Le 8 décembre dernier est sorti en DVD Extraordinary Tales, réalisé par Raul Garcia, suite de 5 histoires inspirées des oeuvres d’Edgar Allan Poe.

Projet ambitieux que de se plonger dans l’oeuvre torturée d’Edgar Allan Poe. C’est pourtant ce que tente le talentueux Raul Garcia avec Extraordinary Tales, qui relate sous forme synthétique cinq des plus célèbres histoires extraordinaires de l’écrivain américain : Le Masque de la mort rouge, Le Puits du Pendule, La Chute de la maison Usher, Le Coeur révélateur, et La Vérité sur le cas de Mr Valdemar. Avec, à chaque fois, une technique d’animation différente, pour offrir plusieurs entrées dans une oeuvre qui n’en comportait pas qu’une…

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Le travail de Raul Garcia pour restituer au maximum l’univers de Poe est remarquable : par son travail des couleurs, notamment, dont l’hispanophonie n’est pas sans rappeler Bunuel ou le plus récent Bianca Nieves (dans l’esthétique et l’atmosphère, surtout), Garcia réussit à peindre une ambiance globale d’angoisse, peu rassurante, voire presque gênante (notamment dans le Masque de la Mort Rouge, très gothique, où l’on assiste à la décadence, sanctionnée par cette figure volatile de la mort rouge), où peut ainsi s’inscrire aisément le côté fantastique indissociable des écrits d’un écrivain en proie à de fortes névroses ; il n’est ainsi pas difficile de reconnaître dans le personnage du Puits du pendule ou dans le prince du Masque de la Mort Rouge des projections desdites névroses et une mise en scène de Poe lui-même les combattant. L’animation, malléable, se met donc totalement au service du récit, où évoluent des personnages aux traits fins, si longilignes qu’on les croirait réellement fantomatiques (de Roderick Usher à l’assemblée de débauchés du Masque de la Mort Rouge), et d’autres aux traits plus prononcés, guides dans ces labyrinthes du cauchemar, mais pas plus habilités que nous à comprendre ce qu’il s’y passe, si bien qu’une sorte de justice mortelle, implacable, vient toujours réclamer son dû. Le rapport à la mort dans Extraordinary Tales est, par cela, omniprésent, questionnant toujours plus notre relation au réel.

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Edgar Allan Poe voulait aussi laisser une oeuvre pour montrer qu’il n’était pas qu’un alcoolique illuminé, mais avant tout un homme écrivant. En cela, la mise en scène de Poe comme étant un corbeau (clin d’oeil évident à l’un de ses poèmes les plus connus) visitant la tombe de sa femme, en pleine discussion avec la Mort qui veut l’emporter mais qu’il essaie de retarder par ses histoires, dans une ambiance intemporelle, blanche, d’un cimetière, est une idée brillante, qui permet par son didactisme de conduire le spectateur à travers les variations et obsessions de l’esprit de Poe : plonger dans le gothique, défier la mort, vaincre la peur du noir et trouver son chemin dans l’obscurité, à l’instar de Nerval dans Aurélia. Le réalisateur Raul Garcia peut en ce sens compter sur des ténors du barreau : le grand Sir Christopher Lee, pour l’un de ses derniers projets, dont la voix gutturale pour compter la chute de la maison Usher semble à chaque intonation accentuer un peu plus la pression sur le personnage éponyme ; l’immortel Bela Lugosi, un autre Dracula, à la voix ressuscitée le temps du Coeur révélateur, et dont les sons lointains se marient parfaitement avec le style graphique très Sin City d’Alfredo Breccia, lui aussi ramené d’entre les morts ; ou encore Guillermo del Toro rendant compte par une voix saccadée des errances et angoisses du personnage du Puits du Pendule. Garcia articule ces histoires avec efficacité, afin d’offrir la vue la plus claire du travail d’Edgar Allan Poe.

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Mais c’est aussi là que le bât peut blesser : en effet, l’efficacité de Raul Garcia se déploie aux dépends d’une vraie analyse de fond et d’une vraie consistance qui rendrait encore plus métaphysique et profond le rendu final. Car les personnages n’étant finalement que des pantins seulement rythmés par la voix du narrateur, tout repose sur un surnaturel de circonstance, que l’atmosphère pesante et inquiétante doit porter toute seule, sans une véritable narration pour la transcender. Dès lors, et malgré les voix parfaitement synchronisées, le film, très court (1h10) finit par n’être qu’un hommage, appuyé certes, mais qui reste au stade du croquis sans pouvoir atteindre celui du tableau. L’immortalisation du corbeau Edgar Allan Poe, tandis que la Mort conclut sur un « Never More » bien senti, est ainsi un point final qui va graver pour de bon le souvenir et les écrits de l’écrivain, sans jamais les avoir pleinement, et narrativement, ressuscités. La forme est là, le fond moins : Extraordinary Tales n’est qu’une illustration. C’est dommage, car avec les voix des Lee, Sands, Corman, Del Toro, Lugosi, il y avait beaucoup mieux à faire : l’exemple le plus représentatif est sûrement celui de la maison Usher, qui se réduit globalement à voir le personnage de Roderick se morfondre et se mourir de sa maladie si mystérieuse, qu’on ne cherche pas à nous développer un tant soit peu ; la maison chute, soit, mais on a le sentiment que c’est parce que c’est le titre du livre, et non la conséquence d’une descente aux enfers permanente.

Qu’on ne s’y trompe pas : le travail effectué dans Extraordinary Tales est remarquable, et donne envie de se replonger dans l’oeuvre de Poe. Le charme opère, et le projet, si bien ficelé, pourrait même carrément s’attacher à d’autres écrivains aussi célèbres (Philip K Dick, Isaac Asimov, par exemple), car malgré tout, il restera toujours les écrits de l’écrivain pour mieux approfondir notre appréciation de ces films sans prétention autre que d’illustrer une grandeur.

Extraordinary Tales, disponible en DVD !