être un vrai « Sherlockian », vous le regarderez avec un oeil attentif, parce que sous ses faux-airs, c’est peut être l’épisode le plus important de la série ». De fait, toute l’intrigue « abominable bride » n’est qu’un prétexte à la vraie intrigue, celle Sherlock/Moriarty. La mort de la mariée met la puce à l’oreille en étant la copie presque conforme de celle de Moriarty, semblant ainsi mettre un peu plus le doute sur la mort du « criminel consultant », et qui compose véritablement le coeur du problème sherlockien : oui, Moriarty est mort, mais comme dans l’épisode Les Chutes de Reichenbach, cela ne résout pas le problème, bien au contraire. De fait la scène de l’avion finalisant la saison 3, et revenant sinueusement au cours de l’épisode, effectue un pas de côté, mais trois pas en avant par rapport à la saison 4 à venir. Mais plus que tout, The Abominable Bride est une brillante catharsis orchestrée par Moffat et Gatiss, exécutant le tour de force de réinventer une mythologie au profit de la sienne (ou comment intensifier et enrichir ses propres idées à travers une nouvelle histoire tirée d’un écrit différent), tout en approfondissant sa figure tutélaire. Seul l’avenir dira, malgré ce que Sherlock peut dire par rapport à ce qu’aurait planifié Moriarty après sa mort (rappelons que dans les livres, Moriarty est impliqué dans la nouvelle La Vallée de la Peur, écrite 20 ans après Le Dernier Problème), si cette descente aux enfers a été bénéfique au détective, et laisse pas mal de maux de têtes aux fans pour débrouiller les problèmes avant 2017. Mais n’est-ce pas là l’essence de Sherlock Holmes ?

Avec des acteurs toujours parfaits dans leur rôle (Benedict Cumberbatch améliore de jour en jour sa capacité à jouer le sociopathe dur et froid, tandis que Martin Freeman explore la palette de son acting so british qui fait son charme), et qu’Andrew Scott joue à merveille ce Moriarty si délicieusement terrifiant, ce Christmas Special était le point d’orgue des fêtes de fin d’année. Ne reste qu’à attendre la saison 4, pas avant dans un an et demi…